M i l l e n n i u M Saison 3 virtuelle Française EPISODE 3sv06 : LA CARTE DE VOEUX Ecrit par Amrith amrith@wanadoo.fr TEASER SEQUENCE 1 - ECOLE PRIMAIRE " SAINT FRANCOIS ", LYON, FRANCE - EXT. JOUR - FLASHBACK 1993 Vue sur des policiers essayant de tenir à l'écart de l'école des dizaines de parents tétanisés. Des caméras de télévision sont déjà sur les lieux mais un ruban orange délimite un périmètre infranchissable pour les particuliers. De multiples passants se sont arrêtés, fascinés par cette vision des forces de l'ordre entourant l'école. La caméra filme un homme de dos avec un gros blouson bleu marchant rapidement. Il enjambe le ruban orange et se dirige vers une femme à lunettes, la cinquantaine. Elle se tient près de policiers qui l'interrogent, elle pleure sans retenue. A l'approche de l'homme au blouson bleu, les policiers s'écartent. LA DIRECTRICE DE L'ECOLE (en pleurant) Il m'a dit de sortir de l'école en me menaçant, je ne voulais pas, je ne voulais pas laisser les enfants je vous jure ! La caméra fait une rotation sur l'homme au blouson bleu. Il s'agit de Roméo Luther, mâchant un chewing-gum avec une mine pensive. Il s'adresse à la directrice avec un ton sec. ROMEO Pouvez-vous me dire à quoi il ressemble ? LA DIRECTRICE DE L'ECOLE (en pleurant) Je ne sais pas... il porte une cagoule noire, il a une bombe autour de sa taille et il a les enfants en otage, alors faites quelque chose ! Roméo dévisage avec un air hautain son interlocutrice puis fait demi-tour vers son équipe, réunie autour des voitures de police. Les parents lamentés et contenus par les agents ne font qu'hurler à tue-tête pour qu'on les laisse passer tandis que des reporters tentent de se frayer un chemin. Une JOURNALISTE et un cameraman arrivent à échapper à la vigilance des policiers et se ruent sur Roméo Luther. LA JOURNALISTE (toute excitée) Monsieur, est-ce que la Direction de Surveillance du Territoire estime que la vie de ces enfants est menacée dans cette prise d'otages ? ROMEO (déformant ses lèvres) La DST vous emmerde, et toi connard tu éteins ta caméra de suite ou je te fais bouffer la bande, tu m'as compris ? La journaliste choquée tire la manche de son acolyte afin qu'ils s'en aillent. Deux MEMBRES DE LA DST accourent vers Luther et lui parlent tout en lui installant un micro sous sa chemise. LE PREMIER MEMBRE Hé Roméo, la sécurité a eu à l'instant une image du preneur d'otages, sacré nom de Dieu sois prudent il a du matos le gars, mais l'identification des explosifs reste impossible. T'es sûr que tu veux y aller toi ? C'est que t'as une femme et... ROMEO Oui, je voulais passer chez le fleuriste pour lui offrir des roses aujourd'hui mais c'est foiré. Je lui ramènerai peut-être le nitrate d'ammonium de la bombe à la place. LE PREMIER MEMBRE Toujours à déconner, et dire que c'est le gouvernement qui emploie des gens comme toi. Bon le micro est accroché juste là, tu peux y aller fais attention à toi. Essaie de négocier avec lui, les tireurs sont en train de se mettre en place. Roméo approuve d'un hochement de tête et crache son chewing-gum par terre. Il fait un signe de salut à son collègue et avance vers le portail de l'école en respirant un grand coup. La caméra filme ses pas au ralenti tandis que la voix- off de Luther se fait entendre : ROMEO (OFF) Jusqu'alors je n'avais jamais eu la moindre compassion, la moindre affection, le moindre intérêt pour ces petits êtres purs que l'on appelle des enfants. Je sais pourtant aujourd'hui qu'à l'aube du millennium, miser sur les enfants est tout ce qu'il nous reste. SEQUENCE 2 - INTERIEUR DE L'ECOLE - INT. JOUR Vue sur Roméo Luther se mordant la lèvre inférieure, devant la porte de la classe. Son regard dénote une anxiété dissimulée. Il tape deux coups à la porte. ROMEO Monsieur, je viens pour entendre vos requêtes, je ne suis pas armé. Roméo attend une dizaine de secondes puis tourne la poignée avec calme et mesure. Il ouvre doucement la porte et entre en levant les mains pour montrer qu'il n'a pas d'arme. En vue subjective se déroule un panorama de la classe : les enfants sont tous assis dans le coin gauche de la classe et le terroriste cagoulé est debout près d'un bureau. Son ventre est recouvert d'explosifs de couleur rouge. LE TERRORISTE Vous allez commencer par me donner le micro planqué sous votre chemise... Roméo soupire avec un demi-sourire et arrache son micro de son col. Il le tend au preneur d'otages qui le laisse tomber par terre et l'écrase du pied. LE TERRORISTE Est-ce que vous savez ce que peut faire une bombe à base d'esters nitriques ? Roméo jette un coup d'œil aux enfants dont certains sont en larmes. Il fait deux pas en direction du preneur d'otages et constate qu'il tient une télécommande. Il l'exhibe fièrement. LE TERRORISTE (faisant de grands gestes) Ben quoi ? Ca vous fout les jetons ? Allons, de la routine pour vous ! ROMEO Lâchez ces civils. Votre prix sera le nôtre. Je vous assure que leur vie est trop importante aux yeux de la société pour qu'il s'agisse d'une entourloupe de ma part. LE TERRORISTE Des civils ? Où ça, où ça, moi je ne vois que des enfants ! Et c'est d'autant mieux, vous savez les gens vous écoutent mieux quand vous vous en prenez aux gosses... Roméo tourne son regard vers la vitre à laquelle le criminel fait dos. Il voit deux de ses collègues se placer sur la terrasse du commissariat d'en face et épauler un fusil de précision. ROMEO (une goutte de sueur sur la tempe) Laissez-les partir, retenez-moi en échange. Je vous jure que le gouvernement se souciera autant de la vie des mômes que de celle d'un agent de la DST. LE TERRORISTE (souriant) Vous ne comprenez décidément rien... allez les enfants, levez-vous et partez... Luther écarquille les yeux. Les enfants se lèvent doucement et marchent apeurés vers lui, sous le regard consentant du criminel. Roméo arrête une petite fille et s'adresse à elle. ROMEO Tu m'as l'air courageuse, n'est-ce pas ? Alors dis à tes camarades de s'aligner dans le couloir et de marcher calmement jusqu'à la sortie, d'accord ? La petite approuve en secouant la tête tandis que les autres enfants sortent de la pièce. Roméo tapote l'épaule de la fillette pour lui dire de sortir à son tour. Les enfants galopent jusqu'à la cour ensoleillée où les forces de l'ordre les récupèrent, en pleurs. Dans l'école, les deux hommes restent seuls face à face. Roméo se frotte le menton alors que l'objectif le filme en contre-plongée. ROMEO Expliquez-moi quel intérêt vous avez à commettre un acte criminel juste devant un commissariat de police. J'ai connu des truands plus malins que ça. LE TERRORISTE (riant) Qui est le moins malin d'entre nous ? ROMEO (fronçant un sourcil) Je vous demande pardon ? LE TERRORISTE Oh... je pense que les enfants ont dû être recueillis par la police maintenant... La caméra fait un gros plan sur les yeux de Luther qui paniquent. ROMEO (en sueur) Espèce de... LE TERRORISTE (souriant) Je vous conseille de courir vite. Roméo saute de l'estrade et court du plus vite possible, défonçant à moitié la porte de la classe. Il fonce à toute allure dans les couloirs gris et abandonnés de l'école, dégainant soudainement son talkie-walkie de son blouson. ROMEO Alfred, nom d'un chien c'est une putain de parade, la cible c'est le commissariat juste derrière toi, fais évacuer les locaux d'urgence ! ALFRED Mais on vient à peine d'y faire entrer les familles et leurs enfants, Roméo ! ROMEO Ce sont de faux explosifs que le gars porte sur lui, la vraie bombe est dans le commissariat ! ALFRED De quoi ? Qu'est-ce que tu racontes ? ROMEO C'est pour ça qu'il les a laissés partir ce fils de pute, il voulait que les gosses soient mis à l'abri chez les flics ! J'y vais de suite avec Ted, toi envoie une équipe pour arrêter le type ! Luther sort de l'école, ses cheveux en pagaille. Il essaie de se frayer un chemin à travers la foule excitée, bousculant tout le monde sur son passage. Il arrive jusqu'à la rue et fonce jusqu'à l'entrée du commissariat. Soudain un bruit sourd résonne dans toute la rue. Des flammes rouges jaillissent par toutes les ouvertures du commissariat dans une explosion titanesque. Les murs cèdent et laissent filtrer un énorme souffle de fumée qui s'abat sur Roméo. Ce dernier est propulsé plusieurs mètres en arrière sur la chaussée où il s'écrase violemment, son blouson couvert de morceaux de verre. Des alarmes de voiture crient de toutes parts, la foule hurle sous les retombées de pierres et d'autres petites explosions se produisent dans l'enceinte du commissariat carbonisé et en feu. La caméra filme en gros-plan le visage de Luther, coupé par des lignes de sang, ses yeux entrouverts et terrorisés. La voix-off de Luther recommence à parler : ROMEO (OFF) Ils avaient entre sept et huit ans. Ils sont morts par ma faute, parce que je n'ai pas su les considérer comme des victimes particulières, parce que je ne leur ai pas manifesté l'attention que j'aurais dû leur manifester. Je suis le pire des coupables. C'est un cauchemar bien réel duquel je ne suis toujours pas sorti. L'image claire de Roméo étendu sur la route se fond peu à peu en un flou bleuté. SEQUENCE 3 - UNE PLAINE DE NUIT - EXT. NUIT - RETOUR AU PRESENT Vue sur une plaine sombre et bleutée sous la clarté de la lune. Un SHERIF et divers adjoints sont rassemblés autour d'un trou béant creusé dans la terre de la plaine. Ils se tiennent la bouche, pétrifiés par l'horreur tandis qu'un adjoint se penche sur le côté pour vomir. La caméra ne montre que les bordures de la fosse, balayées d'un flash rouge émanant des gyrophares des véhicules. LE SHERIF (dégoûté) C'est abominable... qui a pu commettre quelque chose d'aussi horrible... ADJOINT M'sieur Shangler, je... je vais prévenir de suite les autorités. L'adjoint part en courant alors que l'objectif filme derrière l'épaule du sherif Shangler et s'élève au dessus de lui jusqu'à montrer ce que contient le trou dans la terre noire. Le cadavre blanc et nu d'une femme, le ventre ouvert et maculé de sang repose au fond de la fosse, complètement tordu et rigide. La voix-off de Luther reprend : ROMEO (OFF) Désormais je me battrai. Pour préserver les dernières limbes d'innocence de cette planète, pour me racheter aux yeux de Dieu, pour te prouver que malgré tout ce qui a pu se passer, je t'aimerai toujours. Tu es la seule qui m'ait fait oublier mon malheur, la seule à qui j'aimais donner ma main, la seule, la seule. La caméra fait un gros-plan sur l'œil vide du cadavre d'où s'échappe un filet de sang, qui coule comme une larme sur la joue. FONDU AU NOIR M i l l e n n i u M GARDER ESPOIR CROIRE AU FUTUR L'HEURE EST PROCHE ? "Je pourrais posséder toute la connaissance et comprendre tous les secrets, je pourrais avoir toute la foi nécessaire pour déplacer des montagnes, mais si je n'ai pas d'amour, je ne suis finalement rien." PREMIER EPITRE AUX CORINTHIENS ACTE 1 SEQUENCE 4 - QG DU GROUPE MILLENNIUM - INT. JOUR Vue sur Roméo Luther marchant dans un long couloir grisâtre. Son pas est pressé, un faible halo jaune au-dessus de lui éclaire ses cheveux bruns. Son long manteau noir virevolte au fur et à mesure qu'il avance. Il se dirige vers une porte en bois épais qu'il ouvre sans prendre la peine de frapper. Il entre alors dans la pièce sans crier gare. Rockview est assis à son bureau, il raccroche immédiatement le téléphone quand il voit Roméo se tenant face à lui, ses mains enfoncées dans les poches de son manteau. ROMEO Il semblerait que vous m'ayez demandé. ROCKVIEW (souriant) Mmm... mais c'est exact. Nous n'avons pas eu l'occasion de nous parler seul à seul depuis votre arrivée aux Etats-Unis. J'ai vraiment cru que vous cherchiez à m'éviter ! ROMEO Mike Rockview, vous êtes le coordinateur principal des Chouettes aux Etats-Unis. De l'autre côté de l'Atlantique vous êtes presque une légende. Enfin dans notre section... ROCKVIEW (étonné) C'est vrai ? Je suis vraiment flatté, Roméo ! Néanmoins ça n'est pas pour entendre ces agréables joutes verbales que je vous ai sollicité aujourd'hui. Rockview se lève doucement de son bureau en reculant sa chaise. Il porte une longue cravate rouge de goût contestable en mélange avec sa chemise grise. Luther regarde la pièce avec perplexité. ROMEO (un rictus aux lèvres) Même pas de secrétaire ? J'en réclamerai une pour vous. ROCKVIEW Je vois que vous vous impatientez. Si je vous ai fait venir c'est pour vous demander d'enquêter sur une affaire de meurtres particulièrement sanglants que le Groupe se doit de mener... Luther écoute son interlocuteur sans manifester la moindre expression, immobile. ROCKVIEW Seulement je vous demande d'être extrêmement discret. Cette affaire ne concerne que les Chouettes, il est d'emblée exclu que vous enquêtiez en compagnie de monsieur Black ou de... ROMEO (plissant un œil) Puis-je vous demander pourquoi ? ROCKVIEW C'est une condition au bon déroulement des investigations, tout simplement. Roméo esquisse un large sourire que lui renvoie Rockview. Ce dernier, debout de l'autre côté du bureau, tend un dossier à Luther. Roméo n'en tient pas compte et continue de scruter le regard de Mike Rockview avec un air moqueur. ROCKVIEW Prenez cette affaire Luther, la rétraction de l'Univers progresse. ROMEO J'agis pour mes intérêts, pas pour les vôtres. Désolé votre demande enrobée de secrets ne m'intéresse pas plus que votre excentrique cravate. Roméo tourne les talons et se dirige avec dédain vers la porte pour sortir. Rockview l'interpelle avec un ton vantard, tout en se rasseyant à son bureau. ROCKVIEW Il s'agit de meurtres de femmes enceintes... La caméra filme Roméo de dos, arrêtant sa marche juste devant la porte. Il inspire fort et se retourne lentement vers Rockview qui lui tend à nouveau le dossier. ROCKVIEW Déjà quatre victimes, toutes localisées dans la périphérie de Portland. Laissez-moi vous dire... traces de coups sur tous les membres, ventre déchiqueté, ecchymoses sur... ROMEO (perturbé) C'est bon, j'accepte. Donnez-moi ce dossier. ROCKVIEW (souriant) Sage décision de votre part. Il faut cibler nos priorités, vous l'avez bien compris Luther. Et comme je l'ai déjà dit, pas de Coqs dans cette histoire. Vous m'avez saisi ? Roméo stagne debout devant le bureau, les bras ballants et le visage morne. ROMEO Je me demandais juste... si c'est le Groupe qui vous a confié cette affaire ou si vous vous l'êtes octroyée tout seul en devançant les autres... SEQUENCE 5 - PERIPHERIE OUEST DE PORTLAND - EXT. JOUR Vue sur le shérif Shangler et Roméo Luther marchant dans la plaine. Le shérif avance devant Roméo, le conduisant sur un chemin couvert de hautes herbes jaunâtres. LE SHERIF C'est vers là qu'on l'a trouvée, dans la crevasse un peu plus loin. Son corps était d'un blanc presque fluorescent, vous savez c'était vraiment atroce, une horreur... ROMEO Je vous crois. LE SHERIF (désignant l'horizon proche) Hum, voilà c'est juste là, derrière le buisson. Le corps est chez notre médecin légiste, on l'a transporté ce matin donc à part quelques tâches de sang, vous verrez rien. ROMEO Je vous assure que ça ne me manquera pas beaucoup. La caméra filme de l'intérieur de la fosse Roméo se penchant légèrement vers le trou. Le plan suivant montre la fosse vide, sa terre noire devenue humide. LE SHERIF On m'a dit que votre groupe serait bien plus utile que la police sur ce cas, c'est vrai ? ROMEO (examinant l'intérieur de la fosse) Je l'espère. Dites, les autres victimes sont mortes de quelle manière ? Le shérif maladroit sort de la poche de son blouson un petit carnet. Il en tourne les pages au hasard alors que Roméo, accroupi par terre s'impatiente. LE SHERIF (la gorge enrouée) Toutes de la même façon à priori. Elles... elles ont été étripées et... ROMEO (l'interrompant) Quasiment vidées de la moitié de leurs organes... LE SHERIF Des jeunes femmes si adorables, et enceintes en plus, découpées comme de la viande par pur sadisme, dans quel monde vivons-nous... Roméo pose ses mains sur ses genoux et se relève doucement en regardant sévèrement le soleil droit dans les yeux. La caméra filme alors ses doigts qui tremblent comme des feuilles fragiles. ROMEO Je souhaiterais voir le corps. SEQUENCE 6 - CABINET DU MEDECIN LEGISTE - INT. JOUR Vue sur une femme, ARIANE STOLAS, la médecin légiste postée près d'une table d'autopsie luisante et métallique. Sur la table repose le corps nu et blanc de la victime, devenue jaune sous le spot lumineux. La médecin ôte son masque et défait ses cheveux roux. STOLAS (levant la tête) Monsieur Luther, j'ai terminé. Un peu plus loin se tient Luther, appuyé contre un traiteau médical. Il fait tout d'abord une moue de dégoût puis s'approche avec prudence vers la médecin, penchée sur le corps de la macchabée. L'objectif fait une rotation autour des deux protagonistes avant de s'élever en plongée vers le cadavre. Une plaie béante et rougeâtre sur son ventre est à moitié dissimulée par l'éclairage intensif du spot. STOLAS Il n'a pas été nécessaire de pratiquer une incision, le corps présentait déjà, comme les trois autres une énorme plaie s'étendant de la thyroïde au bas-ventre. On lui a ôté le caecum et l'îléon. La mort doit remonter à une cinquantaine d'heures... ROMEO (regardant attendri le visage de la victime) Et cette jeune femme donc, Diana Green, était enceinte également ? STOLAS La déformation de la structure utérine et le taux d'hormones, la progestérone de cette femme ne mentent pas, c'était une grossesse de huit ou neuf mois. Il y a des morceaux de cordon ombilical près de la cage thoracique. On leur a littéralement ouvert le ventre à vif pour prendre les bébés, mais sans soins ces enfants ont dû mourir... ROMEO (dégoûté) Une césarienne ? STOLAS (secouant la tête) Non. Ici c'est une boucherie abominable, pas de la médecine. Le plus étrange en ce qui concerne ces cas, c'est que l'hymen de ces femmes est intact, absolument intact, c'est contraire à tous les principes biologiques de la grossesse et ça me dépasse... Roméo met quelques secondes à réaliser les propos de son interlocutrice. ROMEO (avec un demi-sourire) Non, vous ne me ferez pas croire qu'une femme vierge peut se retrouver enceinte par miracle, je n'ai pas pratiqué le catéchisme et je ne crois pas en ces bobards. STOLAS Je sais que c'est impossible, c'est pour ça que le shérif Shangler a voulu que ces évènements restent discrets dans les médias. Mais les faits sont là, ces femmes étaient toutes vierges et enceintes au moment de leur décès. ROMEO Alors disons... des expériences médicales, mademoiselle Stolas ? STOLAS Aucune méthode scientifique d'insémination actuelle n'est capable d'accéder à l'ovule sans détériorer un tant soit peu l'hymen. Dans le coin, on commence à évoquer la Vierge Marie... ROMEO (incrédule) Il y a donc une autre explication. Et juste une chose à prendre en compte, la Vierge Marie n'a pas été déchiquetée par un malade, elle. Roméo regarde d'un air défiant la médecin légiste puis la salue d'un mouvement de la tête avant de partir à grands pas vers la sortie en poussant violemment les portes de la salle d'autopsie. La caméra fait un gros-plan sur le regard étonné de la médecin légiste. SEQUENCE 7 - EXTERIEUR DU BUREAU DU SHERIF - EXT. JOUR Vue sur Roméo Luther marchant dans la rue en triant ses clefs. Il s'arrête près de sa vieille DS grise et insère la clef dans la serrure. La caméra le filme de dos alors qu'il se retourne doucement vers l'objectif avec un sourcil levé. Un peu plus loin, dans une longue voiture noire, trois hommes le regardent avec intérêt, le visage sérieux. Roméo les dévisage à son tour. Il a à peine le temps de faire un pas en leur direction que la voiture démarre en trombe et s'éloigne dans un crissement de pneu. L'objectif montre Luther s'asseyant dans sa DS en soupirant. Il regarde pensivement la boîte à gants à sa droite. SEQUENCE 8 - CAFE, SEATTLE - INT. JOUR Vue sur Frank Black entrant dans un café éclairé aux teintes beiges. Il regarde autour de lui en entamant quelques pas. La caméra se fixe derrière son épaule et s'avance en vue subjective vers la table où est assise Suzanne McCarlton. Il s'approche d'elle le visage noir. SUZANNE (souriant) Asseyez-vous Frank, je vous ai commandé un café avec du lait, c'est bien ça n'est-ce pas ? FRANK (s'asseyant) C'est parfait je vous remercie. Vous m'avez demandé de venir ici en urgence, que se passe-t-il ? SUZANNE Vous... vous étiez avec votre fille Jordan ? FRANK Oui, ça n'est pas grave. Je voudrais savoir ce que nous faisons là. SUZANNE C'est mon café favori à Seattle, excusez ce caprice de ma part, de vous avoir fait venir jusqu'ici. C'est à propos de Roméo Luther. FRANK Je ne l'ai pas vu depuis une semaine, quel est le problème ? SUZANNE Nous pensons que Rockview, coordinateur des Chouettes, lui a confié une affaire sans l'approbation générale du Conseil. Un dossier qui de plus relève de notre compétence et non pas de celle de l'autre camp... FRANK Pourquoi Luther aurait-il pris une telle affaire ? Suzanne sort un petit tas de papiers qu'elle tend à Frank. Ce dernier ouvre le document notifié " TETRAGRAMMATION ", le regard concentré sur d'horribles photographies de cadavres de femmes. SUZANNE Non Frank, ce ne sont pas des meurtres en série commis par un simple détraqué. Ca Rockview le sait, mais s'il s'est octroyé le dossier c'est pour que les Coqs n'y accèdent pas. Il a peur que la résolution de cette affaire donne une crédibilité à nos prophéties alors il veut se servir de Roméo Luther pour étouffer le cas à la racine. FRANK (effrayé) Vos prophéties, pas les miennes. Ces crimes dépassent l'entendement, je n'arrive pas vraiment à cerner le monstre qui a pu commettre de telles atrocités et qui s'en ait régalé. SUZANNE Nous, nous le cernons. Je ne vous ouvrirai pas les archives du Groupe. Mais sachez qu'il y a des antécédents remontant au début de l'ère chrétienne, le processus s'est accéléré durant le dernier siècle. Nous devons partir pour Portland. Luther et Rockview ne doivent pas avoir le dernier mot, sinon il y en aura d'autres. FRANK (intrigué par sa lecture) Plus d'un millier de cas étudiés depuis 1650. Qu'est-ce que ça veut dire ? Il doit y avoir une erreur dans vos rapports, il est impossible que ces femmes aient été enceintes si... SUZANNE (se levant et l'interrompant) On en reparlera durant le voyage. Il faut arrêter cette catégorie de coupables en priorité. Même s'il fallait y laisser nos vies pour ça, cette fois ce sont parmi leurs derniers préparatifs... Frank dévisage Suzanne avec un air d'incompréhension et presque rancunier. Il referme le document et en examine quelques secondes le titre. FRANK Que signifie Tétragrammation ? SUZANNE (déçue) Si seulement nous le savions... je vous attends dans la voiture. La caméra filme Frank regardant dans le vide alors que la silhouette de Suzanne sort du café en arrière plan. La main du serveur lui pose une tasse sur la table, devant lui. SEQUENCE 9 - RESIDENCE DES GREEN, PORTLAND - INT. JOUR Roméo est installé sur un fauteuil en tissu, les mains croisées. En face de lui, assis sur un canapé se trouvent les parents de Diana Green. La mère est en pleurs, la tête plaquée contre l'épaule de son mari. ROMEO (le visage blême) Je suis vraiment navré, je... compatis. LE PERE (les yeux rouges et essayant de consoler sa femme) Oui... allez ma biche, va te reposer dans la chambre... Roméo esquisse un quart de sourire en entendant ce petit nom. La femme hoche la tête et se lève mornement en pleurant, sortant de la pièce. LE PERE (le visage effondré) Coincez cette ordure si vous voulez que je réponde à vos questions... ROMEO (le regard sombre) Oh oui, je vais le coincer monsieur Green. J'ai peu de questions à vous poser, vous devez vous reposer aussi. Dites-moi si votre fille avait des amis louches, ou... un petit ami violent, par exemple... LE PERE (souriant) Ses amies étaient uniquement des jeunes femmes de son âge, et je ne pense pas qu'elle ait eu un seul petit ami, c'était une solitaire... ROMEO (hésitant à se lancer) Pensez-vous... qu'elle ait pu être victime d'un viol, il y a... disons approximativement un an ? LE PERE (s'énervant) Qu'est-ce que c'est que ces foutaises, bien sûr que non ! ROMEO (embêté) Excusez-moi, mais votre fille était enceinte de neuf mois au moment de sa mort... Le père se lève brusquement du canapé, en colère, tandis que Roméo fait une grimace en se frottant le front du revers de la main. LE PERE Sortez d'ici où j'appelle les flics, je supporte pas ces conneries ! ROMEO (se levant) Monsieur c'est inscrit dans le rapport du médecin légiste. Le père sort son porte-feuille de sa veste et en retire une photo qu'il exhibe à quelques centimètres du visage de Roméo. Roméo la prend en main. LE PERE Cette photo a été prise il y a deux semaines et demi, est-ce que Diana a l'air d'être enceinte de neuf mois là-dessus ? ! Plan fixe sur la photographie. Diana et sa famille posent dessus, tous souriants, lors d'une sortie en forêt. Son ventre est totalement plat. La caméra filme alors le visage décontenancé et frustré de Roméo. SEQUENCE 10 - HOTEL "RINGFINGER", PORTLAND - EXT. NUIT Vue sur la DS en lambeaux de Roméo Luther qui se gare sur le trottoir. Roméo sort du véhicule, la mine fatiguée et claque la portière. Il fait quelques pas et tape sur le capot d'un coup de poing, les phares de la voiture s'éteignent alors dans un petit soufflement. Roméo marche le long d'un sombre mur en briques rouges jusqu'à l'entrée colorée de rose et de bleu de l'hôtel. Un HOMME BLOND situé quelques mètres plus loin le regarde, adossé à un coin de mur. Roméo le remarque et la caméra filme ses poings qui se serrent. Il court énervé en direction de l'homme et le prend par le col avant de le plaquer violemment contre le mur de la petite avenue voisine. ROMEO (rageur) Vous avez dix secondes pour m'expliquer à quoi vous jouez avec vos amis sinon je sors mon arme et je vous la fais admirer de face ! L'HOMME BLOND (calme) Croyez-moi si j'étais là pour vous causer du tort j'aurais très bien pu m'enfuir avant que vous ne m'attrapiez. Alors lâchez-moi. ROMEO (relâchant doucement le col de son interlocuteur) Qui êtes-vous ? L'HOMME BLOND Voici qui nous sommes, ça vous va ? ROMEO J'aurais préféré plus original que ça mais passons. Pourquoi me surveillez-vous ? L'HOMME BLOND Non, ne me confondez pas avec les autres, moi je vous avertis du risque que vous encourrez. Je vous avertis également que votre confrère Rockview vous ment. Le rapport qu'il vous a donné est tronqué. Aucune mention n'y est faite du dangereux miracle que constituent ces engrossements. Aucune mention n'est faite de la nature indéterminable de l'objet qui a servi au meurtrier pour découper le ventre des victimes. Il a bien sûr omis aussi de vous dire que deux jours avant sa mort Diana Green est allée chez un gynécologue de clinique... Roméo entrouvre sa bouche en regardant le sol. Il tourne la tête pour vérifier que personne ne les espionne. L'homme lui glisse un morceau de papier contenant l'adresse de la clinique dans la poche de son blouson. ROMEO Ce que vous sous-entendez, c'est que Rockview ne veut pas que je résolve ce dossier? C'est incohérent, ça ne peut que lui nuire ! L'HOMME BLOND Vous ne comprenez pas. Si vous découvrez le meurtrier et les bébés qu'il a dérobé, alors vous nous donnerez raison ! Et une fois la Tétragrammation confirmée, votre camp disparaîtra car le Conseil mettra en œuvre ses boucliers pour l'an 2000. ROMEO (dépassé par ces propos) Je ne saisis pas. De quoi parlez-vous, une théorie des Coqs ? L'HOMME BLOND (recoiffant ses cheveux) Faites attention c'est tout ce que vous devez retenir, vous les gênez certainement mais moi je refuse de tomber dans ce jeu de corruption. Si je peux je vous re-contacterai, bonne nuit. L'homme part alors qu'une averse de pluie tombe soudain sur la zone. Roméo le regarde s'éloigner en galopant alors que de l'eau dégouline sur son visage. Roméo lève alors sa main et regarde l'eau glisser entre ses doigts. FONDU AU NOIR. ACTE 2 SEQUENCE 11 - CABINET DE GYNECOLOGIE, PORTLAND - INT. JOUR Vue sur un panneau lumineux où sont accrochées des clichés d'échographies. LE DOCTEUR HANT est assis à un bureau près du panneau. Installés sur des fauteuils en cuir noir lui font face Frank Black et Suzanne McCarlton. LE DOCTEUR HANT Effectivement mademoiselle Green est bien passée à mon cabinet lundi dernier. Je suis vraiment attristé d'apprendre la mort de cette jeune femme, dites-moi ce que je peux faire pour vous aider. FRANK (regardant Suzanne) Nous voudrions savoir avant toute chose les raisons qui l'ont fait venir jusqu'à votre cabinet peu avant son décès. LE DOCTEUR HANT Elle disait ressentir des douleurs inhabituelles et très violentes mais m'a affirmé qu'il était impossible qu'elle soit enceinte, nous avons donc procédé à une échographie et en effet aucun fœtus. De toutes manières cette femme avait un hymen... SUZANNE Intact, oui nous le savons. Mais vous avez communiqué une information supplémentaire à la police. LE DOCTEUR HANT Oui, une belle énigme médicale je dois dire. Le docteur Hant se lève de son bureau pour se poster près du panneau lumineux où il accroche deux clichés côte à côte. LE DOCTEUR HANT (désignant du doigt une zone de l'échographie) Vous voyez cette surface un peu plus sombre ? C'est ce qu'on appelle la genèse placentaire, le liquide n'apparaît que pour encadrer l'embryon et lier son métabolisme à celui de la mère. Et bien pour Diana Green il y avait présence du liquide mais pas d'embryon, à ma connaissance c'est un cas totalement unique dans les annales... SUZANNE Dans la zone plus sombre, il y a des sortes de striures... LE DOCTEUR HANT Oui, je suis incapable de vous dire ce que c'est. Peut-être des radiations, des ondes spécifiques... Frank a soudain des flashs : - des hurlements de bébés dans une cave - une peau blanche ensanglantée et tremblante FRANK (regardant le docteur avec méfiance) Que lui avez-vous administré pour faire stopper ses douleurs ? LE DOCTEUR HANT (ennuyé) Des doses moyennes d'oxytocine, mais je doute que ça ait servi à grand chose. On ne guérit pas des contractions provoquées par un bébé invisible. Les transformations organiques et physiques de la patiente attestaient d'une grossesse de neuf mois, mais aucun enfant ne résidait en elle... FRANK La présence du cordon ombilical sur la victime prouve que l'enfant était bien en elle, votre matériel était peut-être endommagé. Le tueur connaissait déjà Diana, les analyses ont montré qu'elle avait été tuée sur place, dans le champ où l'on a retrouvé son cadavre. Or ce champ n'était situé sur aucun parcours-type de la victime, c'est le meurtrier qui l'a emmenée là-bas. Suzanne jette un coup d'œil enthousiaste à Frank. LE DOCTEUR HANT Mademoiselle Green était une de mes patientes les plus admirables, il faut que vous mettiez son assassin sous les verrous. SUZANNE (souriant) Nous vous remercions pour votre aide. Frank et Suzanne se lèvent de leur fauteuil et se dirigent vers la porte de sortie. Une assistante rousse, une pile de dossiers sous le bras, rentre à ce moment et Frank s'écarte sur le côté pour la laisser passer, puis sort. SEQUENCE 12 - COULOIR D'ENTREE DE LA CLINIQUE - INT. JOUR Vue sur Frank et Suzanne parlant dans le couloir, tout en marchant. Membres du personnel médical et patientes déambulent un peu partout autour. FRANK Le Groupe sait de quoi il s'agit, n'est-ce pas ? SUZANNE Le Groupe considère la procréation comme un acte sacré qui ne doit pas tomber entre les mains de certaines forces travaillant à notre perte. Les premiers cas que nos anciens ont répertoriés datent de l'an 999 mais nous n'avons commencé à enquêter dessus que six cent ans plus tard lorsque ces drames se sont multipliés soudainement. FRANK (plissant un œil) Au Moyen-Age l'on disait que le Démon pouvait mettre enceinte n'importe quelle femme d'un simple contact de la main. Tous ces cas étudiés par le Groupe sont la preuve de la véracité de ces légendes, et c'est pour cela que les Coqs s'y intéressent. Je me trompe ? SUZANNE En l'occurrence nous sommes plus préoccupés par les bébés que par les mères... il faut les retrouver Frank... FRANK (le visage morne) Mais est-ce vraiment pour les sauver ? SUZANNE Ecoutez, la date approche et qu'importe les convictions des Chouettes. Que chacun croit en son millennium et la situation politique et stratégique du Groupe sera pour le mieux. FRANK (agacé) Je ne suis pas sûr de croire en une fin du monde qui puisse être prévue, anticipée, prédite. La fin arrivera certainement, mais personne ne la viendra venir, elle frappera à l'improviste, c'est ce que je crois. SUZANNE (les yeux défiants) Et moi je crois qu'au fond, avec tout ce que vous avez vu, l'an 2000 vous terrorise. Et vous avez peur d'y perdre votre fille. La caméra filme Frank et Suzanne en contre-plongée un instant alors qu'une voix les interpelle. Ils se retournent vivement vers Roméo Luther. ROMEO (le visage contrarié) Vous devez certainement avoir une bonne raison d'être ici, mais je vois mal McCarlton parcourir plusieurs centaines de kilomètres jusqu'à un cabinet gynécologique pour des raisons personnelles... mais si je me trompe, toutes mes félicitations. SUZANNE (un demi-sourire aux lèvres) Vous enquêtez ici au nom des Chouettes sans avoir obtenu au préalable une autorisation du Conseil, vous n'êtes pas en mesure de plaisanter Luther. Néanmoins... je comprends vos motivations profondes et je les respecte. Mais votre camp sait trop profiter de vos cicatrices... Frank adopte un air interrogateur envers Roméo qui lui renvoie un regard tout d'abord gêné puis nettement plus agressif. ROMEO (faisant des gestes menaçants) Vous me faites espionner et vous me donnez des conseils en prime, allez vous faire foutre, vous me prenez pour un idiot ?! Suzanne et Frank renvoient un regard étonné à Roméo. FRANK Il y a confusion Luther, je vous assure que personne ne vous espionne. Notre présence est dûe au fait que nous pensons que Mike Rockview vous a dupé afin que vous ne résolviez pas cette affaire de la bonne manière. ROMEO (souriant ironiquement) Parce que si ce cas obtient pleine explication preuve sera faite qu'Armageddon se déroulera en l'an 2000, c'est ça ? SUZANNE Vous avez le choix Luther, faites équipe avec nous pour stopper ce monstre ou bien repartez de suite pour Seattle puis expliquez à notre supérieur que les Chouettes ont pris l'affaire sans permission... FRANK Ce cas nous préoccupe autant que vous, croyez-moi, Luther. Roméo hésite un instant, les sourcils sévèrement froncés. ROMEO (agacé) Entendu... mais ne me parlez pas de Vierge Marie et d'Immaculée Conception sinon je crois que je vous égorge... SEQUENCE 13 - CHAMBRE DE DIANA GREEN, PORTLAND - INT. JOUR Vue sur la chambre d'étudiante de Diana Green, impeccablement rangée. Frank et Suzanne examinent les livres de sa bibliothèque, des gants en latex aux mains tandis que Luther fouine ses tiroirs. ROMEO C'était une jolie fille, et avec de belles nuisettes hyper sexy. SUZANNE Roméo, on peut se passer de ce type de commentaires... ROMEO (le visage ironiquement radieux) Oh ! Vous m'avez appelé par mon prénom, vous me portez tant d'attention que mon coeur en vacille ! Frank Black marche d'un pas contrôlé, la caméra le suivant déambuler de la bibliothèque au bureau de la défunte. Il s'arrête devant et saisit un petit album de photographies dont il passe en revue le contenu. FRANK Venez voir ça, Suzanne... Suzanne se dirige de suite vers Frank alors que Roméo la suit en râlant. ROMEO C'est ça ouais, et moi j'ai pas le droit de voir ! Frank désigne une photographie où Diana Green sourit entourée de ses amies lors de ce qui ressemble à une récente sortie en montagne. SUZANNE (stupéfaite) Oh c'est pas croyable, la fille à côté de Diana est Aimy Vantel, une précédente victime de la série, elles se connaissaient donc ! FRANK Ce n'est pas ça le plus étrange, n'avez-vous pas comme l'impression d'avoir rencontrée cette femme-ci il y a très peu ? La caméra fait un gros-plan sur la photographie, sur une femme rousse plaisantant avec Diana et ses amies. SUZANNE (clignant des yeux) C'est pas vrai... c'est... on l'a croisée chez le docteur Hant il y a un peu plus d'une heure, une assistante... impossible... ROMEO (se penchant sur la photo) Hé je veux pas avoir l'air d'emmerder le monde mais cette femme s'appelle Ariane Stolas, je le sais c'est le médecin qui a autopsié Diana Green. Normalement je trouve pas les rousses canons, mais là... SUZANNE (se retournant vivement vers Frank en coupant Roméo) C'est la reproductrice Frank. FRANK Elle conçoit les enfants, et les leur arrache. Son emploi d'assistante clinique lui permet d'accéder aux dossiers des patientes, elle sympathise avec elles puis les prend comme cibles. Son second poste, de médecin légiste, lui sert à effacer ses marques. SUZANNE Elle sélectionne les mères idéales à partir des données auxquelles elle peut accéder en clinique et procède à une fécondation détournée. ROMEO (secouant la tête) Non, non stop ! Je vais peut-être vous apprendre quelque chose mais c'est le mâle le reproducteur, hein ! C'est biologique ! Et cette Stolas est un peu féminine pour servir de père à l'enfant de Green ! SUZANNE Vous ne comprenez pas, ça prend la forme que ça veut... Roméo regarde Frank avec arrogance comme pour lui signifier que croire de telles paroles est absolument ridicule. ROMEO Sérieusement, vous... les Coqs pensent que ces crimes sont l'acte d'un démon sanguinaire ? Qu'Ariane Stolas est un monstre qui viole des femmes, les met enceintes puis les mutile ? ! Frank ! FRANK (le regard concentré) Elle les mutile avec un ustensile indéterminé car elle s'intéresse aux bébés. Partant de ce simple constat il est évident que cette femme est concernée d'une façon ou d'une autre dans la conception de ces enfants. Rockview ne voulait pas que vous arriviez à ces conclusions. SUZANNE Notre section du Groupe pense qu'il s'agit d'une créature diabolique, nos archives le confirment. Elle peut se reproduire par des moyens bien plus simples qu'on ne l'imagine, ce qui explique l'hymen intact des victimes. Nous pensons également que la gestation est d'une rapidité excessive, la dernière phase de grossesse est quasiment immédiate ce qui explique également les anomalies gynécologiques. ROMEO (incrédule) Bon, on a plus qu'à louer un exorciste, j'irai voir s'ils font tarif réduit pour le week-end. Mais au fait, comment se reproduit-elle ? FRANK (scrutant Roméo) Le toucher est la semence du Démon. La caméra filme les trois personnages en plongée se regardant mutuellement. Pour la première fois l'on constate une lueur d'intérêt de la part de Luther, qui fronce les sourcils. SUZANNE Je demande au bureau du shérif d'obtenir un mandat immédiatement. SEQUENCE 14 - APPARTEMENT D'ARIANE STOLAS, PORTLAND - INT. JOUR Vue sur la porte de l'appartement d'Ariane Stolas de l'intérieur, quelqu'un tape avec frénésie. Le plan suivant montre le shérif Shangler frappant sur la porte de bois, accompagné d'un POLICIER. Frank, Suzanne et Roméo se tiennent un peu plus loin dans le couloir. LE SHERIF (faisant un mouvement de tête vers le policier) Elle n'est pas à son travail et elle ne répond pas non plus ici, allez défoncez-moi cette porte. Le jeune policier donne deux grands coups de pied dans la porte sans succès, son échec fait bêtement sourire Roméo. Le policier donne alors un grand coup d'épaule dans le bois et la porte s'ouvre enfin dans le fracas. FRANK Il est probable qu'elle ait déjà quitté les lieux. Le policier fait le tour de l'appartement tandis que Frank regarde intensément la moquette grise recouvrant le sol. LE POLICIER Rien à signaler, il n'y a personne ici. LE SHERIF (s'adressant à Suzanne) Bon, on lance de suite un avis de recherche pour Stolas. Le shérif Shangler se retire des lieux, suivi du policier. Suzanne regarde par la fenêtre dans la pièce voisine, les bras croisés. SUZANNE Comprenez-vous qui elle est maintenant Luther ? ROMEO (sourire aux lèvres) Pas nécessairement, en revanche je comprends totalement l'intérêt du Groupe Millennium sur cette affaire. SUZANNE (s'approchant de Roméo les yeux entrouverts) Vous ne croirez pas nos explications en vous raccrochant aux réalités naturelles de notre monde... ROMEO (mimant ses paroles avec de grands gestes de théâtre) Je ne crois même pas en la Nature vous savez. Tenez, la Nature a donné à certains animaux herbivores un pelage leur permettant de se camoufler dans les hautes herbes, n'est-ce pas? Et pourtant la Nature a également élaboré des carnivores à la vue si perçante qu'ils débusquent leur proie même planquée derrière les hautes herbes, et au final ils la dévorent dans un cas sur deux en moyenne ! Dans quel camp siège la Nature, est-elle de mèche avec le prédateur ou de connivence avec la proie, McCarlton ? La caméra filme Suzanne esquisser de grands yeux ronds, assez séduite par les propos de Roméo. ROMEO (l'air sérieux) La vérité c'est que pour moi le monde n'a plus de logique naturelle. L'humanité n'est qu'un agrégat de chiens galeux anodins ou cruels, tous mes espoirs la concernant se sont dissipés... et je n'ai jamais revu la moindre once d'amour dans le regard humain depuis que ma seule raison de vivre s'est éteinte... mais vous le savez. Suzanne adresse à Roméo un sourire compatissant et le pâle visage de ce dernier semble prendre des couleurs un instant, son regard devenu doux. ROMEO (la voix haute en scrutant la jonction entre pièces) Frank, vous avez trouvé quelque chose ? Frank ne semble pas répondre. Roméo et Suzanne retournent donc dans le hall d'entrée et remarquent, en vue subjective, une trappe ouverte cachée sous la moquette grise. SUZANNE Oui, on dirait bien qu'il a trouvé ce que nous cherchions. Roméo fait le tour de la trappe, accompagné de Suzanne. Il se penche et découvre un escalier descendant dans une cave. Il l'emprunte et sort une petite lampe torche de son blouson pour éclairer le chemin à Suzanne derrière lui. Ils arrivent enfin à une pièce dont l'issue exhibe un grand rideau rouge. Frank se tient devant, le corps droit. ROMEO Frank, c'est votre Don qui vous a fait trouver cette cave ? FRANK Ils sont bien quatre, mais elle les a emportés, ils n'y sont plus... Frank tire soudainement le rideau rouge et ses yeux s'écarquillent d'horreur. Roméo plisse les yeux d'abomination en soufflant et Suzanne se tient la bouche. La caméra fait un plan général sur quatre couveuses symétriques disposées dans une pièce obscure et poussiéreuse. Leur intérieur est maculé de sang. FRANK Vides... SUZANNE (choquée) Oh mon Dieu ! Quelle horreur, qu'est-ce que... FRANK Non, ils sont vivants. Elle en a besoin. SUZANNE (regardant péniblement la scène) Pour leur processus de Tétragrammation. ROMEO (s'énervant) Bordel de merde, encore ces histoires de Mal et autres conneries simplistes ? Passe pour les Coqs, mais pour vous Frank ? ! FRANK Luther, j'ai des visions étranges, des intuitions, et vous le savez. Je ne leur fais pas toujours confiance mais si elles interviennent je ne peux pas les ignorer. Et depuis le début, mon Don m'indique que notre ennemi est monstrueux. Roméo regarde Suzanne qui lui répond par un hochement de tête arrogant. Luther jette un dernier coup d'oeil à Frank avant de se retirer de la pièce par les escaliers, le visage noir. Le plan suivant montre Frank et Suzanne, seuls dans la cave sombre, aux pieds de l'escalier. FRANK (regardant le vague) Quelles sont les cicatrices de Roméo Luther, Suzanne... SUZANNE (l'air mélancolique) Quoiqu'il en dise et quoiqu'il en montre, Roméo Luther est certainement un homme très triste... et désemparé. Sans poursuivre, Suzanne emprunte à son tour les escaliers. Frank demeure quelques secondes dans l'obscurité, les yeux pensifs. SEQUENCE 15 - PEEP-SHOW, PORTLAND - INT. NUIT Vue sur une strip-teaseuse en dessous affriolants. Elle se dandine érotiquement sur une scène envahie par les éclairages lumineux de couleur rouge. Roméo Luther est assis à une table à moyenne distance, un verre d'alcool posé devant lui. Il regarde le strip-tease sans inspiration, affalé sur sa chaise. Roméo soupire lorsque sans crier gare s'assied l'homme aux cheveux blonds, à côté de lui. ROMEO Encore vous... L'HOMME BLOND Vous êtes le membre décadent du Groupe, je vois. Vous devriez savoir que Millennium ne prône pas la chosification sexuelle de la Femme... ROMEO (souriant à l'extrême) Mais moi non plus, je contemple seulement la plus belle des créatures de notre misérable planète ! L'HOMME BLOND (ignorant la remarque) Ils sont dehors, ils vous attendent. Prenez garde, ça n'est pas de l'intimidation. Rockview aura votre peau pour sauver sa section, il n'apprécie pas votre collaboration trop poussée avec nos effectifs des Coqs. Et pourtant il se sert de nous, il a corrompu trois des nôtres pour faire le travail à sa place... ROMEO (buvant une gorgée de bière) Et vous, vous refusez de laisser faire ça, brave type... L'HOMME BLOND Exactement, je suis là pour vous aider. Roméo scrute une seconde les formes de la strip-teaseuse et se lève de sa chaise en fourrant une main dans sa poche. L'HOMME BLOND (poursuivant) Vous n'y croyez pas, mais ce dossier a de quoi créer des conflits. Elle est un monstre, elle contribuera à faire disparaître l'amour, elle est si nombreuse qu'elle est inusable ! Elle se répand en récoltant les bons germes, ce sont les chercheuses reproductrices. ROMEO Arrêtez vos sornettes, je ne sais pas à quoi vous vous amusez avec moi mais je perds patience. L'HOMME BLOND Je m'oppose aux luttes intestines. Vous devriez mesurer la traîtrise de Mike Rockview qui veut vous rayer de la carte. D'autant que vous lui faites certainement trop concurrence d'un point de vue hiérarchique à son goût. ROMEO En vérité vous défendez surtout vos alliés, en justifiant de façon contestable les actions de trois hommes de votre camp. Au revoir. Luther se dirige alors vers la sortie sans se retourner. L'HOMME BLOND Monsieur Luther, ce n'est pas lors du millennium qu'il faudra agir, mais avant que les catastrophes ne se produisent ! SEQUENCE 16 - EXTERIEUR DU PEEP-SHOW - EXT. NUIT Vue sur Roméo Luther sortant du peep-show de nuit. Il remet en place son blouson et se retrouve dans un parking en plein air, nocturne et silencieux. Trois hommes l'entourent soudainement, le regard menaçant vêtus de manteaux, Roméo s'immobilise. ROMEO Attendez, je vous connais vous... c'est ça vous êtes le dernier boy's band à la mode, mais oui ça me revient ! Un des hommes frappe violemment Luther dans le ventre. Ce dernier pose un genou à terre puis se relève immédiatement et assène un énorme coup de poing dans le visage de son rival qui recule sous le choc. Un autre Coq bouscule Roméo sur le sol, il n'a pas le temps de se relever qu'il sent trois pieds dans son dos le faire s'écrouler. Roméo suffoque et ses doigts se crispent agressivement sur le goudron. ROMEO Espèce de fils de pute, tu vas voir ce que je vais te mettre ! UN COQ Oui, relève-toi et fais-nous une belle prise de karaté. Roméo bondit sur l'un des hommes et fourre son poing dans la tête de l'assaillant, sans trop de succès, les deux autres individus le coupent dans son mouvement en le frappant lâchement au même moment dans le visage et dans les côtes. Roméo s'explose contre le mur dans une giclée de sang, la face tuméfiée, les jambes branlantes. Il s'écroule par terre. UN COQ T'as un bon punch c'est vrai, mais une sale gueule maintenant... Deux des hommes relèvent Roméo en le prenant par les bras, son visage est grisâtre et ensanglanté, ses yeux entrouverts. Tenu de force, il subit deux violentes attaques au genou dans l'abdomen, lâchant des râles de douleur à chaque coup porté. UN COQ On va te faire rejoindre ta pute de femme. Des veines parcourent le front enflé de Roméo, ses yeux se rouvrent. ROMEO (les yeux rouges) Je vais te... détruire ta face de sale... UN COQ Tu sais, s'énerver c'est pas bon pour le coeur, regarde-toi... Un des hommes a à peine le temps de lever un énorme couteau vers le visage blessé de Roméo qu'un coup de feu éclate de nulle part. Touché, le Coq principal se tient l'épaule et s'affale contre le mur. Roméo profite de l'instant pour échapper à ses assaillants et court en titubant entre les voitures du parking. La caméra filme alors l'homme blond rangeant son arme encore fumante, caché derrière un mur. Roméo rentre vite dans sa DS et met le contact. Sa voiture démarre d'un coup brut et s'engage rapidement sur la route noire. Il se calme peu à peu et essuie partiellement le sang maculant son visage avec sa manche. Une vue en plongée nous montre la DS roulant à moyenne vitesse de nuit sur une route bordée de sapins. Soudainement Roméo entend une musique hard rock venant d'un poste d'une voiture voisine. Il tourne sa tête vers la droite et voit une longue voiture noire le coller, conduite par deux des Coqs qui l'ont attaqué. Ils lui rentrent dedans pour le faire tomber dans le fossé, Roméo tente de les écraser contre la pente en accélérant. Le contact strident des véhicules génère de perçantes étincelles ; un Coq passe une arme à feu par la vitre et tire deux balles qui font éclater le pare-brise de Roméo. Perturbé il ne prend pas garde à un violent coup de portières dans sa voiture qui propulse la DS dans le fossé. Le véhicule de Luther dégringole de la route dans un fracas épouvantable, cabossé et déstructuré. Il se renverse de côté en bas du fossé dans un titanesque dégagement de poussière. Tout redevient silencieux. L'objectif filme Roméo Luther à l'intérieur de la voiture à demi renversée, le visage ensanglanté plaqué sur le volant. La caméra fait un gros-plan sur la main tremblante de Roméo qui tâte la boîte à gants avec peur. Il l'ouvre et en ressort une photo avec difficulté. La photographie est celle d'une belle jeune femme souriante, brune aux yeux verts. Roméo la porte à son visage et la regarde intensément, des marques de coups sur la mâchoire. Puis ses yeux se relâchent et il fond en larmes, se laissant tomber sur le volant en serrant la photo contre lui. FONDU AU NOIR. ACTE 3 SEQUENCE 17 - EXTERIEUR DU PEEP-SHOW - EXT. JOUR Vue sur Suzanne McCarlton se tenant dans le parking, sous un ciel gris. Un policier lui fait signe de le suivre entre les voitures, ce qu'elle fait en croisant les bras pour se protéger du froid matinal. La caméra fait un gros-plan sur des traces de pneu à la sortie du parking. LE POLICIER Comme vous le voyez, il sera impossible de tirer des informations de ces traces là. Mes hommes postés plus haut confirment néanmoins qu'il y a eu un accrochage entre deux voitures, ils ont aussi remarqué des résidus de couleur noire sur la DS en morceaux de votre collègue. SUZANNE Ca ne nous aidera pas beaucoup à retrouver les occupants du véhicule noir. Qu'en est-il des caméras de surveillance ? LE POLICIER Il y a deux caméras pour le parking extérieur, certainement pour filmer les coupables en cas de vols de voiture. Sur l'une d'entre elles on a trois hommes qui attendent devant la sortie du peep-show pendant près de deux heures, mais l'image est floue... SUZANNE (se frottant les mains) Nous aurons les moyens d'éclaircir l'image, ne vous en faites pas. Je vous emprunte vos vidéos. SEQUENCE 18 - HOPITAL OUEST, PORTLAND - INT. JOUR Frank Black est assis sur une chaise dans une chambre d'hôpital. Le plan s'élargit et l'on voit que Frank est au chevet du lit de Roméo. Ce dernier dort, des marques de coups sur le visage et le front bandé. Frank le regarde avec un air paisible. SUZANNE (OFF) Il est juste sonné, un peu de repos et ça ira... Frank se retourne vers Suzanne, qui entre doucement dans la pièce, un porte- documents sous le bras. FRANK C'est ce que m'a dit l'infirmière, oui. SUZANNE (scrutant Roméo avec un air embêté) Il semble bien en effet que Luther était surveillé. Il disait vrai. FRANK Par qui ? Des membres du Groupe ? SUZANNE Et bien, oui et non... Suzanne sort de son porte-documents quelques clichés qu'elle tend à Frank. La caméra fait un gros-plan sur les visages des précédents trois hommes. SUZANNE (poursuivant) Ce ne sont pas à proprement parler des membres de Millennium. Ils ont fait partie de la section des Coqs durant plusieurs mois, mais ont été expulsés du Groupe pour violence gratuite à outrance et insubordination il y a de cela trois ans et des poussières... FRANK (fronçant les sourcils) Mike Rockview s'est servi d'eux pour tenter de supprimer Luther... en leur promettant en échange la possibilité de réintégrer le Groupe, n'est-ce pas ? SUZANNE (approuvant de la tête) Je crois que le leader des Chouettes aux Etats-Unis n'apprécie pas de devoir partager son pouvoir avec un homme comme Roméo Luther. Chez les propriétaires de la voiture noire, nous avons trouvé ce matin des preuves d'une correspondance privée entre eux et Mike Rockview. FRANK (rendant les clichés à Suzanne) Alors faites arrêter cet homme. Suzanne jette un dernier regard à Roméo, endormi sous un drap blanc, puis entame un pas vers la porte de la chambre. Elle pose un dictaphone sur la table près de Frank, qui le remarque. SUZANNE Voilà ce que vous vouliez, Frank. Avant qu'un candidat soit officiellement nommé membre du Groupe, il doit passer par plusieurs séries de tests. L'un d'entre eux consiste à évaluer la personnalité et la psychologie du candidat à travers une introspection et un bilan de sa vie, qu'il doit effectuer devant un jury d'experts et un magnétophone... FRANK (levant un sourcil) Luther est passé par ce test dans la section française du Groupe ? SUZANNE Oui, comme chaque membre. Ceci en est une version traduite que notre camp a exigé pour que Luther puisse intégrer le Conseil. Je l'ai attentivement écoutée depuis qu'on m'a attribuée ma nouvelle affectation. Néanmoins certains passages ont été coupés par les français. Je vous laisse. Suzanne sort de la pièce. Frank scrute Luther, immobile et assoupi dans son lit, avec un regard reflétant une profonde compassion. Frank prend le dictaphone en main avec un air de regret. Il l'étudie de chaque angle, puis la caméra fait un gros-plan sur son pouce l'enclenchant. ECRAN NOIR AVEC UN BRUIT SOURD. SEQUENCE 19 - BUREAU INCONNU, LYON, FRANCE - INT. JOUR - FLASHBACK 1995 Vue sur une pièce sombre et vide dont les stores sont clos. L'objectif fait une lente rotation sur Roméo Luther en cravate, assis seul à une table marron postée en plein milieu de la pièce. Ses mains sont croisées près d'un magnétophone dont l'enregistrement émet un souffle silencieux. Il s'adresse à un auditoire tout le temps invisible. ROMEO (mal à l'aise) Je passerai sur mon état civil puisque... enfin, j'estime que vous le connaissez déjà... mais au sujet de mon enfance... j'ai grandi au sein d'une famille d'adoption et... tout s'est bien passé, je n'ai manqué de rien. Je suis très reconnaissant à ces gens de m'avoir donné cet amour parental si rare de nos jours. Ils m'ont inculqué un certain sens des valeurs, je crois. UNE VOIX (OFF) Vous avez suivi des études de sociologie criminelle... ROMEO C'est exact. UNE VOIX (OFF) Pourquoi vouliez-vous travailler pour le gouvernement? ROMEO (décroisant ses mains) Non, la DST pour moi était un moyen de sauver des vies, tout simplement. Généralement les agents de la DST sont derrière un bureau, mais il existe aussi des agents polyvalents sur le terrain. Travailler pour des politiciens bureaucrates qui contribuent à la décadence de ce pays ne m'intéresse pas. UNE VOIX (OFF) Selon vous Roméo Jean Luther, notre pays est décadent ? ROMEO Notre pays est en train de s'effondrer. Un instant de silence rend le décor soudainement angoissant. UNE VOIX (OFF) En 1990, vous avez épousé une femme du nom de Lisa Flamel... ROMEO (baissant les yeux vers le magnétophone) Oui... je souhaiterais ne pas en parler si vous le permettez... UNE VOIX (OFF) N'ignorez pas nos questions s'il vous plaît, nous vous écoutons. La caméra filme le visage pensif et concentré de Roméo puis fait un fondu progressif sur... SEQUENCE 20 - BAR INCONNU, LYON, FRANCE - INT. JOUR - FLASHBACK 1990 Vue sur un homme qui entre dans le bar en levant les bras. ALFRED (criant et gesticulant) Alors, alors où il est ? ! Des clients se retournent, étonnés, alors qu'Alfred se met à rire en se dirigeant vers le comptoir à grande vitesse. Il tape violemment le dos d'un homme au blouson marron, assis au comptoir. ALFRED (rigolant) Ouhaha ! Le voilà ! Le futur marié ! Tu vas faire pleurer toutes tes admiratrices mon brave Roméo ! Félicitations ! Alfred redonne un coup sur le dos de Roméo Luther qui cette fois se retourne vivement, presque inchangé, assez mal rasé et le regard agacé. ROMEO Abruti, je me suis renversé de la bière sur le blouson ! ALFRED (s'asseyant à côté) C'est symbolique. Une fois marié tu vas devoir arrêter les conneries, plus d'alcool, plus de films porno, tu dois devenir un homme responsable! Je vais décrocher les photos de filles en maillot de bain que tu as au-dessus de ton ordinateur au bureau vite fait moi ! ROMEO (soupirant) Tout le monde nous regarde maintenant, idiot... ALFRED Et alors ? Sois fier d'annoncer au monde entier que tu te maries à la ravissante Lisa la semaine prochaine ! Elle te plaît au moins ? Roméo esquisse un demi-sourire en s'accoudant au comptoir. ROMEO C'est un ange. ALFRED (souriant) Qu'est-ce qu'elle fait avec un détraqué comme toi ? ROMEO De quoi je me mêle d'abord ? ! ALFRED Je plaisante. Mais... tu n'as pas pensé que tu faisais un boulot très dangereux et que ça n'était pas l'idéal pour elle ? Elle voudra peut-être que tu laisses tomber la lutte anti-terroristes... ROMEO (songeur) C'est mon boulot, ma seconde nécessité après elle, elle comprendra. Je m'en occuperai bien. C'est une princesse. ALFRED Ca fait bizarre de te voir comme ça. Si elle te demande des enfants et que t'as besoin d'un conseiller, je suis là, hein ? ROMEO Ne me parle pas des mômes. Bon désolé, j'ai à faire Al, à demain. Roméo boit une gorgée d'alcool, le regard froid. Il se lève de son tabouret en laissant un billet sur le comptoir. La caméra le filme se dirigeant vers la sortie tandis que sa voix-off continue la narration : ROMEO (OFF) Je ne voulais pas montrer à mes collègues que j'avais changé, par fierté sûrement. Un homme est faible, il pense à son image avant de penser à son épanouissement intérieur. Je devais avoir honte d'être amoureux. Je me suis marié, un jour radieux. Et cette femme m'avait rendu doux comme un agneau. SEQUENCE 21 - MAISON DES LUTHER, LYON, FRANCE - INT. JOUR - FLASHBACK 1990 Vue sur Roméo Luther rentrant chez lui, le visage fatigué. ROMEO (OFF) La seule femme capable de m'apprécier pour ce que j'étais, un con. La fée des oubliés, si belle et pure à côté du monde pourri qui m'entourait. Elle portait sur ses frêles épaules la survie de mon espoir, la source unique de mon bonheur, elle lisait en moi, et transformait tout ce qu'elle touchait en or... Roméo ôte son blouson et le lance sur un meuble du hall en se dirigeant vers le salon. Il se laisse tomber sur le canapé en soupirant, regarde le plafond puis ferme les yeux. Deux mains se posent sur ses paupières. LISA (OFF) Devine qui c'est ! ROMEO (un demi-sourire aux lèvres) Ma maîtresse qui vient quand ma femme est absente ? LISA (OFF) (donnant un petit coup sur la tête de Roméo) Idiot ! Roméo se lève brusquement et se retourne vers sa femme Lisa, brune aux yeux verts. Il fait une moue étonnée en regardant l'habillage de sa compagne. ROMEO (désignant Lisa du doigt) Tu mets une jupe fendue sans me demander mon avis ? LISA (souriant) Parce que c'est pour toi que je la mets. ROMEO (râlant) Les clients de l'agence n'ont pas à voir tes jambes pour autant, enlève-moi ça Lisa ! LISA De suite ? Lisa fait un clin d'œil à son mari Roméo, qui esquisse un sourire amusé. Il se poste derrière sa femme et lui masse les épaules, le visage inexpressif, tandis qu'ils continuent à parler. LISA Maman voudrait savoir si elle peut espérer avoir des petits-enfants. ROMEO (faisant une grimace) Tu sais chérie, ce que veut ta mère, je m'en... LISA (le coupant) Et ce que je veux moi ? Roméo enlève ses mains de Lisa et les fourre dans ses poches quelques secondes, l'air agacé. Il s'appuie dos contre le mur en croisant ses bras. ROMEO Je te l'ai déjà dit. Je n'aime pas les gosses. Ca ne fait que pleurnicher, ça n'a aucune utilité. LISA N'en parle pas comme des objets. ROMEO Il vaudrait mieux ne pas en parler, tu es d'accord ? LISA (triste) Tu ne veux vraiment rien laisser derrière nous quand nous mourrons ? Roméo s'approche de Lisa et pose tendrement une main sur sa nuque. Il la scrute avec un regard trahissant un soupçon d'émotivité. La caméra fait un plan intégral de Roméo embrassant sa femme sur le front. Il se colle à son dos en passant affectueusement ses bras autour d'elle. ROMEO La seule chose que je veux laisser derrière moi, c'est une vie heureuse avec celle que j'aime, en l'occurrence toi. Je massacre à coups de poings le premier qui tente de briser notre harmonie. LISA (murmurant) Oui... ROMEO (souriant) Allez ne fais pas cette tête, souris ! Et si tu veux toujours aller au restaurant, change de suite de vêtements ma belle, tu crois que je vais te laisser montrer tes jolis mollets à d'autres que moi ? La caméra filme Lisa Luther qui finit par sourire. SEQUENCE 22 - RUE INCONNUE, LYON - EXT. JOUR - FLASHBACK 1993 Roméo marche dans la rue d'un pas rapide. ROMEO (OFF) Trois ans après mon mariage, la Direction de Surveillance du Territoire nous a collés, mon équipe et moi, à une mission de sauvetage dans une école. Un malade avait pris toute une classe d'enfants en otage avec une prétendue bombe sur lui. Il a rusé, l'opération a foiré, en partie à cause de moi, et les gamins y ont laissé leur vie. J'ai culpabilisé, et répugnante ironie, il avait fallu un tel drame pour qu'une solide fibre paternelle s'éveille en moi. Roméo s'arrête par curiosité devant un étalage marchand dans la rue. Sur une longue planche en bois, la caméra filme en vue subjective des centaines de cartes de vœux débordantes de couleur, mêlées les unes aux autres, représentant des décors, des personnages et des fleurs. Roméo en saisit instinctivement une, presque ému. Un plan fixe sur la carte montre des fleurs d'iris entourant un landau bleu. Le haut de la carte de vœux annonce (en français) : " D'accord, mais c'est moi qui choisit le prénom. " ROMEO (OFF) C'était un simple morceau de papier, mais qui semblait me raisonner. J'ai gardé cette carte cachée dans un tiroir durant une semaine. SEQUENCE 23 - MAISON DES LUTHER, LYON, FRANCE - INT. JOUR - FLASHBACK 1993 Vue sur un bouquet de fleurs posé sur un meuble du hall d'entrée. La carte de vœux repose contre les pétales, bien en évidence. Roméo bouge le bouquet sur le meuble pour trouver l'angle juste. ROMEO (OFF) Un jour, je suis rentré plus tôt du boulot. Je voulais qu'en revenant à la maison le soir-même Lisa tombe sur cette carte. Je la voyais déjà me sauter au cou, mais je voyais mal... Une sonnerie de téléphone se met à résonner dans le salon, Roméo trotte jusqu'à l'appareil et décroche, un peu ensuqué. ROMEO Allô ? LE MEDECIN (OFF) Monsieur Luther ? Je suis médecin, votre femme vient d'être admise à l'hôpital en face de son lieu de travail, elle s'est évanouie il y a un peu moins d'une heure. ROMEO (haussant les sourcils) Comment ça évanouie ? ! LE MEDECIN (OFF) Le cas est sérieux, je vous conseille fortement de venir. La caméra filme le visage de Roméo qui devient blême. SEQUENCE 24 - HOPITAL LUCIEN, LYON, FRANCE - INT. JOUR - FLASHBACK 1993 Roméo en blouson marche pressé dans les couloirs de l'hôpital. Il est haletant et semble très secoué. Il arrête convulsivement une infirmière en se mettant en travers de son chemin, terrifié. ROMEO (en sueur) Où est la chambre 74 ? L'infirmière désigne vaguement le fond du couloir et Roméo y fonce en courant à vive allure. Il pousse violemment la porte numérotée 74 et entre dans la chambre en respirant fort. L'objectif fait un plan de la chambre : Lisa Luther est couchée sous un drap blanc, endormie sur le lit et un MEDECIN la regarde debout. Il se retourne vers Roméo, dont les yeux agonisent et qui prend doucement la main de sa femme entre les siennes, tout en s'asseyant sur une chaise. ROMEO (angoissé) C'est pas vrai, qu'est-ce qu'il s'est passé ? LE MEDECIN Sa tension est faible, elle est épuisée. Ses collègues de travail nous l'ont amenée totalement dans les pommes. ROMEO (angoissé) Ca veut dire quoi ? Qu'est-ce qu'elle a ? LE MEDECIN Cette fatigue correspond à la métastase... Le regard de Roméo se glace, il lâche la main de Lisa et se lève brusquement pour se poster devant le médecin. LE MEDECIN (poursuivant) Votre femme a un cancer de l'utérus, je suis désolé. Roméo se fige sur place. Il essaie de garder son calme en croisant ses bras, mais ses yeux se gorgent peu à peu d'humidité. ROMEO (tétanisé) Elle vivra ? LE MEDECIN C'est opérable, elle s'en sortira... mais ça nécessite impérativement une ablation des ovaires, ça la rendra totalement stérile. Roméo choqué a, durant une seconde, un mouvement de recul. ROMEO (l'air vulnérable) Sauvez-la, c'est tout ce que je vous demande... SEQUENCE 25 - HOPITAL CHAMBRE 74 - INT. NUIT - FLASHBACK 1993 Vue sur Lisa, dans son lit dormant paisiblement dans une semi-obscurité. Roméo s'est endormi sur la chaise à côté du lit, penché en avant. ROMEO (OFF) Après l'opération, Lisa était toute fragilisée. Elle a appris sa stérilité avec dignité, sans rien dire, puis elle n'a fait que dormir pendant une semaine et demi durant laquelle je n'ai pas bougé de sa chambre. J'ai insisté pour pouvoir dormir chaque nuit dans la même pièce qu'elle, même si le règlement l'interdit. Puis nous avons quitté l'hôpital, mals à l'aise. La caméra fait un gros-plan sur la main de Roméo posée sur celle de Lisa. SEQUENCE 26 - MAISON DES LUTHER, LYON, FRANCE - INT. JOUR - FLASHBACK 1993 Vue sur le bouquet de fleurs et la carte de vœux répandus par terre. Lisa les a laissé tomber sur le sol en les découvrant. Elle monte en courant au premier étage, en pleurs. La caméra filme Roméo les yeux dans le vague et les bras ballants, posté au milieu du hall et levant la tête vers les escaliers. ROMEO (OFF) J'étais dépassé, je n'ai même pas réagi. Que vaut un homme qui ne sait pas réconforter sa moitié ? Que vaut un Dieu qui laisse faire ça sans broncher ? Les accidents, la malchance et le hasard ne sont-ils pas aussi monstrueux que les crimes prémédités ? Quelle est l'ordure qui a prémédité ma vie et celle de Lisa Flamel ? La caméra filme une chaussure grimper la première marche au ralenti, puis la deuxième et la troisième, avec plus de difficulté. Roméo se retrouve devant une porte en bois marron. Il frappe quelques coups mais ne reçoit aucune réponse. Il ouvre la porte et entre dans la chambre. Lisa est pendue au plafond par un rideau déchiré, sa gorge totalement déformée, son visage d'une couleur bleue amère. Ses pieds se balancent sans bruit dans les airs, près d'un tabouret en bois. Ses yeux et sa bouche sont entrouverts, exprimant le regret. Roméo regarde le corps flottant de sa femme morte avec un air inexpressif. Il passe doucement son bras sur son front alors que des tremblements envahissent ses mains. Il se laisse tomber contre le mur en poussant un gémissement plaintif et se vautre sur le sol. La caméra filme une seconde son regard épouvanté avant qu'il ne cache sa tête entre ses genoux, recroquevillé et silencieux. SEQUENCE 27 - BAR INCONNU, LYON, FRANCE - INT. NUIT - FLASHBACK 1994 Vue sur Roméo, le visage plaqué sur une table. Le bar est désert, seuls quelques ivrognes restent endormis contre le comptoir situé derrière Roméo. Ce dernier relève la tête, le visage sale, une bouteille d'alcool vide devant lui. Il donne un grand coup de pied dans la table et se met debout. ROMEO (OFF) J'étais mal en point même deux mois après, les pires facettes de ma personnalité sont réapparues et je suis tombé dans tous les travers de l'homme à bout de nerfs. Au bureau, ils m'ont accordé un congé, j'ai reçu des condoléances, mais j'ai refusé de voir qui que ce soit. Et j'ai commis un peu plus tard ma pire erreur... L'écran devient intégralement noir. ROMEO (OFF) En état d'ébriété, j'ai posé mes sales pattes sur une gamine de sept ans dans un bus. Je ne voulais pas faire ça, ça n'était pas dans un but sexuel, j'avais besoin de tendresse. Je suis passé en procès pour attouchements sur mineure, j'ai conservé ma liberté mais j'ai perdu mon emploi. La DST ne voulait plus d'un prétendu pédophile dans ses rangs, mais je n'avais rien d'un criminel. Je me laissais mourir dans un état catatonique et c'est à ce moment que vous êtes venus me chercher... SEQUENCE 28 - BUREAU INCONNU, LYON, FRANCE - INT. JOUR - FLASHBACK 1995 Retour sur Roméo assis devant l'auditoire invisible et le magnétophone, dans une pièce sombre et vide. ROMEO Je vous dois tout. J'aimerais désormais que mon expertise serve la cause de la Justice, la cause de votre Groupe Millennium... UNE VOIX (OFF) Pour cela monsieur Luther, il vous faudra passer par plusieurs autres tests probatoires. Vous devrez prouver vos capacités et affûter votre sens de l'analyse face à certaines situations données... ROMEO Je répondrai présent à vos appels. UNE VOIX (OFF) Vous vous forgerez sur la pierre du sacrifice et démontrerez votre loyauté jusqu'à l'Heure Promise. SEQUENCE 29 - HOPITAL OUEST, PORTLAND - INT. JOUR Gros plan sur un pouce qui presse un bouton du dictaphone. Frank a stoppé la lecture de l'appareil. Il tend le bras pour reposer le dictaphone sur la table. Il scrute quelques secondes Roméo sur son lit, le regard troublé et erratique, puis se lève de sa chaise en direction de la porte de la chambre. ROMEO (OFF) Pourquoi monsieur Black ne peut-il pas s'empêcher d'éprouver de la compassion pour chaque personne qu'il croise sur son chemin ? Frank se retourne vers Roméo, qui le regarde d'un air moqueur en se redressant doucement à la verticale sur le lit d'hôpital, le front bandé. ROMEO (poursuivant) Une bien passionnante histoire j'en conviens, mais je ne crois pas que vous puissiez légitimement l'entendre de par la bouche de quelqu'un d'autre que moi. Je n'aime pas cette attitude, enfin bon... FRANK Luther, il vous a fallu un courage exceptionnel pour en arriver là où vous en êtes aujourd'hui, vous devez persister. Continuez dans cette voie, votre douleur n'a plus le droit d'être inutile. ROMEO (haussant les sourcils) Trêve de futilités Frank, faites revenir l'infirmière de tout à l'heure, elle a un corps vraiment superbe, vous allez voir. Roméo ôte sa bande et la jette sur le chevet, ses cheveux en pétard. FRANK (le regard sévère) Ca n'est pas la peine Luther, je crois avoir compris qui vous êtes. Un homme apeuré et sombre, qui se cache et se protège derrière des artifices. Vous cherchez à dissimuler votre véritable nature en exposant aux gens un autre vous, un personnage, un rôle. Mais le fond de votre âme se morfond et pleure chaque jour... Roméo soupire en regardant Frank. FRANK (poursuivant) Vous êtes seul au monde, ça vous torture, et pourtant vous craignez que ça change. Un rien vous effraie, vous vivez dans une angoisse et un dédain permanent, un désir auto-destructeur, vos pensées sont noires, mais il y a quelque chose en vous qui vous rattache inextricablement à la vie : un cœur bon qui ne rêve que de crier qu'il existe, enfoui sous vos barrages. ROMEO (souriant cyniquement) L'art du profilage à l'eau de rose par Frank Black ! C'est assez stupéfiant, je le reconnais. Mais maintenant que vous me connaissez, moi et mes antécédents, Frank, me laisserez-vous approcher votre fille avec la même confiance, avec le même regard ? Les deux hommes se scrutent longuement. Frank finit par adopter un air de regret et regarde le sol. ROMEO (poursuivant en souriant) C'est bien ce que je pensais. Le téléphone de Frank sonne, il glisse sa main dans son blouson et le saisit. Nous le voyons parler en alternance avec Suzanne McCarlton. FRANK Frank Black. SUZANNE C'est Suzanne McCarlton, j'ai une bonne nouvelle. FRANK Ca concerne les nouveaux-nés ? SUZANNE Non, ils demeurent introuvables. Mais suite au signalement, Ariane Stolas vient d'être arrêtée en voiture près d'Aloha, et il faut absolument que vous veniez. FRANK (écarquillant les yeux) D'accord, je... nous allons venir. L'objectif montre alors Frank tenant son téléphone, qui regarde Roméo. Frank ferme à demi les yeux, l'air pensif. FONDU AU NOIR. ACTE 4 SEQUENCE 30 - BUREAU DE LA POLICE D'ALOHA - INT. NUIT Suzanne McCarlton se tient dans le couloir de la police locale. Elle attend en faisant les cent pas puis d'un coup lève la tête. En vue subjective nous voyons Frank et Roméo arriver vers elle. Suzanne est étonnée et penche un peu sa tête sur le côté. SUZANNE (surprise) Luther, vous devriez vous reposer après... FRANK Je crois que Luther a besoin de connaître la vérité, peut-être davantage encore que Millennium, c'est pour ça qu'il est ici. Je l'ai mis au courant de l'identité des hommes qui l'ont... ROMEO (interrompant Frank tout en mâchant du chewing-gum) Ouais, et même s'ils ont bout goût niveau musique, ça n'empêche pas qu'ils paieront eux les réparations de ma caisse, ces salopards. SUZANNE (ignorant Roméo) Très bien, alors allons-y. Suzanne ouvre la porte située à sa gauche et laisse passer Frank et Roméo avant d'entrer à son tour dans la pièce auxiliaire de la salle d'interrogatoire. Frank s'approche immédiatement de la vitre de laquelle il scrute silencieusement Ariane Stolas, assise en jeans à la table dans la salle d'interrogatoire. Un peu plus loin se tiennent Roméo et Suzanne. ROMEO C'est bien elle... SUZANNE Elle sera forcément condamnée par le juge. Les tests ADN effectués sur l'hémoglobine retrouvée dans les couveuses chez Stolas sont formels : il s'agit du sang des enfants de Diana Green et des trois autres victimes. ROMEO Mmm... et pour Rockview ? SUZANNE Nos preuves sont suffisantes, il sera mis en état d'arrestation avec ses acolytes par le Groupe. Nous essayons également de prouver sa culpabilité dans la mort d'un membre important des Coqs, Adrian Cliverson, dont on a retrouvé le corps il y a quelques heures... Roméo ouvre grand les yeux, avec perplexité. ROMEO Est-ce que... un homme plutôt maigre, et... et blond ? SUZANNE (étonnée) Oui c'est ça, vous le connaissiez ? Je pensais que la restructuration du Groupe arrangerait les choses et calmerait les rivalités, mais il s'avère que ça n'est pas le cas, la mort de cet homme le démontre... La caméra filme Roméo de profil, qui regarde douloureusement le sol. Il mâche un instant son chewing-gum en soupirant. SUZANNE (poursuivant) Bon, allez interroger Stolas tous les deux. ROMEO Vous n'assistez pas Frank ? Vous êtes son superviseur. SUZANNE (le regard concentré) Je... ne préfère prendre aucun risque. Elle ne doit être approchée que par des hommes pour le moment. Roméo adopte un air troublé, à la fois amusé et intrigué. SEQUENCE 31 - SALLE D'INTERROGATOIRE - INT. NUIT Vue sur Ariane Stolas, assise les mains sous la table. La caméra fait une rotation autour de la femme rousse et filme Frank et Roméo, assis côte à côte en face d'elle. Ariane regarde Roméo avec un air rieur, mais il ne bronche absolument pas. FRANK Comment avez-vous fait ? Ariane scrute Frank avec un air interrogateur, sans rien répondre. Ce dernier fronce les sourcils et ses traits se durcissent. FRANK Kate Lucas, Aimy Vantel, Cynthia Stone et Diana Green. Vous leur avez dérobé leurs enfants, pourquoi ? STOLAS Mais parce qu'ils me revenaient... ROMEO Qu'est-ce qui a tué ces jeunes femmes ? STOLAS Leur enfant. Sacrifier la mère pour sauver l'enfant. Une mère doit pouvoir mourir pour que son enfant vive. Roméo se lève brusquement et donne un coup de poing sur la table, énervé. Frank est trop absorbé dans ses réflexions pour réagir, il reste immobile, apparemment troublé par les précédentes paroles de Stolas. ROMEO (criant) Dites-nous où sont les gosses nom d'un chien ! STOLAS En lieu sûr monsieur Luther. Chez ceux qui ont commandité leur naissance, chez ceux qui planifient pour le millénaire ce que vos prophètes nommaient également la conflagration universelle. ROMEO C'est quoi ça ? Un baratin sur une fin du monde biblique ? ! FRANK (OFF) Je sais à quelles forces vous obéissez. Roméo se retourne vers Frank. Ce dernier se penche plus en avant sur la table, Stolas en fait de même, un sourire de pantin aux lèvres. FRANK (poursuivant) Vous êtes la chercheuse et la reproductrice, et ces enfants sont votre progéniture. Vous les créez au toucher, par fluctuation biologique. Et vous venez les récupérer quand ils arrivent à terme... à une vitesse extraordinaire. Votre second poste vous a permis de choisir, de trier les victimes idéales grâce aux dossiers des patientes. Ensuite vous effacez vos marques sur les cadavres, mais ça n'est pas vous qui décidez, il vous contrôle... ROMEO Vous nous écoutez au moins ? FRANK Pourquoi, pourquoi des jeunes femmes vierges ? STOLAS La pureté du corps et de l'âme. Ils s'en nourrissent, ils la bafouent. C'est le seul élément dans lequel ils peuvent se développer comme il le faut, car c'est pour eux un climat dangereux, hostile, insupportable... ROMEO (énervé) Vos charabias incompréhensibles ne convaincront pas les juges, ne croyez pas que les lois seront plus clémentes avec vous ! Dites-moi clairement avec quoi vous avez mutilées et ouvertes ces femmes, avec quel foutu instrument ! Stolas hésite quelques secondes puis adresse un rictus à Frank. STOLAS Avec mes dents et mes mains. Des images excessivement rapides, lumineuses et sanglantes parviennent à l'esprit de Frank : - un cri rauque et monstrueux - des mains fouinant dans une plaie Frank s'appuie en arrière contre le dossier de sa chaise tandis que Roméo sur les nerfs, se passe convulsivement les mains dans les cheveux. ROMEO (rageur) Vous vous foutez de nous... les proches de Diana Green n'ont même pas remarqué qu'elle était enceinte de neuf mois, d'où sortent ces enfants bordel ? ! STOLAS Ils sont indétectables chez vos femelles. L'engrossement est un acte aisé pour nous, à peine réalisé, il aboutit quelques heures après. ROMEO (stupéfait) Une gestation grande vitesse... STOLAS (interrompant Roméo) Accompagnée d'une adaptation pour la survie. Ils échappent à vos scanners, à vos appareils gynécologiques car avant leur naissance, ils vivent sous une forme quantique, abstraite et invisible... FRANK (contrôlé) Quel est le but de ce carnage, qu'attendez-vous de ces enfants et où sont-ils en ce moment ? STOLAS Je vous l'ai dit, ils sont là où on a besoin d'eux. Ils serviront à constituer les armées du millennium, les légions... Frank a soudain de violentes visions : - des mains rouges de sang - des hurlements dans des tunnels - la foule courant dans les rues FRANK (concentré) Les légions du Mal... Ariane approuve d'un sourire. L'objectif filme Roméo avaler sa salive en fermant les yeux puis sortir de son blouson un morceau de papier où est griffonné un mot. Il le pose sur la table, devant Stolas. ROMEO (intrigué) Quel est le sens de ce mot, la Tétragrammation ? STOLAS (souriant) C'est un terme antique que vos ancêtres utilisaient, mais dont la signification s'est volatilisée à travers les âges. Il préfigure l'arrivée des milices de Satan sur Terre. Stolas pose sa main sur le papier et le sert entre ses doigts jusqu'à ce qu'il se froisse à l'extrême. STOLAS (poursuivant) Ces milices, nous les créons nous. C'est pour cela que vous pouvez m'arrêter, votre action sera vaine quoiqu'il en soit. Car il y en a des milliers d'autres comme moi, disséminés un peu partout dans vos villes, vous n'y pouvez rien. Un soupçon d'effroi traverse le visage de Roméo. ROMEO La prison à perpétuité, ça vous amuse tant que ça ? STOLAS Oh oui, surtout dans une prison pour femmes où je serai à mon aise. Nous connaissons vos schémas, vos lois, vos armes, nous les retournerons contre vous à l'heure du millennium. Vos pires cauchemars, la Lune devenue auréole de sang, les étoiles chutant et partout dans vos maisons, les ombres de mes enfants. De nos enfants. La caméra fait un gros-plan sur les visages angoissés des deux hommes. Frank se lève sans rien dire, suivi de près par Roméo. Ariane, restée assise, les scrute avec une mine moqueuse. FRANK Il a pris possession de vous, mais vous auriez pu vous battre pour ne pas le laisser s'emparer de votre humanité. Frank voit soudain le visage de son interlocutrice s'assombrir et prendre l'apparence de la démone Lucy Butler. Frank a un léger geste de recul. LUCY (souriant) Nous nous reverrons Frank Black. Frank écarquille les yeux et ne dit rien, angoissé, jetant un regard à Roméo qui ne semble rien voir. Frank et Roméo traversent la pièce jusqu'à la porte et sortent de la salle d'interrogatoire. En vue plongée, ils remontent un petit couloir noir et se retrouvent à nouveau dans la pièce auxiliaire, où Suzanne a assisté à toute la scène. SUZANNE Une fois de plus, il faudra renoncer à retrouver les nouveaux-nés... FRANK (pensif) Oui, elle ne dira rien. Cette affaire est terminée. SUZANNE Le Groupe s'assurera qu'Ariane Stolas soit placée dans une cellule spéciale, sans contact possible avec les autres prisonnières. De l'autre côté de la vitre, deux policiers emmènent Ariane, menottes aux poignets. Elle regarde Roméo une dernière fois, lui faisant un clin d'œil. Dans un flash presque subliminal, Ariane change à nouveau de visage et Lucy regarde Frank avec un air triste et faussement désemparé. Elle disparaît ensuite dans les couloirs du commissariat, guidée par les policiers. FRANK (les yeux plissés) Luther... ROMEO Vous aviez raison, d'une façon ou d'une autre cette femme est démoniaque. C'est fini. Mais avant de rentrer dormir dans nos lits, il nous reste un détail à régler. Les trois collègues se regardent mutuellement, à peine éclairés par un halo de lumière orangée. SEQUENCE 32 - CAFE, SEATTLE - INT. JOUR Vue sur le même café de Seattle. La caméra suit Roméo de dos entrer dans le café matinal. Il tourne la tête à droite puis à gauche et finit par avancer tout droit. Il s'arrête à une table où l'attendent déjà Frank et Suzanne. Il s'assied en face d'eux. SUZANNE Mike Rockview a été mis aux arrêts cette nuit par le Groupe. Pour assassinat, corruption, volonté d'étouffer une affaire primordiale et tentative de meurtre sur un autre membre du Conseil. Vous désirez le voir ? ROMEO Non, épargnons-lui mon poing dans la figure. Et pour Stolas ? FRANK Elle a indiqué aux enquêteurs l'emplacement de quatre squelettes infantiles dans une plaine avoisinante. Mais c'est une ruse, les nouveaux-nés sont toujours vivants, je vous le certifie. ROMEO (songeur) Frank, elle nous a dit qu'il y en avait des milliers comme elles, des chercheuses reproductrices... qui sont elles, que veulent-elles ? Suzanne regarde Frank en attendant sa réponse. FRANK L'instrument d'une force supérieure, l'esclave et l'objet d'un souffle diaboliquement puissant, qui se sert de nos faiblesses pour nous consumer. Excusez-moi, je dois retourner auprès de ma fille. Frank se lève de sa chaise sans dire mot ; l'objectif le filme passer derrière Suzanne et s'éloigner du champ de la caméra. Roméo et Suzanne se retrouvent face à face, assis à la table. SUZANNE (cynique) Vous m'en voulez d'avoir donné des bribes de votre passé à Frank ? ROMEO C'est un homme bon. J'ai eu l'impression qu'il savait déjà tout de moi la première fois où je l'ai rencontré. C'est la seconde personne dans ma vie qui... SUZANNE (l'interrompant) A perçu votre désarroi. La première était votre femme. Roméo s'étonne puis finit par se doter d'un lumineux et séduisant sourire. Il scrute Suzanne avec un rictus amusé. ROMEO Oui. Vous lui ressemblez beaucoup... La caméra filme Suzanne esquisser de grands yeux ronds. Roméo se lève à son tour en fourrant sa main dans sa poche. ROMEO Le Conseil veut votre compte-rendu pour ce soir. Je rentre chez moi. Suzanne baisse les yeux vers la table alors que l'on entend le bruit des pas de Roméo devenir de plus en plus lointains. SEQUENCE 33 - APPART. DE ROMEO LUTHER, 421 NEWTON ROAD, SEATTLE - INT. JOUR Roméo est assis sur son canapé. Sur son visage grave se reflètent des couleurs émanant de l'écran de télévision. La caméra tourne autour du canapé jusqu'à montrer l'écran de télévision : Roméo regarde mornement une bande de caméscope totalement usée et avec un son presque inaudible, où Lisa rigole après avoir mise une robe deux fois trop grande pour elle. Roméo ferme les yeux. La sonnerie de la porte retentit. Roméo éteint immédiatement la télévision et se lève du canapé. Il saisit le magazine pornographique posé sur la table, le scrute une seconde et le balance dans un tiroir. Il ouvre la porte d'entrée et se retrouve nez à nez avec Frank. ROMEO (étonné) Frank ? Que... entrez si vous... FRANK Non je n'ai pas le temps Luther, j'étais juste venu voir si vos blessures... enfin, si vous alliez mieux. Roméo se tapote la joue. ROMEO Et bien oui, la douleur est un peu passée, je vous remercie... Frank regarde le pas de la porte une seconde en croisant ses mains. FRANK McCarlton aimerait que je vérifie avec elle quelques détails du rapport qu'elle donnera ce soir au Conseil. Et donc... ROMEO Oui ? Frank tire doucement Jordan jusqu'à la porte d'entrée, devant Roméo. Ce dernier lance un regard interrogateur à Frank, qui lui sourit. FRANK Je ne pourrai pas amener Jordan à l'école aujourd'hui, ni aller la chercher. Est-ce que je peux vous demander de vous occuper de ça ? Roméo regarde Frank avec un air reconnaissant et ému, qu'il a du mal à dissimuler. Il donne une petite tape sur la tête de Jordan, inexpressive. ROMEO Bien sûr... merci. Frank adresse un demi-sourire confiant à Roméo puis se baisse pour embrasser sa fille sur la joue. FRANK A ce soir ma chérie, tu as tous tes cahiers et tes stylos ? JORDAN (souriant) Oui, c'est lui qui va m'emmener à l'école ? FRANK Oui Jordan, c'est Roméo qui t'emmène. Jordan montre ses dents à Roméo puis entre dans l'appartement en courant. Frank salue Luther d'un mouvement de tête. FRANK Puis prenez quelques jours de repos, vous en avez besoin. Roméo approuve de la tête et referme la porte alors que Frank s'éloigne dans le couloir. Il se retourne vers Jordan, assise sur le fauteuil, fouinant dans son cartable. Roméo lui sourit. ROMEO Qu'est-ce que tu cherches ? JORDAN Attends... ROMEO (curieux) Oui, oui, j'attends... Jordan sort finalement de son cartable une photographie de Catherine. Elle la tend à Roméo qui la prend, un peu gêné. JORDAN (souriante) C'est une photo de maman. ROMEO Ta maman était très belle. Pourquoi tu me montres ça ? JORDAN Tu es comme papa, tu es triste pour la même chose. C'est pour ça qu'il n'y a que toi qui peut l'aider, à arrêter les méchants. La caméra filme Roméo se passer la main sur sa joue mal rasée, le visage sérieux. Il s'accroupit près de Jordan sur le fauteuil, et repose délicatement la photo de Catherine dans le cartable. ROMEO (souriant) Tu sais plein de choses toi, hein ? J'aiderai ton père ne t'en fais pas, je ne le laisserai pas tomber. JORDAN Papa m'a dit qu'il avait confiance en toi. ROMEO (pensif) ...d'accord. Alors à mon tour de te montrer une personne chère... Roméo se relève, fais quelques pas et plonge son bras dans son blouson, accroché au porte-manteau à côté de la porte. Il en ressort la photographie de sa femme vue précédemment. Il la montre à Jordan. ROMEO Elle s'appelait Lisa, jolie n'est-ce pas ? Elle aurait tout sacrifié pour avoir une petite fille comme toi. JORDAN (fermant les yeux) Elle te manque, hein ? Roméo fait descendre Jordan du canapé et des rides sous ses yeux se creusent un instant. La caméra filme les protagonistes de dos : Roméo prend le cartable de Jordan dans sa main et guide la petite vers la porte. Il l'ouvre avant de finalement répondre. ROMEO Oui, beaucoup. Roméo et Jordan sortent alors que l'objectif filme la porte se refermer. L'image s'obscurcit et l'on fait un fondu sur une autre porte... SEQUENCE 34 - LIEU INCONNU - INT. JOUR Vue sur une porte sombre et rouillée. Elle s'ouvre dans un lent grincement puis se referme. Immédiatement l'objectif filme la pièce en plongée : dans une gigantesque cave poussiéreuse et noire sont disposées symétriquement des dizaines de couveuses. Entre les rangées, devant la porte, se trouve une allée terreuse où une ombre de forme humanoïde totalement indiscernable se promène, surveillant paisiblement les couveuses. La voix off de Roméo brise le silence souterrain : ROMEO (OFF) Il existe sur Terre une multitude de monstres, chargés de détruire l'amour sous toutes ses formes. Ces monstres sont pourtant bel et bien des êtres humains. Certains, comme Ariane Stolas, ont hérité d'un pouvoir confié par une abominable et néfaste entité supérieure. D'autres monstres appuient sur des gâchettes chaque minute, s'en prennent à femmes et enfants, se servent de nos médias pour propager la décadence morale qu'ils voudraient voir régner sur le monde. D'autres portent des cravates ou des costumes militaires. Certains arborent des sourires réconfortants, mais leurs phalanges meurtrières sont maculées de la liqueur rouge propre aux génocides. Lisa, je suis si pétrifié par ce monde où je vis, je t'en prie aide-moi. Suivant l'ombre noire, la caméra fait défiler d'innombrables couveuses dans lesquelles sont juste visibles de courts membres rosés s'agitant sous le verre. Des petits gémissements très aigus se font entendre. ROMEO (OFF) C'est notre rôle à chacun de les combattre, pas seulement celui du Groupe Millennium. Mais le Malin porte bien son nom, il arrive peu à peu à transformer l'horreur en banalité. Alors, en piteuses marionnettes individualistes, nous acceptons la monstruosité sans même plus s'en offusquer. Et la Bête en profite, elle revêt des airs innocents et nous endoctrine sans que nous puissions la distinguer, mais elle est bien là. Elle passe à la télévision, s'exhibe derrière les drapeaux de nos nations, elle vomit impunément sur les faibles. Lisa, j'entends des rires de cruauté qui me harcèlent, mais le seul rire que je voudrais entendre est le tien. La silhouette fait demi-tour dans l'allée après avoir jeté un dernier regard aux appareils médicaux. Elle se dirige lentement vers la porte rouillée et l'ouvre avec douceur. ROMEO (OFF) Toi mon ange, aucun démon ne pouvait te corrompre ou te salir, ton innocence semblable à celle d'un enfant était inviolable. Mais aujourd'hui, combien y en a-t-il comme toi ? Si peu... En plongée, un faisceau de lumière provenant de la porte pénètre la cave, éclairant l'allée d'un néon jaune. Sur le sol se déploie alors l'ombre étendue et effrayante de deux énormes ailes crochues et diaboliques. La créature quitte la cave et l'on fait un plan fixe de la porte close alors que Roméo continue à parler : ROMEO (OFF) Tu es peut-être bien là où tu es. Je le comprendrais car c'est ici l'Enfer, je le sais, les livres mentent. Mais dans cet étalage d'horreurs, j'ai trouvé quelques rares lumières auxquelles m'accrocher. Je continuerai avec d'autres ce que nous avons commencé tous les deux, défendre la beauté, combattre les monstres. Sombre humanité, ta douleur explose... et qui s'en soucie ? La caméra s'éloigne rapidement de la porte en reculant à l'infini entre les rangées de couveuses symétriques, tandis que l'écran s'assombrit. FONDU AU NOIR. FIN