M i l l e n n i u M Saison 3 virtuelle Française EPISODE 3sv08 : UN PERSAN A EMMAÜS Ecrit par Amrith amrith@wanadoo.fr TEASER SEQUENCE 1 – UN CIEL GRIS, LIEU INCONNU – EXT. NUIT Vue sur un ciel empli de nuages gris et menaçants. Ils se déplacent rapidement, certains adoptant parfois une couleur noire. FRANK (OFF) Dieu n’offrira son Royaume et la vie éternelle qu’à ceux d’entre nous qui croiront en lui et en son pouvoir au tout dernier jour. C’est ce que dit la Bible. Il serait réconfortant, pour moi, de me drapper dans cette espérance. Or aujourd’hui, je ne suis plus certain que Dieu puisse nous accueillir parmi les siens, comme on accueille un vagabond fatigué par tant de haltes au sein de peuples en luttes... FONDU AU NOIR. SEQUENCE 2 – ROUTE 115, PENNSYLVANIE – EXT. SOIR Une voiture file à toute vitesse sur une route campagnarde déserte. Un son grésillant à haut volume en sort, étouffée par le souffle du vent. A l’intérieur, FRANK BLACK au volant tente de se concentrer sur sa conduite malgré les décibels, l’air agacé. A côté de lui, ROMEO LUTHER tripote tous les boutons de la radio, apparemment indécis et maladroit. LA RADIO GRESILLANTE (OFF) "- ...Monsieur Hollis entre nous, est-il vrai que pour faire de bons rognons d’agneau il ne faut pas lésiner sur l’huile d’olive ? - Et bien certainement, mais disons que..." ROMEO (râlant) Mais c’est pas vrai, encore ça ! Romeo tourne à nouveau le bouton à la recherche d’une station de radio décente. Frank soupire en essayant de garder son calme malgré les bruits stridents émanant de l’appareil depuis plusieurs minutes. FRANK (fatigué) Qu’est-ce que vous cherchez depuis tout à l’heure, vous ne connaissez pas la programmation en Pennsylvanie... ROMEO C’est ce soir les Lakers contre les Celtics ! Et je sais pas ce qu’ils ont avec les rognons d’agneaux dans le coin, reste que ça fait trois fois que je tombe sur la même émission de cuisine ! LA RADIO GRESILLANTE (OFF) "- ... Avec quelques brins de ciboulette. Hachez grossièrement les herbes et les échalotes, puis plongez-les dans..." ROMEO (horrifié) Rhaaa mais regardez, vous voyez je mens pas ! FRANK (haussant la voix) Là... là vous avez mis le son au maximum ! ROMEO (penchant la tête en plissant un oeil) Que... comment Frank ? Frank éteint la radio en secouant péniblement la tête. On aperçoit au loin derrière lui quelques bâtisses rurales dans des plaines végétales, assombries par le début de soirée. Le coin est vraiment perdu. FRANK Vous n’étiez pas obligé de m’accompagner, Luther. Les nouvelles méthodes d’enquête psychologiques, il y a encore quelques jours vous me disiez que ça ne vous intéressait pas... Romeo place ses mains derrière sa tête et se met excessivement à l’aise sur son siège. Si l’habillage de Frank est semblable à d’habitude, d’une sobriété morne absolue, Romeo lui arbore un blouson en cuir aux contours ronds qui le fait passer pour un adolescent attardé. ROMEO (avec moquerie) Ca me passionne ! On dit tant de choses sur vous, j’aurais aimé savoir ce que vous valez devant un public. Et puis de toutes façons je fais rien le week-end, vos pasteurs évangélistes à la télé du matin au soir c’est trop hermétique pour moi. Frank ne répond pas, son visage inexpressif. Il n’a pas du tout l’air captivé par les considérations que formule Romeo. ROMEO (poursuivant) C’est malheureux vous savez... Cinq-cent ans d’histoire, de progrès technologique, de massacres d’indiens et de grandeur économique... tout ça pour que vous inventiez le télé-achat chrétien. FRANK Ca ne m’explique pas ce que vous venez faire jusqu’à Allentown. ROMEO (parlant dans son coin) Le basketball, il n’y a que ça de vrai en ce bas monde... ne serait- ce que pour avoir créé les Lakers, je dois mon respect à l’Amérique. FRANK (replaçant son rétroviseur) Les Aztèques connaissaient déjà le basketball bien avant nous. Mais en guise de ballon, ce sont les têtes coupées de leurs prisonniers de guerre qu’ils lançaient dans l’anneau. En vue subjective l’on voit se refléter dans le rétroviseur un long bus orange, qui suit la voiture de Frank et Romeo depuis plusieurs kilomètres. Le bus s’arrête sur le côté pour prendre quelques passagers supplémentaires. ROMEO (se grattant la tête) Ha ouais... vous en avez beaucoup d’autres des anecdotes sympas comme ça ? Genre une civilisation déchue qui se servait de jambes arrachées comme clubs de golf ? FRANK (avec désintérêt) Non, les jambes ont très peu de pouvoir symbolique. ROMEO Ha bon ? Les jambes de femmes sur moi ça a pas mal de pouvoir pourtant, mais bon je vais pas vous décrire le processus... FRANK (l’interrompant) Luther, devant. Romeo suit le regard intrigué de Frank, dirigé vers la route. En vue subjective, on discerne une masse claire indéfinie sur le bord de la route, étendue une trentaine de mètres plus loin. Peu à peu, la forme devient plus intelligible puis Romeo saute sur son siège. ROMEO Frank, arrêtez c’est un homme ! Frank freine brusquement dans un long crissement de pneus qui décale la voiture sur la voie de gauche. Le véhicule n’est pas complètement stoppé que Frank a déjà ouvert sa portière et se met à trotter vers le corps étendu de l’homme, couché dans l’herbe. Romeo sort à son tour du véhicule. En contre-plongée, Frank s’approche de l’homme inanimé, le visage grave. Ce dernier a la trentaine, un crâne chauve et un manque de goût évident, arborant une chemise hawaïenne parsemée de petites fleurs jaunes. Il est étalé dans les herbes vertes, face contre terre. Frank s’accroupit et vérifie son poûl en lui palpant la gorge. Romeo l’a rejoint. FRANK (embêté) Il est mort... Sans rien dire, Romeo sort son téléphone de son blouson. Mais il déchante immédiatement et donne un coup de poing dans l’air après en avoir regardé le cadran inactif. Frank n’a quasiment pas bougé. ROMEO Et merde, la liaison ne passe pas ! FRANK (examinant le corps) Il n’y a aucune trace de balle, d’hématome ou bien d’entaille. Aucunes modifications du sol autour de lui, on l’a probablement jeté d’une voiture en marche il y a quelques heures. ROMEO Frank c’est pas le moment, nous devons contacter... Un grand coup de tonnerre vient violemment couper Romeo et faire sursauter les deux collègues, tandis que le ciel devient instantanément plus sombre. Soudainement, une averse de pluie rapide s’abat sur tout le décor sans crier gare. Déjà trempés en à peine trois secondes, Frank et Romeo se regardent mutuellement, ébahis. Frank se réveille d’un coup. FRANK (criant) Vite, il faut protéger le corps de la pluie, allez chercher dans le coffre ! Luther ! Romeo bondit et se rue vers la voiture, glissant hors de l’objectif et manquant de se casser la figure sur la route mouillée. Il revient à l’écran, ouvre vivement le coffre du véhicule et se met à farfouiller à l’intérieur, tandis que Frank essaie de se placer au-dessus du cadavre en écartant les bras pour limiter les ravages de l’eau. En vue subjective, Romeo passe en revue multiples accessoires dans le coffre, ses cheveux dégoulinants. Le tonnerre gronde à nouveau très proche. La nuit est tombée prématurément sur la route menant à Allentown. Romeo revient en galopant avec un drap gris dans les mains. ROMEO (excédé) Bon sang il n’y a rien d’autre que cette serpière ! FRANK Tant pis, donnez-moi ça. Frank saisit le drap et l’enroule sommairement autour du corps. Il jette un regard convaincu à Romeo, qui comprend immédiatement le message. Frank soulève progressivement le haut du corps inanimé dans le drap tandis que Romeo porte ses jambes. Les deux hommes moralement épuisés par la pluie titubent alors jusqu’au coffre de la voiture située dix mètres plus loin. ROMEO (fatigué) Sérieusement vous... vous avez déjà vu un type aussi mal habillé ?! FRANK (fatigué) Ca m’est égal Luther, mettez-le... comme ça... Frank et Romeo déposent lourdement le corps dans le coffre afin de le mettre à l’abri et referment le couvercle metallique en émettant un râle. Une giclée d’eau vient alors soudainement éclabousser Romeo dans un grondement de moteur. Il s’agit du bus orange qui vient de dépasser la voiture de Frank et Romeo en déplaçant des vagues d’eau. Romeo se précipite sur la route et commence à balancer ses bras. Frank ne bronche pas. ROMEO (secouant rapidement les bras) Hé ho arrêtez-vous ! Stop ! Le bus continue sa route sans se soucier de Roméo. A l’arrière, un asiatique à lunettes d’une trentaine d’années, appareil photo autour du coup, regarde Romeo s’agiter sans comprendre. Il finit par lui faire coucou de la main en souriant tandis que le bus disparaît peu à peu au loin. Romeo se met à tirer des coups de pied dans le sol parsemé de flaques. ROMEO (énervé) Des touristes bordel ! L’objectif fait un gros-plan sur le visage de Frank, dégoulinant de pluie et pensif. Il adopte un ton sévère inhabituel. FRANK On annule tout, remontez dans la voiture. J’espère simplement que les empreintes, si elles existent, n’ont pas été détériorées par l’eau. Romeo entrouvre la bouche comme pour laisser deviner sa déception. Frank lui renvoie le même sentiment ennuyé. L’objectif fait un plan général de Frank et Romeo immobiles et debouts près de la voiture portières ouvertes, sous une pluie diluvienne. Un grésillement parvient hors de l’habitacle. LA RADIO GRESILLANTE (OFF) "- ...A ce que je vois, et notre public me donnera sûrement raison, le rognon n’a pas encore livré tous ses secrets Mr. Hollis ! FONDU SUR... SEQUENCE 3 – SALLE DE TRIBUNAL DE PENNSYLVANIE – INT. JOUR Vue sur les plis d’un vêtement orange, d’un pantalon. L’objectif remonte le long de la jambe de l’homme. Il a les mains menottées et se tient debout face à une meuble en bois. Des rangées de personnes sont assises derrière lui, nous laissant découvrir qu’il se trouve à la barre des accusés, dans un tribunal. LA RADIO GRESILLANTE (OFF) - Hé non, il y a toujours des imprévus Barry, en cuisine comme dans la vie. Un travail parfait n’aboutit pas forcément sur un résultat parfait. Il y a des forces à l’œuvre entre vous et votre agneau. L’important est de retenir que certaines choses nous échapperont durant cette émission et je vais vous dire... La soixantaine et les cheveux gris, LE JUGE MORGAN situé en hauteur adopte une moue dégoûtée puis saisit son marteau judiciaire. Il frappe deux coups sur le socle devant lui avant de jeter un regard vicieux à ses collègues. LE JUGE MORGAN Bien, passons à l’Affaire N°1013... LA RADIO GRESILLANTE (OFF) - Quoi donc cher ami ? Notre public est tout excité ! Un second homme vêtu d’orange se lève à côté du premier, l’objectif ne nous montrant que leurs jambes et leurs menottes. Il commence à remonter lentement le tronc vers le visage des deux hommes. LA RADIO GRESILLANTE (OFF) - Oui, car je crois qu’il sait déjà que tout ne lui sera pas donné sur un plateau. Aussi suivre la recette ne suffit pas, c’est pourquoi avant de débuter j’aimerais dire ceci à ceux qui nous écoutent : ne vous fiez qu’à votre instinct. Suivez les instructions mais sachez qu’au final, ce rognon d’agneau beurré aux herbes est votre ouvrage à vous et vous seul." L’objectif dévoile l’identité des deux hommes en orange : Frank et Romeo sont à la barre des accusés. Le premier est impassible mais se tient un peu trop droit, le second tire une grimace complètement exaspérée. LE JUGE MORGAN (cynique) Alors messieurs, la Pennsylvanie, ça vous a plu ? Romeo tourne sa tête vers Frank, l’air abattu. ROMEO Frank, vous pensez que si je fais semblant de pas comprendre votre langue ils y croiront plus de cinq secondes ? Frank hausse un sourcil sans même regarder son collègue. FRANK Mm... vous vouliez me voir parler en public, non ? M i l l e n n i u M GARDER ESPOIR CROIRE AU FUTUR L'HEURE EST PROCHE ? « Il est curieux de voir qu’on s’acharne avant tout sur les ennemis du dehors sans se soucier de ceux qui sont au-dedans de nous. » Auteur Inconnu ACTE I SEQUENCE 4 – CELLULE DE GARDE A VUE DU TRIBUNAL – INT. JOUR Vue sur une lampe à néons bleus. L’objectif descend une paroi noircie par l’usure et dans un état calamiteux, puis révèle une cellule de garde à vue délabrée. Vêtus de leur tenue orange, Frank et Romeo y sont installés sur deux bancs muraux opposés. Frank est assis et Romeo couché sur le dos. Les hommes, séparés par le vide de la pièce infâme, n’ont pas dit mot depuis au moins une heure. Tracassé, Romeo finit par se relever en grognant. ROMEO Non mais... vous êtes vraiment, vraiment sûr Frank ? FRANK Vous êtes tout à fait libre de faire appel à un avocat. Mais en ce qui me concerne, je refuse d’être défendu par quelqu’un qui ne sait rien de ce à quoi nous avons assisté tous les deux. ROMEO C’est du suicide ! Nous n’avons même pas le corps et le bulletin météorologique qu’a réclamé la Cour va à l’encontre de notre témoignage ! Tout nous accuse, il nous faut de l’aide ! FRANK (calmement) Le fait qu’ils n’aient pas le cadavre agit aussi en notre faveur. Ca ne peut que semer la confusion dans leurs chefs d’inculpations. ROMEO (criant) Vous pensez vraiment que le tribunal va gober que la carcasse du chauve s’est évaporée dans la nature alors que nous étions... LE PRISONNIER DE LA CELLULE D’A COTE (OFF) (beuglant) Ho la ferme les gonzesses ! ROMEO (énervé) Ta gueule toi, tu parles à un ancien du FBI et à un ancien de la DST ! LE PRISONNIER DE LA CELLULE D’A COTE (OFF) DST ? Connais pas... Frank se lève de son banc et se place juste devant les barreaux de la cellule. Il regarde péniblement le couloir pourpre qui lui fait face. FRANK C’est quelque chose de rationnel de croire en ce que l’on voit. ROMEO Tout à l’heure vous avez entendu Suzanne comme moi, le Juge Morgan ne cèdera pas à Millennium. Il a passé sa vie à traquer les franc-maçons un par un en les considérant comme coupables de tous les maux de cette planète. Il a bâti sa carrière là-dessus. Et il est persuadé que le Groupe en fait partie ! Frank sourit en baissant la tête. FRANK Quoiqu’il en soit, ce n’est pas au Groupe d’extorquer notre innocence à ces personnes... ça n’est pas une justice honnête que de se réfugier derrière l’influence de ses employeurs. Romeo soupire et se laisse retomber en arrière, les bras derrière la tête. ROMEO En gros on est foutus. LE PRISONNIER DE LA CELLULE D’A COTE (OFF) Faites gaffe, les nuits sont froides ici... ROMEO (irrité) Quand on aura besoin de ton avis on te fera signe ! SEQUENCE 5 - SALLE DE DELIBERATION DU TRIBUNAL – INT. JOUR Vue sur SUZANNE MCCARLTON qui déboule dans la salle de délibération du tribunal en poussant brusquement la large porte en bois massif. L’objectif la filme de dos avançant vers le Juge Morgan, documents sous le bras. Le Juge Morgan et les jurés finissent par lever la tête de leur table et fixent Suzanne sans dire un mot. Un policier posté contre un mur porte rapidement sa main à son arme. LE JUGE MORGAN Non, laissez. SUZANNE Ce que vous faites là, n’est pas légal. LE JUGE MORGAN Adressez-vous au procureur, je suis occupé. SUZANNE J’ai entendu parler de vous. De votre taux record de condamnations à mort. J’ai été avocate durant quatre ans à Toronto. LE JUGE MORGAN Alors vous devez savoir que la législation canadienne ne concerne pas mon tribunal. Veuillez sortir d’ici et nous laisser travailler. SUZANNE Avez-vous consulté les états de service de ces deux hommes ? Les appréciations remarquables des organes gouvernementaux pour lesquels ils ont travaillé ? Même pas je suppose. Votre petite vendetta de trente ans passe avant ces choses là. LE JUGE MORGAN Je vous demande pardon madame ? Tout ici est fait dans les règles, selon la législation en vigueur, pour réclamations adressez-vous au gouverneur. Ou bien à votre Loge Maçonnique secrète, ce fameux Groupe Millennium... Moi aussi j’ai entendu parler de vous. Votre petite obédience a peut-être corrompu tout le système judiciaire américain, mais elle ne mettra jamais un seul pied dans ma paroisse. Les jurés attablés se mettent à rire en chœur, de même que le policier à l’entrée. La petite salle en moquette grise ressemble à un club de bridge. SUZANNE (frustrée) Vous n’avez pas le droit de juger un ressortissant étranger dans ce tribunal sans discussion préalable avec l’ambassade concernée. Vous passez d’une procédure à l’autre sans aucun respect des... LE JUGE MORGAN (se levant) Votre petit cercle occulte ne fera pas la loi dans cet établissement de justice ! Les chefs d’inculpations sont donc : tout d’abord séquestration, suivie de meurtre avec préméditation. Probablement à des usages sacrificiels ou sataniques, ou pour les besoins d’un rite d’initiation, ce que nous détermineront plus tard. Maintenant sortez ! SUZANNE (décontenancée) C’est une plaisanterie ?! Vous n’avez aucun mobile, vous n’avez que la photo d’un touriste nippon montrant deux hommes mettant un corps dans le coffre de leur voiture. Ca ne prouve... euh... absolument rien... enfin oui... LE JUGE MORGAN (rieur) Ô Grand Architecte de l’Univers, que voudriez-vous que j’ai de plus ? SUZANNE ... Le corps de la victime ? SEQUENCE 6 – SALLE DE TRIBUNAL DE PENNSYLVANIE – INT. JOUR Vue sur le lourd marteau judiciaire tapant deux coups et produisant cette fois le même son que les deux fameux "Bom ! Bom !" de la série. La camera fait ensuite une rotation panoramique de manière à nous montrer une grande salle d’audience dont les bancs sont complètement bondés par le public. L’objectif se fixe sur Frank de profil, pensif, assis dans sa tenue orange au banc des accusés. Il observe devant lui Romeo, même habillage, convoqué au banc des témoins, à la gauche immédiate du Juge Morgan. Pour faire stopper le brouhaha du tribunal, ce dernier redonne un grand coup de marteau sur son socle. Le coup réveille Romeo, qui semble ensuqué. Les jurés le dévisagent avec méfiance. LE JUGE MORGAN Bien. Monsieur Luther, vous ne revenez sur aucune des déclarations que vous avez tenues hier lors de la dernière séance ? ROMEO (la voix prise) Non. Enfin si, une chose... quand j’ai dit que je croyais en la justice, ça je retire, en fait c’était pour faire joli... LE JUGE MORGAN ... Changez de ton, second avertissement. Vous souhaitez toujours vous défendre par vous-mêmes sans recours à un avocat et nous expliquer ce que vous faisiez avec ce corps enveloppé dans un drap ? Sur un tableau de bois situé près des jurés en guise de pièce à conviction, une photographie agrandie de Frank et Romeo déposant le corps dans le coffre de la voiture est exposée, telle une œuvre d’art grotesque jetée en pâture au public. Elle est en noir et blanc et extrêmement floue. ROMEO Nom de... nous le protégions de la pluie ! A l’instruction, vous avez déjà dirigé l’action de la police judiciaire non ? Alors vous savez comment fonctionne une enquête et la manière dont on met les preuves à l’abri de certains phénomènes physiques ou climatiques. Frank croise ses bras et examine la confrontation, l’air dubitatif. LE JUGE MORGAN (lisant un papier) Mauvaise excuse. L’Institut nous a confirmé qu’il n’est pas tombé une seule goutte de pluie là où vous étiez. De toute la semaine. ROMEO (embêté) Que voulez-vous que je vous dise, il se trompe. Tous les gens du motel vous l’ont dit d’ailleurs, et continueront de vous le dire... LE JUGE MORGAN Haaa nous y voilà, le fameux motel comment déjà... oui, "Le Paraclet". Nous en étions arrivés au moment où vous et Monsieur Black vous y rendiez pour mettre le corps en lieu sûr. Je vous suggère de laisser tomber compas et équerres et de poursuivre votre histoire ici. ROMEO Encore une fois, je ne suis pas franc-maçon... Mais le Code Maçonnique du Grand Orient de France contient deux règles qui pourraient vous intéresser : "Ne juge pas légèrement les actions des hommes" et "Discorde annihile ce qui est grand". LE JUGE MORGAN Troisième avertissement. SEQUENCE 7 – CHEMIN DE TERRE, PENNSYLVANIE – EXT. NUIT – FLASHBACK Vue sur la voiture de Frank et Romeo grimpant une colline verte. Le véhicule approche d’une petite bâtisse à peine lumineuse dans la nuit. ROMEO (OFF) Nos téléphones cellulaires étaient hors service. Nous nous sommes donc rendus au motel le plus proche, par un chemin de terre longeant la route 115, afin de pouvoir contacter la police locale et de déposer le corps du chauve à l’abri en attendant leurs légistes. SEQUENCE 8 – RETOUR AU TRIBUNAL LE JUGE MORGAN (plissant un œil) Le chauve ? ROMEO Oui... comme on a pas pu identifier la victime, je l’ai surnommée... euh... le chauve... Vue sur le public, outré par cette dernière remarque. Les jurés fixent Romeo d’un regard haineux. Frank mord sa lèvre inférieure avec un air navré. ROMEO (honteux) Il avait pas de cheveux... SEQUENCE 9 – MOTEL "LE PARACLET" – INT. NUIT – FLASHBACK Vue sur la porte d’entrée du motel qui est ouverte en fracas. Frank et Romeo entrent en fanfare, transportant le corps dans son drap en poussant un râle. Aussitôt, les deux hommes déposent lourdement le cadavre sur le tapis moisi du hall. SIMON NAVAL, petit obèse mal rasé gérant du motel, surgit de derrière son guichet canette de bière à la main. Vêtu d’une sorte de pyjama à rayures ignoble, il ne tarde pas à crier. Romeo tente de le calmer mais il n’a pas le temps d’articuler quoi que ce soit que le gérant se jette à genoux devant Frank dans une posture de prière suppliante. Il hurle à tue-tête un langage inconnu. ROMEO (OFF) Apparemment le type était pas net... Il puait la cervoise, rien qu’à l’odeur je pourrais vous donner l’état des levures après fermentation. SIMON Je vous en prie, laissez-moi encore deux jours et je vous rembourserai tout, tout ! C’est à cause des réparations, avec cinq chambres je n’ai pas suffisamment de marge de... Frank se tient droit comme un piquet et parle comme un androïde, les yeux dirigés vers le mur d’en face et non pas vers son interlocuteur. FRANK (glacial) Monsieur, peu importe ce que vous pensez. Nous avons trouvé ce corps près de votre établissement, ne perdons plus de temps : le tueur est de race blanche, la trentaine, il doit répondre au test de Stanford- Binet par un résultat de 120. Il aime la couleur marron car il l’assimile au cocon familial et aime les randonnées dans le Kentucky qui lui rappellent le temps où ses parents étaient encore ensemble. En effet, à l’âge de neuf ans et demi ses géniteurs se séparent, le confiant à un oncle lointain, qui lui apprendra à allumer des incendies pour brûler les animaux vivants. La mort de son oncle lors d’un accident de voile provoqué en 1991 par un coiffeur en Californie fera naître en lui une haine profonde des hommes à la capilarité limitée. Ha, en ce moment il travaille dans une papeterie et il hésite depuis six mois à acheter un nouvel aspirateur. SIMON (n’ayant rien écouté) ... Oh mon Dieu ! Ne fermez pas mon business, je règlerai les autres termes en attendant ! Les sandwichs ne seront plus périmés ! FRANK (stoïque) Nous sommes de la police, nous avons besoin de votre téléphone, un meurtre a été commis. Au nom des pouvoirs qui nous sont conférés, nous sollicitons votre téléphone afin que justice soit rendue au moyen d’un prélèvement d’ADN sur le corps. A ce propos, saviez-vous que certains indiens d’amérique sous l’effet de substances psychotropes avaient su dessiner l’appareil hélicoïdal dans un état de transe en le nommant "Serpents De Vie", et ce plusieurs siècles avant la naissance de la biologie moléculaire ? SIMON (les yeux exhorbités) Que... Hein ?! FRANK (sérieusement) C’est impressionnant je sais. Simon agenouillé s’arrête soudainement de parler, la bouche ouverte. Il se redresse brutalement, avec un visage nettement plus antipathique et avale voracement une nouvelle fournée de bière avant de rôter. Frank et Romeo le regardent sans rien dire, le premier inexpressif, le second blasé. SIMON (méfiant) Donc vous... vous êtes pas envoyés par le fisc ? ROMEO On saurait même pas remplir une feuille d’impôts. Frank parle tout seul, faisant dos à Romeo et Simon. FRANK (robotique) Je lis dans l’esprit du tueur. Lui et moi sommes amants le temps d’une valse macabre où il tente de m’écrabouiller les orteils. SIMON (suspicieux) Alors vous êtes les gars du contrôle de l’hygiène déguisés en couple homosexuel. ROMEO (énervé) On n’a rien à foutre de l’état de votre motel, on veut téléphoner aux flics ! Vous avez pas remarqué le corps là par terre ?! SIMON (sursautant) Merde ma moquette ! SEQUENCE 10 – RETOUR AU TRIBUNAL Vue sur Frank, assis au banc des accusés et plutôt interloqué par la façon dont Romeo décrit la situation passée. ROMEO Le motel "Le Paraclet" était en pleine euh... restructuration. Ce cher monsieur porté sur la boisson avait des projets d’agrandissement, et cela légitimait apparemment le bordel insalubre dans sa boîte... Et le fait est que le téléphone n’y fonctionnait pas non plus. LE JUGE MORGAN (lisant un papier) Simon Naval étant actuellement en cure de désintoxication il n’a pas pu se joindre au procès, néanmoins sa déposition ne relate pas exactement les mêmes faits. Vous l’auriez menacé... SEQUENCE 11 - MOTEL "LE PARACLET" – INT. NUIT – FLASHBACK Vue sur Simon assis à son guichet, immobile et l’air inexpressif. En lieu et place d’un pyjama paysan, il porte un smoking de haut standing et le motel poisseux et noir s’est transformé en hall impeccable. SIMON (OFF) Comme d’habitude j’attendais à mon poste, sobre et professionnel, dans tout mon bon droit de contribuable qui a payé ses dettes et qui prend soin de ses locaux. Mon refuge accueillait déjà quatre clients ce soir là, pour la modique somme de 77 dollars la nuit... pour vous dire l’affaire. Y avait aussi cette émission à la radio... La camera fait un plan fixe sur la radio posée à côté de Simon. LA RADIO GRESILLANTE (OFF) ... le rognon d’agneau a toujours cette forme de gros haricot sec. SIMON (OFF) Puis soudain... La porte du motel s’écroule à terre, défoncée depuis l’extérieur et laissant entrer une pluie torrentielle. Simon, le visage digne, se protège de l’intempérie en croisant ses bras devant lui. La radio change sans raison de station et diffuse maintenant un morceau de rock electronique. La camera filme alors Frank et Romeo trempés avançant devant le guichet, une paire de lunettes roses géantes couvrant leur face et un blouson en fourrure blanche ostentatoire sur le dos. Ils ont chacun leur bras passé autour du cou de l’autre. Frank tape violemment sur la table devant Simon. FRANK (surexcité) Alors, les affaires marchent bien gros bide ? On veut une chambre gratis, un seul lit pour deux et qu’ça saute ! Simon se frotte le menton devant l’air de malfrat VIP de Frank. En arrière fond, Romeo se met à danser en gigotant ses bras, la bouche en cul de poule. SIMON (OFF) Si vous m’aviez demandé mon avis, je vous aurait dit qu’il s’agissait de deux ivrognes... En tout cas j’ai de suite compris qu’ils en voulaient après mon argent... J’ai hérité ce motel de mon père, adepte du catéchisme qui lui avait donné ce nom que je trouve de plus en plus stupide, un nom de moines qui attire les pilleurs. FRANK (provocateur) Dis tu sais c’qu’on a au chaud dans notre coffre là dehors espèce de cachalot adipeux ? ROMEO Moi j’suis sûr qu’il voudrait pas l’savoir Francky ! SIMON (solennel) Messieurs, et à part ça que puis-je faire pour vous. FRANK (tapant dans ses mains) Un cadavre bouboule ! On a un cadavre dans notre caisse ! Et tu sais pourquoi ? Parce que c’crâne d’œuf a refusé d’livrer son butin ! ROMEO (fendard) Haha, on l’a buté, on l’a buté ! On lui a même volé son téléphone ! SIMON (OFF) La violence m’est étrangère. Toutefois je devais réagir contre ces cleptomanes aux mœurs légères qui écumaient les lieux respectables, à la recherche d’un magot facile. L’objectif montre au ralenti le gérant Simon bondissant par dessus son guichet et assènant un coup de pied sauté à Romeo qui vacille et tombe à la renverse tandis que Frank prend une position caricaturale de ninja. Alors que Simon esquive un coup de poing de Frank, l’image s’arrête net. ROMEO (OFF) Stop ! Là c’est vraiment n’importe quoi ! L’image se rembobine grossièrement à toute allure comme une cassette video. SEQUENCE 12 – RETOUR AU TRIBUNAL ROMEO (agacé) Simon Naval est un alcoolique paranoiaque ! Qui ici va croire au témoignage de ce poivrot qui tenait à peine debout ce jour là ?! Huit jurés sur douze lèvent le doigt de manière parfaitement synchronisée. Romeo se retient de ne pas les insulter. LE JUGE MORGAN Vous n’êtes pas autorisé à remettre en doute la parole d’un homme qui a juré sur la Bible devant une délégation de ce tribunal. Dites-nous plutôt pourquoi Monsieur Black a insisté pour rester sur les lieux. ROMEO (toussant) Frank a... Frank Black a pensé que l’assassin se trouvait parmi les quatre autres occupants des lieux. Il a donc jugé préférable de dissimuler le corps dans la réserve interdite au public, une pièce close, afin de pouvoir interroger les suspects sans que le coupable ne prenne la fuite à la vue de son méfait. C’était... faire preuve de bon sens. Dites, les vêtements oranges c’était la mode y a deux ans... LE JUGE MORGAN Vous parlez donc de... Paul Dirac, Jean William Penn, Magdala Accardo et Jack Pollock ? Mais qu’est-ce qui a laissé penser à Monsieur Black que le tueur était l’un d’eux alors qu’il ne les avait jamais vus ? Frank redresse soudainement la tête et fixe Romeo du regard pour lui faire comprendre de ne pas être trop loquace. Romeo essuie la sueur de son front d’un revers de la manche alors que le Juge Morgan s’impatiente. LE JUGE MORGAN Vous voulez peut-être décider de la réponse collectivement avec vos frères d’Hiram sous des bouquets d’agapes ? ROMEO (sur le point d’imploser) Frank... a de très bonnes intuitions. Vue sur une série de flashs hermétiques et vifs dans la tête de Frank : - D’énormes clous maculés de sang - Un épais livre en train de brûler - Des poissons s’agitant hors de l’eau Frank baisse la tête en soupirant. Le Juge Morgan et ses subalternes sourient bêtement à Romeo. LE JUGE MORGAN Un sixième sens alors ? Voilà qui va aider nos jurés à se faire leur opinion quant à la crédibilité de votre commentaire ! ROMEO Ne me coupez pas la parole à chaque fois, Frank a... l’expérience que ni vous ni moi n’avons, voilà ce que je dis. LE JUGE MORGAN (rictus aux lèvres) Comment, vous voulez dire qu’en fait vous n’êtes pas mediums ? Le public de la salle rit. Les mains de Romeo se crispent sur son pantalon. ROMEO (ne se contenant plus) Espèce de salopard ! A bout de nerfs, Romeo se lève soudainement de sa chaise, prêt à porter atteinte physiquement à son interlocuteur lorsqu’un policier derrière lui l’agrippe et le plaque violemment au sol. Plusieurs civils dans la salle se lèvent et un grand brouhaha émerge à nouveau dans le tribunal. Des coups de marteaux résonnent et les jurés se regardent les uns les autres, interrogateurs. ROMEO (maintenu à terre) Ne salissez pas davantage la robe noire que vous osez porter en public, votez l’injection léthale immédiatement qu’on en finisse ! LE JUGE MORGAN (scandalisé) Emmenez-le dans sa cellule, c’est un outrage à magistrat ! Neutre, Frank croise ses mains devant sa bouche alors que l’on relève Romeo et qu’on le traîne de force dans la pièce adjacente. Romeo disparaît derrière une porte de bois, poussé par deux policiers et sa voix s’éloigne. ROMEO (OFF) La chasse aux sorcières c’est fini les mecs, mettez-vous au goût du jour il y a plein d’autres impies à persécuter ! Le Juge Morgan racle sa gorge en secouant la tête. Puis il retrouve son sourire et se tourne vers Frank, d’un air faussement amical. LE JUGE MORGAN Ce jeune bambin ne sert pas bien vos intérêts. Le visage de Frank développe un semblant de dégoût maquillé. FRANK En effet. Ca ne vous évoque peut-être rien. Il sert des intérêts qui n’ont rien de personnels. SEQUENCE 13 - MOTEL "LE PARACLET" – INT. NUIT – FLASHBACK Vue sur le corps dans son linceul, posé à même le sol dans la réserve bleutée du motel, toujours aussi peu nettoyée. Et vide. Le corps est posé près d’un réfrigérateur. Une fenêtre règne en hauteur, très en hauteur. Simon ferme la porte de la pièce à clefs, plongeant l’ensemble dans le noir. SIMON (OFF) C’est le meilleur endroit que j’ai à vous proposer pour votre marchandise. La fenêtre ne peut pas être ouverte depuis l’extérieur. Ca vous va messieurs les policiers ? Je n’aurai pas d’amende ? FRANK Il faisait très chaud dans cette pièce, c’est normal ? Simon semble hésiter à répondre. SIMON C’est mieux s’il fait très froid ? Dans le sombre couloir parcourue d’une moquette rouge usée si ce n’est déchirée, Frank et Romeo encadrent le bonhomme, bras croisés l’un et l’autre. Au fond du couloir, un grand amas brouillon de bois, plâtre, ciment bloque complètement l’accès à la zone de travaux. Romeo prélève la clef des mains de Simon et la glisse dans son blouson. FRANK ... Merci de votre collaboration. Et de votre discrétion quant à nos activités ici. Nous nous chargeons du reste, n’y pensez plus. SIMON La cinquième chambre est libre si vous voulez. Je n’y ai pas encore mis cette foutue Bible par contre. Et puis je vous préviens, c’est pas un hôtel rose ici, alors mollo hein. Vous payez par carte ? Frank ne bronche pas mais visiblement la remarque déplaît à Romeo qui agite ses mains dans le vide, vexé par l’insinuation. ROMEO (postillonnant) Que... Vous vous méprenez je suis un homme à femmes, et j’ai beaucoup de succès ! N’est-ce pas Frank ? FRANK (ignorant la sollicitation) Monsieur Naval, nous sommes là pour des motifs professionnels. Le gérant du motel décomposé hausse les épaules puis quitte le couloir rejoindre son guichet en titubant, lâchant un rôt au passage. Aussitôt Romeo bondit vers Frank en chuchotant. ROMEO (murmurant) Hé, depuis quand les membres du Groupe sont-ils flics ? Vous savez que c’est illégal ça, ça s’appelle abus de confiance ou un truc du genre. Le gars serait pas bourré, il nous aurait demandé nos badges ! FRANK (parlant normalement) Vous aviez une autre proposition ? Le Groupe n’a pas de légitimité autre que celle que les autorités lui accordent. Romeo fronce les sourcils, paupières closes. Il jette un chewing-gum en l’air et l’intercepte habilement dans sa bouche. Il tend le paquet à Frank, qui réfute l’offre d’un geste de la tête. De part et d’autre de l’unique couloir pratiquable, six portes entourent les deux hommes. ROMEO Allentown... Ce trajet pour ça. Si j’avais eu de quoi payer la chaîne spéciale bikini du câble je serais resté chez moi. FRANK Ne dites pas ça, je dois y revenir dans dix jours. ROMEO (embêté) Frank, ce cadavre... Je ne veux pas remettre vos facultés en doute mais... Il n’y a pas une goutte de sang, pas de marques de strangulation, ni de traces de coups, a priori l’état impeccable du visage n’indique aucun empoisonnement... Cet homme est peut-être simplement décédé d’une mort naturelle... d’un problème cardiaque. FRANK Non, parce qu’il n’est pas mort sur place. Il n’y a aucun résidu ni de bitume, ni de terre, ni même de poussière sous les semelles de ses chaussures. En outre il n’avait aucun papier d’identité sur lui. A moins qu’un individu s’amuse à déposer sur les routes des patients éteints dans l’heure, c’est un meurtre. ROMEO Mais de quoi voulez-vous qu’il soit mort ?! Frank adopte un air pensif. FRANK Peut-être qu’il apprécie peu notre compagnie. La camera se fige en un plan montrant Frank et Romeo bras ballants, dans un couloir étroit et pourpre éclairé par une lampe faiblissante. FONDU AU NOIR. ACTE II SEQUENCE 14 – LABORATOIRE INCONNU – INT. JOUR Vue sur Suzanne McCarlton suivant le DOCTEUR CLEOPAS dans son laboratoire. Ils passent devant moultes blouses blanches affairées à leur poste. SUZANNE (fâchée) Comment se fait-il que vous ayez mis autant de temps ? DOCTEUR CLEOPAS Je vous rappelle que j’ai procédé à l’analyse ADN sans aucune autorisation et uniquement parce que j’étais redevable à l’un des vôtres. Ca n’est pas dans mes habitudes de mentir à mon équipe... SUZANNE Docteur Cleopas, pour innocenter... Suzanne trébuche et manque de se casser la figure sur le carrelage sans que son interlocuteur ne s’en aperçoive et ne s’arrête. Elle se met à trotter. SUZANNE (rattrappant le Docteur Cleopas) Pour innocenter mes associés il faudrait déjà connaître l’identité de l’homme qu’ils sont accusés d’avoir assassiné. Les cellules épidermiques retrouvées dans le coffre de la voiture sont tout ce qu’il nous reste de cette personne. Le corps a disparu et les autres éléments de preuves nous ont été confisqués. DOCTEUR CLEOPAS Je crains que vous ne soyez déçue... ça n’a pas fonctionné. Le Docteur Cleopas s’arrête devant son plan de travail, occupé par un microscope et des tubes à essai. Il saisit une feuille cachée sous une pile de revues savantes et la tend à Suzanne, qui la parcourt rapidement. SUZANNE (grimaçant) J’ai droit au décodeur qui va avec ? Le Docteur Cleopas se laisse tomber sur sa chaise en soupirant. Il mord ses ongles dans un avoeu d’impuissance. DOCTEUR CLEOPAS J’ai refait trois fois le test, y compris cytogénétique, pour vérifier... Et vous n’identifierez personne avec ça. Ce que vous êtes en train de lire est une anomalie, que je ne me risquerais pas à expliquer devant un juge. Alors vous avez deux solutions : soit l’échantillon a été hautement altéré à cause d’une exposition UV intense, soit votre homme vient d’une dimension parallèle de mutants. SUZANNE (stupéfaite) Acide nucléaire, passons... Suite à l’étude des composantes productrices de l’énergie des cellules eucaryotes... Vous n’avez trouvé aucun ADN mitochondrial chez cet homme ?! DOCTEUR CLEOPAS Oui, ce type n’a pas de mère, puisque l’ADNm est apporté par les ovocytes... Il est né, mais il n’a pas de mère. Cherchez l’erreur. A mon avis ce fragment était inutilisable et puis c’est tout. Ca arrive de temps en temps, je suis désolé. Suzanne scrute le vague, pensive. Derrière elle, plusieurs stagiaires du laboratoire s’agglutinent devant les résultats de leur expérience. Suzanne finit par esquisser une moue incrédule sans regarder son interlocuteur. SUZANNE Ces données et notre conversation n’ont jamais eu lieu. SEQUENCE 15 - CELLULE DE GARDE A VUE DU TRIBUNAL – INT. JOUR Vue sur Romeo en gros plan éternuant de toutes ses forces. ROMEO (le nez rouge) Rhaaa, rhaaatchouuum ! Geuh, j’ai dû choper la crève la nuit dernière. LE PRISONNIER DE LA CELLULE D’A COTE (OFF) Comme c’est étonnant, puis j’avais pas prévenu. FRANK (sérieusement) Intéressant numéro que vous nous avez fait tout à l’heure Luther... Ce petit réquisitoire contre le tribunal. Et je n’ai jamais établi le profil du criminel, je n’ai pas pu le faire. Romeo appuie son dos contre le mur rongé de la cellule vétuste. ROMEO Bah... vous avez au moins dit qu’il devait avoir sensiblement le même âge que la victime, ça je m’en souviens très bien... FRANK Parce que c’est statistiquement le cas le plus fréquent dans ce type d’homicides. En l’absence totale de preuves, mon réflexe immédiat a été d’exclure le gérant et la journaliste de la liste des suspects. Le corps a été jeté, non pas traîné, et je doutais qu’un homme de cette corpulence ou une femme comme Magdala Accardo aient pu avoir la force physique nécessaire pour faire cela, même depuis une voiture... SEQUENCE 16 - MOTEL "LE PARACLET", CHAMBRE 02 – INT. NUIT – FLASHBACK Vue sur une jeune femme brune en peignoir, MAGDALA ACCARDO, en train de taper un texte sur un ordinateur portable, dans la chambre 02 du motel. A l’image du hall et du couloir central, les chambres sont dans un piteux état hygiénique, bien qu’elles tentent de compenser leur vétusteté par des couleurs pourpres absorbantes. L’ordinateur connecté au net émet une fréquence radio. On frappe à la porte. Magdala se lève de sa chaise et ouvre sa porte à un Romeo qui semble ravi de la voir ainsi vêtue. MAGDALA Oui c’est pour quoi ? ROMEO Euh... bonsoir, c’est pour... pour... Alors qu’il bégaye maladroitement devant son interlocutrice qui prend un air d’incompréhension, Romeo se remémore les paroles précédentes de Frank. Fondu très kitsch avec son de harpe sur... SEQUENCE 17 - MOTEL "LE PARACLET" – INT. NUIT – FLASHBACK DANS FLASHBACK La séquence est entièrement filmée en noir et blanc. L’image tremblote et crépite comme un vieux film datant des années 30. Dans le couloir grisonnant, Frank donne ses consignes à Romeo. Derrière eux accroché au mur, une reproduction de "La Vierge Et L’Enfant Jésus Endormi" du peintre Joos Van Cleve, couverte de ratures et gribouillis haineux. FRANK Vous avez compris Luther, ces gens ne doivent pas entendre parler du cadavre, ni même d’un quelconque crime. Tous les deux nous sommes de la compagnie d’électricité SAB et nous voulons vérifier si les installations sont aux normes dans les chambres. ROMEO Vous me prenez pour un agent secret ou quoi ?! FRANK ... Rassurez-vous, secret ne signifie pas discret... Romeo lève violemment son bras droit dans les airs en écartant ses doigts, faisant sursauter Frank qui ne s’y attendait pas. Romeo attend, immobile. FRANK (le regard attristé) Qu’est-ce que vous faites ? ROMEO (haussant un sourcil) Ben... Vous voulez pas tirer à Pierre-Papier-Ciseaux qui de nous deux va interroger la fille ? FRANK (décontenancé) ... Euh, non. Contentez-vous de repérer les éventuels indices qui laisseraient penser que l’individu est sorti du motel il y a quelques heures. Des vêtements tâchés, des affaires rangées en vitesse... ROMEO Il n’est jamais trop tard pour jouer au Cluedo, c’est ça ? SEQUENCE 18 – RETOUR DANS LA CHAMBRE 02 - FLASHBACK MAGDALA Monsieur ? ROMEO (intimidé) Oui ! Bonsoir je m’appelle Romeo Luther, je suis de la compagnie énergétique hn... SAB ! On m’envoie avec mon associé pour un contrôle de sécurité. Magdala passe Romeo en revue des pieds jusqu’à la tête. La radio net émet un souffle et ne devient intelligible que sporadiquement. LA RADIO GRESILLANTE (OFF) ... Ca vous paraît à votre goût mijoté comme ça ? Magdala repasse Romeo en revue mais cette fois de la tête aux pieds. MAGDALA Sans matériel ? ROMEO (désignant sa boîte crânienne) Inutile. MAGDALA C’est étrange, le gérant ne m’a pas prévenue... ROMEO Il s’est endormi comme une loutre au son de la pluie, c’est une propriété classique de l’éthanol. En plus des angiomes stellaires. MAGDALA Je vois... Entrez, mais là... Permettez je vais me changer à côté. ROMEO (s’emballant) Oh ce n’est pas... enfin si, allez-y ! Romeo rentre dans la chambre qu’il parcourt du regard tandis que la jeune femme s’enferme dans la salle de bain. Il remarque l’ordinateur allumé et s’en approche pour lire le gros titre de ce que Magdala écrivait sur son logiciel : "LE CUISTOT TUEUR TRAQUE SANS SUCCES PAR LE FBI AU BAR EDEN". ROMEO (la voix haute) Alors comme ça vous êtes journaliste ? MAGDALA (OFF) ... Rubrique criminelle, un hebdomadaire de Philadelphie. Vous êtes en train de regarder les canalisations ? Romeo est consterné par ce qu’il fait. ROMEO (regardant vaguement en l’air) Euh... les parois ont l’air d’avoir été faites à la hussarde, ça tient à peu de choses vous savez... Dites-moi, pourquoi avoir fait une halte dans un coin pareil ? Romeo repose son regard sur l’écran d’ordinateur. La camera pivote derrière le portable, l’écran restant invisible. Romeo semble étonné. MAGDALA (OFF) C’est un interrogatoire ? J’ai terminé mon investigation, je rentre chez moi, et la route en voiture est longue. Je suis complètement cloitrée ici depuis qu’il pleut des cordes. Vous avancez ? Romeo, lassé, scrute l’air lubrique une série de sous-vêtements laissés sur le lit. Il marche sur la pointe des pieds pour s’en approcher, tendant doucement le bras pour s’en emparer. ROMEO (bave aux lèvres) Oui, oui, tout m’a l’air normal... Mais dites, vos informations m’ont l’air bien précises pour une simple journaliste, vous devez avoir plein de relations pour savoir que... UN CHAT (OFF) (l’interrompant) MIAOU ! Romeo se fige, les yeux écartelés, et sans bouger d’un centimètre tourne le regard à droite, à gauche, puis à droite et à gauche, puis à droite... ROMEO (la voix tremblante) Et... et ce tueur, il fait quoi exactement dans la vie ? Magdala ressort de la salle de bain, vêtue d’un tailleur noir. Aussitôt Romeo s’écarte du lit et de la lingerie d’un saut athlétique et surjoué. MAGDALA Vous ne lisez pas la presse ? Le Cuistot mange ses victimes avec des rognons d’agneau tout en récitant le texte des Psaumes par cœur... C’est incroyable cette fascination qu’ont les tueurs en série pour ces archaïsmes religieux. Adolescente aussi il m’arrivait de prier, mais je ne m’en suis jamais servi comme paravent pour justifier des crimes... Hn, votre visage a l’air tout pâle, vous êtes malade ? ROMEO Non, non... non, j’ai juste cru entendre... et ça vous passionne tant que ça les... assassins. Je veux dire euh... ceux qui tuent des gens ? Romeo remarque une alliance à la main de Magdala. Cette dernière adopte un air méfiant. MAGDALA (plissant un œil) Cet accent ridicule... vous n’êtes pas de l’inspection technique. Romeo paniqué secoue ses mains dans tous les sens. ROMEO (grimaçant) Si, si, c’est juste qu’on débute ! Magdala se jette soudainement sur son lit et saisit le téléphone de la commode tandis que Romeo saute sur elle pour l’en empêcher, ce qui les fait tous deux dégringoler du lit. Romeo se retrouve allongé sur la moquette, la journaliste Magdala couchée sur lui et le combiné du téléphone se balançant lentement au-dessus de sa tête, pendu à un petit chevet. MAGDALA (étonnée) Pas de tonalité ? Ca marchait il y a encore quarante minutes. ROMEO (les yeux rivés sur le décolleté qui lui fait face) Vous voyez je vous ai pas menti, c’est... sûrement dû au... courant alternatif... Mon collègue Frank Black et moi sommes ici pour... Magdala agrippe brutalement Romeo par le col et le secoue jusqu’à frapper sa tête contre le sol dix fois consécutivement pendant qu’il suffoque. MAGDALA (surexcitée) Vous parlez de quel Frank Black exactement ?! Celui de l’Unité Comportementale de Washington ?! Celui qui a piégé Marcus Palmer dit Le Tueur Aux Caleçons A Fleurs le 26 Octobre 1989 ?! Celui qui a arrêté le 13 Septembre 1994 David Dixon, Le Tueur Aux Canaris Verts ?! ROMEO (secoué dans tous les sens) Jeuuuh... je suppose que ouiii, lâchez mon col ! Magdala relâche Romeo, qui essoufflé relève péniblement le haut de son corps à la verticale. Ni Romeo ni Magdala ne se rendent compte que la position dans laquelle ils sont tous les deux est complètement sexuelle. MAGDALA (émue) Je dois absolument le rencontrer Monsieur Luther. Si vous saviez le nombre d’articles que j’ai écrit sur lui du temps où il était du Bureau Fédéral... Vous le connaissez si bien que ça ? ROMEO (adoptant un air faussement dramatique) Magdala... Je me permets de vous appeler ainsi... Frank et moi nous sommes comme qui dirait deux frères de berceau. L’un ne pourrait pas exister sans l’autre et vice-versa, en fait nous partageons la même âme. Je le connais mieux que quiconque dans ce vaste univers, lui et moi nous sommes pareils : à la vie à la mort. Magdala rapproche son visage de celui de Romeo qui surchauffe sur place. MAGDALA Vous êtes son frère ? Il faut impérativement que vous me le présentiez, je ferai tout ce que vous voudrez pour ça. Romeo croise ses bras en fermant les yeux, prenant un air indécis. ROMEO (hautainement) Je peux faire un effort exclusivement pour vous. Mais vous savez, Frank, mon ami, mon élève, n’est pas si facile à rencontrer. Ce n’est pas comme s’il frappait comme ça à la porte du premier venu... Deux coups et une voix se font entendre derrière la porte de la chambre. FRANK (OFF) Luther, c’est Frank. Je peux rentrer ? Durant une seconde de silence gênante, Romeo dévisage Magdala avec un air abruti, qu’elle lui renvoie en écho. Magdala repousse la tête de Romeo contre le sol et s’appuie sur lui pour se relever tandis qu’il pousse un râle de douleur. La radio jusque là inaudible beugle une seconde. LA RADIO GRESILLANTE (OFF) ... Attention Hollis, la sauce va tourner ! MAGDALA (fonçant vers la porte) Mais bien sûr entrez Frank ! Magdala ouvre la porte à grande vitesse, surprenant Frank qui a un geste de recul. Arborant un sourire intégral, elle le tire immédiatement par la manche vers l’extérieur de la chambre, Frank n’y comprenant rien. FRANK (gêné) Euh, bonsoir... je dois... MAGDALA (enthousiaste) Ne vous en faites pas pour votre nouveau travail, votre frère m’a tout expliqué. J’ai plein de questions à vous poser sur... vous, votre carrière, peu importe que vous soyiez plombier aujourd’hui ! FRANK Mon frère ? Qu’est-ce que... MAGDALA Sortons, nous serons mieux ailleurs ! S’il vous plaît, parlez-moi de l’interrogatoire du tueur de... comment déjà... celui qui s’entraînait en attrappant des mouches avec du scotch ! Magdala pousse de force Frank hors de sa chambre, qui tente une dernière fois de trouver Romeo du regard avant que la porte ne se referme. FRANK (OFF) (lointain) Cette affaire date d’il y a quinze ans, je ne m’en souviens pas ! L’objectif fait un plan fixe et horizontal du lit de la chambre. Une main s’élève doucement derrière et prend péniblement appui sur la couverture. Romeo se relève, l’air frustré, donnant des tapes sur son blouson pour le nettoyer et grommelant des onomatopées incompréhensibles. Il remarque des petites tâches d’eau au sol, puis sur le lit, intrigué. Elles conduisent vers la fenêtre et la moquette ne les a pas encore happées. ROMEO (murmurant) "Complètement cloitrée ici depuis qu’il pleut..." Moui, moui. UN CHAT (OFF) MIAOU ! Romeo se paralyse un instant de frayeur. Il dérobe furtivement le soutien- gorge de Magdala sur le lit et le cache dans son blouson avant de quitter les lieux à grands pas et de refermer la porte derrière lui. SEQUENCE 19 – RUE ANIMEE DE CENTRE-VILLE – EXT. JOUR Vue sur le Juge Morgan en habits de ville déambulant d’un pas pressé dans une rue marchande. Un journal sous le bras, il s’arrête soudainement alors qu’une voiture freine devant son nez sur le passage pour piétons. Suzanne est au volant, la vitre ouverte et de la musique classique s’en échappant sans retenue. Elle adresse un demi-sourire à l’homme de justice. LE JUGE MORGAN (contrarié) Fichez-moi le camp d’ici ou je vous fais mettre en examen pour obstruction à la justice Madame McCarlton. SUZANNE (accueillante) Vraiment ? Ce serait votre première décision censée depuis le début de cette histoire, conservez-la pour le dernier mouvement. Suzanne se penche sur le côté et ouvre la portière du côté passager alors qu’une file de véhicules klaxonne derrière elle. SUZANNE Montez je vous dépose, vous voyez bien qu’on gêne tout le monde. LE JUGE MORGAN (sévère) C’est inutile pour vos collègues. Les voitures finissent par contourner l’automobile de Suzanne en émettant des sons stridents en guise de protestation. SUZANNE Un passage en force... Comme pour le test ADN que j’ai à vous donner. Le Juge Morgan jette son journal par terre. SUZANNE (continuant) Il ne s’agit pas de mes collègues. J’aimerais que l’on discute de ce qu’est le Groupe Millennium. Je crois qu’il vous manque des éléments. Le Juge Morgan a un pouffement hostile incontrôlé. Il regarde autour de lui puis s’assied finalement dans la luxueuse voiture de Suzanne. Suzanne désigne d’un mouvement de tête les émetteurs d’où sortent les nappes classiques sur le tableau de bord, tout en rallumant le moteur. SUZANNE (agréable) Vous appréciez l’opéra ? LE JUGE MORGAN A vrai dire je ne suis pas du tout connaisseur, mais en l’occurrence c’est une fort belle musique. Suzanne passe une main dans ses cheveux. SUZANNE (moqueuse) La quête amoureuse et initiatique de Tamino. La première scène du second acte de "La Flûte Enchantée". Le nombre de mesures exact de cette séquence est 1387. C’est un code secret vous savez. Il nous mène à la date de naissance du fondateur du dogme Rosi-Crucien. Une fabuleuse œuvre ésotérique à double-lecture. LE JUGE MORGAN Mozart était Franc-Maçon. Et ensuite ? Hitler faisait partie de la Société occulte Thulé, Pythagore avait fondé la Fraternité... Et une ancienne avocate souhaite me parler de Millennium. SUZANNE Tout à fait. L’Homme a besoin de croire en quelque chose pour vivre. Que ce quelque chose soit beau ou monstrueux est secondaire dans cette démarche. S’il ne croit en rien l’Homme ne vit pas, il est. En plongée, la voiture de Suzanne s’écarte du trottoir et tourne au premier carrefour. La camera fait un gros plan sur le titre de la page de journal au sol que lisait le Juge Morgan : "BASKETBALL : LA NBA S’ENFLAMME, LES LAKERS EN GRANDE DIFFICULTE". SEQUENCE 20 – SALLE DE TRIBUNAL DE PENNSYLVANIE – INT. JOUR Vue sur JACK POLLOCK, au banc des témoins à la gauche du Juge Morgan. Jeune homme d’un peu plus de vingt ans, il est d’apparence gothique stéréotypée : barbe triangulaire, boucles d’oreilles, collier à pics, bagues et gilet noir. Il porte un t-shirt "I HATE JESUS" et hoche la tête dans le vide sans raison. Ses cheveux hirsutes et huilés lui donnent l’air d’un hérisson dogmatique sous LSD. Au rang des accusés en orange, Frank semble miséreux et Romeo ensuqué se frotte les épaules pour se réchauffer, apparemment malade. LE JUGE MORGAN Monsieur Pollock, tout d’abord au nom du Ministère Public merci d’être venu. Racontez-nous votre première rencontre avec l’ancien agent du FBI Frank Black ici présent. Levez-la main et dites... JACK (l’air sévère) Non. Le Juge Morgan et ses confrères sont interloqués. JACK (continuant) Je ne jurerai pas sur les valeurs de vos livres sacrés, je ne réponds qu’aux ordres de Lucifer. L’ange rebelle auquel je voue allégeance... Frank se plaque les deux mains sur le visage. LE JUGE MORGAN (contrarié) Jack Pollock, vous n’êtes pas sur le web avec vos amis satanistes mais dans une cour de justice ! JACK Je ne m’appelle pas Jack Pollock. Je suis devenu Dyonisos le jour où la grande prêtresse m’a raconté l’histoire de Lilith et de son compagnon secret, étymologiquement celui qui apporta la lumière. Romeo à son tour se plaque les deux mains sur le visage. Frank juste à côté ne les avait quant à lui pas ôtées. Le Juge Morgan se frotte le front. SEQUENCE 21 – MOTEL "LE PARACLET", CHAMBRE 04 – INT. NUIT – FLASHBACK Vue sur Jack Pollock dans une chambre du motel, assis devant une toile. La pièce est dans un état très particulier : plusieurs crucifix ont été accrochés à l’envers sur les murs, un pentagramme a été creusé au couteau au-dessus du lit et l’homme jette violemment sa peinture noire sur la toile, dégueulassant le lit et la moquette. Une vieille télévision sur une commode diffuse une émission culinaire présentée par deux hommes vêtus de blanc, mais le son a été coupé. Le tonnerre gronde à l’extérieur. JACK (OFF) Je faisais parler mon art. Depuis tout petit, j’étais prédestiné. A l’art. Mais pas à n’importe lequel, celui des profondeurs abyssales de l’Enfer béant. C’est là que cette loque de manager a cogné à ma porte. Il disait vouloir vérifier mes diodes, un truc du genre... La porte s’ouvre, dévoilant Frank sourire béat, une Bible plaqué contre son ventre et une croix jaune fluorescente de trente centimètres pendante au cou. A la vue de la tenue vestimentaire de Jack, Frank paraît enchanté. FRANK (excessivement poli) Mille excuses, je vous dérange en pleine concentration... Frank lève sa chaussure pour s’apercevoir qu’il a marché dans un lac de peinture noire pâteuse. Il en pouffe de rire. FRANK (continuant) Que je suis maladroit ! Vous savez, le gérant n’apprécierait point de savoir que vous avez illustré sa moquette, mais si vous le voulez je me dénoncerai à votre place, c’est ainsi que l’on aide son prochain. Jack ignore Frank et se remet à inonder sa surface de couleurs sombres. Le résultat est impossible à interprêter. Même si Frank en fond applaudit. JACK (OFF) J’ai été déçu. Qu’un gars comme lui, de son importance dans le milieu, soit en fait un dévot ringard, un homme de l’ancien millénaire. Un peu nunuche sur les bords qui va à la messe tous les matins, comme moi avant. Quand je croyais encore à ces conneries parce que maman et papa y étaient abonnés. Il avait pas du tout la tête de l’emploi, mais rien à y faire c’était un paquet de guimauve ce type. FRANK Très cher Jack, quel est le sens de votre œuvre picturale ? Sa densité conceptuelle est un obstacle à mon intellect. Jack se lève en lissant sa barbe pointue. Frank remet son crucifix jaune plus droit puis joint ses deux mains en croisant ses doigts. JACK Appelez-moi Dyonisos, nous ne sommes pas du même monde. A votre avis, qu’est-ce que j’ai voulu exprimer à travers la perspective béante, hormis bien évidemment mon âme hurlante d’artiste incompris. FRANK (souriant benêtement) Hn, je vois... des chevaux qui galopent dans un pré verdoyant à la recherche d’une nouvelle vie. Puisse le Seigneur leur accorder ce futur auquel ils aspirent, auxquels nous aspirons tous, amen. JACK Aucun rapport ! C’est la gueule béante de... de la Bête, prête à dévorer les conformistes, les piteux qui censurent leur chair ! C’est béant... Mais jamais vous ne comprendrez ce qu’est le Mal, moi je l’ai connu, vous vous fermez les yeux pour l’oublier. Comme tous les autres, ceux qui ne veulent pas acheter mes créations ! Frank remarque par hasard une caisse remplie de viande crue peu ragoûtante, négligemment déposée dans un coin de la pièce. FRANK Poséï... non, Dyonisos, c’est quoi toute cette viande là ? JACK (embêté) Ca... m’inspire. Frank jette un coup d’œil à la paume de la main droite de Jack, entaillée. FRANK (content) Ha oui c’est vrai, c’est tout béant. Moi, je dessine bien les oiseaux. ROMEO (OFF) Raaaaatchouuum ! SEQUENCE 22 – MOTEL "LE PARACLET", RESERVE – INT. NUIT - FLASHBACK Vue sur le corps enveloppé dans le drap, déposé dans la réserve. La lune l’éclaire de bleu par la petite fenêtre en hauteur. LE JUGE MORGAN (OFF) Ce que vous dites, c’est qu’il a usé de prosélitisme et essayé de vous faire rejoindre sa petite communauté ? JACK (OFF) Tout à fait. Et ça m’a étonné lorsque j’ai appris plus tard à quel groupe de rock béant il était associé. LE JUGE MORGAN (OFF) Pensez-vous Frank Black capable d’avoir tué notre victime ? Deux mains invisibles s’amusent à faire des ombres chinoises sur le mur de la réserve. Un agneau. Puis un crocodile. Puis l’agneau fuit le crocodile. JACK (OFF) Si l’Opus Deï le lui avait demandé oui. Mais en soi, cet homme n’est qu’un pitoyable sbire au service de la pensée chrétienne dominante, sans aucun esprit d’initiative. De ceux qui ne peuvent rien affronter... Contrairement à moi, qui reçoit des canettes de soda sur la tête dans la rue tous les jours à cause de mon look dérangeant. Et pour vivre ça au quotidien, c’est du cran bonhomme qu’il faut. Mais j’ai l’habitude d’être seul dans la béance, personne ne peut me comprendre. Vous, la société puritaine, vous êtes tous contre moi. Durant le monologue, des flashs fixes et courts façon Frank sur l’écran : - Des enfants de maternelle qui montrent Jack du doigt en riant - Une canette s’écrasant dans le visage de Jack - Des manifestants portant la tête de Jack barrée sur leurs étendards SEQUENCE 23 – RETOUR AU TRIBUNAL LE JUGE MORGAN Reste à déterminer si Monsieur Black est chef ou bien seulement récipiendaire de son organisation. Peut-être Chevalier. JACK (souriant) Vous savez moi, tant que j’ai ma dédicace... Les jurés s’interrogent mutuellement. SEQUENCE 24 – MOTEL, "LE PARACLET", SALLE A MANGER – INT. NUIT - FLASHBACK Vue sur Romeo en train d’écrire sur un bout de papier, agacé. La salle à manger du motel consiste en une petite pièce poisseuse avec une seule et unique table en bois recouverte d’une nappe à carreaux de mauvais goût. Quelques armoires usagées figurent en arrière plan. Un homme blond avec une coupe au bol et vêtu d’une chemise blanche, JEAN WILLIAM PENN, est appuyé contre le mur du fond, les yeux incohérents et pris de timides tremblements de type épileptiques. ROMEO (se relisant) "Pour mon fan dévoué... Dyonisos, le plus fort de tous les gothiques telluriques." Bon sang c’est ridicule... Vous êtes content ?! Jack, assis à la table en face de Romeo est ému jusqu’aux larmes. Soufflant, Romeo reprend son sandwich et mord dedans en adoptant un air peu convaincu. JACK (touché sincèrement) C’est merveilleux... Je passais par ce motel en attendant de pouvoir essayer de vendre ma première toile béante à Allentown. Tout d’abord je tombe sur votre manager intégriste qui me demande si mes circuits fonctionnent, puis vous... j’ignore pourquoi, vous êtes là. ROMEO (mâchant) Je vous répète que je ne suis pas le chanteur de Nine Inch Nails... Et je n’ai pas de manager, vous me confondez avec quelqu’un d’autre. JACK (souriant) Soyez pas comme ça. Vous pourriez me fredonner "Kinda I Want To" ? Dégoûté par ce qu’il est en train d’avaler, Romeo en contre-plongée se lève de table tout en s’appuyant sur ses mains. Il se dirige vers la sortie. ROMEO Je ne connais pas les paroles. JACK (chantonnant) C’est vrai que ça va faire dix ans maintenant. Ecoutez "I can't shake this feeling from my head, there’s a devil sleeping in my bed..." Romeo quitte la pièce sans se retourner. Jean William agite ses mains spasmatiques devant lui en le regardant sortir. Il transpire à l’extrême et semble perturbé. JEAN WILLIAM (chuchotant tout seul) "Eli, eli, lema sabaqthani, eli, eli, lema sabaqthani..." SOUS-TITRE A L’ECRAN : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? LA RADIO GRESILLANTE (OFF) ... En brochettes, le rognon peut précéder le ragoût d’agneau... SEQUENCE 25 – MOTEL "LE PARACLET" – EXT. NUIT - FLASHBACK Vue sur Frank, mouillé, se tenant droit et immobile sur le pallier du motel. Il est protégé de l’averse de pluie torrentielle par un petit préau. Devant lui sont alignées six voitures. Un grincement de porte se fait entendre. ROMEO (OFF) Vous vous êtes débarassé de votre groupie Super Frank ? Frank ne bronche pas et hume l’air trempé et froid. Romeo se poste à côté de lui les mains dans son blouson et en fait de même. FRANK Non sans mal. J’ai dû minimiser mes... exploits. ROMEO (hochant la tête) Moui, bizarre qu’elle vous ait lâché aussi facilement... vous préférez McCarlton, ça se comprend. Frank se retourne vers Romeo, surpris. FRANK (les yeux arrondis) Je vous demande pardon ?! ROMEO (gêné) Euh... vous m’avez entendu dire quelque chose que je n’ai pas dit ! FRANK (froid) Ce doit être ça... Je ne supporte pas d’avoir les poings liés. Romeo sort son téléphone de son blouson puis le range immédiatement en constatant que l’écran digital annonce toujours le même refrain. ROMEO Je suppose à l’état de votre blouson que vous avez regardé les roues de chacun des véhicules et tenté de retracer leur chemin vers le lieu de découverte du chauve. Sans succès, puisque la pluie a tout détruit. FRANK Dans ma vie... ROMEO Oh un bilan, déjà. FRANK ... J’ai vu beaucoup de morts. Durant la majeure partie de mon existence. La plupart avaient été assassinés. Violés, parfois torturés. Certains n’étaient que les victimes d’un accident banal et stupide, comme il en arrive à chaque seconde... Romeo écoute attentivement Frank en regardant le ciel noir. FRANK (continuant) Mais quelle qu’ait été la cause de leur décès, violente ou anecdotique, j’ai toujours ressenti un commun malaise, une même tristesse en les regardant laisser un tableau inachevé. A chaque fois. ROMEO ... Et aujourd’hui, ça n’est pas le cas. Frank soupire. FRANK Luther, il se peut... Romeo semble savoir ce que va dire Frank. FRANK (continuant) ... Je veux voir le corps à nouveau. Il nous manque quelque chose. SEQUENCE 26 - SALLE DE TRIBUNAL DE PENNSYLVANIE – INT. JOUR Vue d’ensemble sur le Juge Morgan et ses collègues qui semblent ravis. LE JUGE MORGAN (enthousiaste) Enfin, le meilleur moment de votre conte sans queue ni tête ! SEQUENCE 27 – RETOUR AU MOTEL - FLASHBACK Vue sur une clef s’enfonçant dans la serrure de la réserve. Romeo ouvre la porte et actionne l’interrupteur avant de pénétrer dans la pièce, suivi de près par Frank. Ils écarquillent les yeux. ROMEO (incrédule) Oh merde... Frank fronce sévèrement les sourcils puis rebrousse chemin, frustré. Sur le sol de la réserve ne reste plus qu’un drap abandonné. La fenêtre en hauteur est close et bloque un vent orageux et une pluie abondante. Il n’y a plus aucun corps dans la pièce. La victime a disparu. Romeo cligne des yeux puis jette violemment la clef par terre. ROMEO Merde ! FONDU AU NOIR. ACTE III SEQUENCE 28 - CELLULE DE GARDE A VUE DU TRIBUNAL – INT. JOUR Vue sur Frank de dos debout derrière les barreaux de sa cellule. L’objectif fait une lente rotation dévoilant Suzanne qui lui fait face. FRANK Quelque chose vous fait rire ? SUZANNE (souriant) Non Frank, je trouve ça cynique qu’ils vous traitent comme un Hannibal Lecter potentiel. La muselière en moins. LE PRISONNIER DE LA CELLULE D’A COTE (OFF) J’adore ce film, Jodie Foster est super bien roulée ! ROMEO (OFF) N’exagérez pas non plus, nous sommes seulement accusés à tort d’avoir kidnappé et tué un homme introuvable au cours d’un procès truqué sans avocats ni procureur mené par un ennemi du Groupe Millennium champion du monde de la peine capitale, pas de quoi être défaitistes... De l’autre côté des barreaux, Suzanne jette un coup d’œil à Romeo, au fond de la cellule. Blasé et ridicule, il est dos couché sur le sol cette fois, jambes écartées et mains dans les poches. ROMEO Regardez, j’arrive à faire un angle droit avec mes jambes, c’est mon rituel maçonnique préféré... FRANK (calmement) Suzanne, cette mascarade ne peut pas continuer... J’ai l’impression qu’ils veulent faire de notre cas un exemple, une mise en garde. SUZANNE Oh mais s’il n’y avait que ça... J’ai essayé de raisonner notre grand manitou, en vain. Tout ce qu’ils font jusqu’ici est parfaitement illégal. Je pourrais faire une requête oppositionnelle, mais la procédure prendrait un mois, et nous ne disposons pas de ce temps là. Ce n’est ni vous ni Luther qui êtes jugés, c’est une Inquisition contre le Groupe. Et ils ne veulent rien entendre. FRANK Cet homme... LE PRISONNIER DE LA CELLULE D’A COTE (OFF) Qui ça, le chauve ? FRANK Vous dites qu’il est spécial, vous avez évoqué une déficience cellulaire, mais vous n’avez pas précisé en quoi... ROMEO (OFF) Parlons-en des cellulaires, si nos téléphones avaient fonctionné on serait pas là à compter les toiles d’araignée... SUZANNE (soupirant) J’ai obtenu du Juge Morgan qu’il mette ces résultats au dossier des pièces à conviction, mais tout cela est inutile sans le corps. Toutefois, le témoignage de Jack Pollock a convaincu certains jurés, maintenant pour eux vous êtes un sympathique religieux. Dernière chose, par laquelle j’aurais dû commencer... FRANK Quoi ? SUZANNE Comme convenu, j’ai téléphoné aux organisateurs du congrès sur la nouvelle criminologie à laquelle vous deviez tenir un discours avant que cette histoire ne s’interpose dans la balance... Les responsables d’Allentown m’ont tous confirmé que vous n’aviez pas été invité. Frank met une seconde à réaliser le propos de Suzanne. Il secoue la tête. FRANK (outré) C’est insensé, ce sont eux qui m’ont demandé ma participation ! Je vous l’avais dit, ce juge n’est pas le seul à en vouloir au Groupe ! Suzanne ne dit rien. Frank examine le sol pensif, puis se resaisit. FRANK (convaincu) Les comptes du gérant et du physicien. Essayez d’avoir l’autorisation. SUZANNE D’accord, mais votre théorie est alambiquée. C’est un dessin animé. FRANK (sérieux) Aussi étrange soit-elle, c’est la seule explication qui puisse s’inscrire dans un univers matériel. Si trois jours n’ont pas suffi à ce que la police trouve d’autres clefs de réserve, c’est qu’elles n’existent pas. J’ai lu le problème sous tous les angles, Suzanne. Romeo se relève brusquement et saute vers les barreaux, bousculant Frank au passage. Il se plante devant Suzanne et lui prend les avant-bras. ROMEO Beauté, puisque dans le meilleur des cas nous ne ressortirons de cette prison que d’ici trente ans, j’aimerais vous embrasser pendant que vous n’êtes pas encore une vieille grand-mère plissée et desséchée. Enfin, en admettant que votre millennium soit du pipo. Curieusement, Frank assiste avec le plus grand sérieux à la déclaration théâtrale et presque ironique de Romeo. Suzanne dégage ses mains d’un coup. LE PRISONNIER DE LA CELLULE D’A COTE (OFF) Il a la santé maintenant que ses petits microbes sont partis. SUZANNE (les yeux à moitié fermés) J’ai mobilisé des effectifs pour rechercher notre homme. Qu’il soit vivant, ou mort. Vous sortirez d’ici avant le dernier feu d’artifices. Suzanne quitte les lieux sous le regard indifférent de Frank et fatigué de Romeo. Le prisonnier invisible de la cellule d’à côté siffle à la vue de Suzanne s’éloignant de la zone, escortée par deux policiers. ROMEO Oh la ferme... Frank, elle en pince pour vous c’est sûr, je vous propose un combat en duel. Sans répondre, Frank se retourne vers le mur du fond de la cellule. Il est couvert d’une épaisse toison de poussière. Frank se frotte le menton. Il passe sa main sur les briques et dévoile un petit message écrit au feutre sur le mur. Romeo plisse les yeux. La camera fait un zoom progressif sur la phrase inscrite sur la paroi. FRANK (OFF) "Tu as cru parce que tu as vu, mais bienheureux ceux qui croiront sans avoir vu..." C’est tiré des évangiles. Un puissant son de cloches d’église résonne soudainement, faisant bondir Frank sur place. Désorienté, ce dernier se tourne vers Romeo qui ne semble rien entendre. Frank regarde dans tous les sens d’où peut provenir le son puis se concentre jusqu’à s’en débarasser. L’écran finit par se remplir de parasites qui sont en fait de minuscules chiffres 7 noirs s’empilant les uns sur les autres. ROMEO (OFF) On entre dans ces chambres comme dans un moulin ! SEQUENCE 29 - MOTEL "LE PARACLET", CHAMBRE 05 – INT. NUIT – FLASHBACK Vue en plongée sur Frank et Romeo, assis chacun d’un côté du grand lit. Ils se parlent en se faisant dos, dans une chambre similaire aux autres. FRANK Un cadavre qui s’échappe d’une pièce close. Par une fenêtre inaccessible à un homme de cette taille et qui ne s’ouvre que de l’intérieur... Ca vous évoque quelque chose ? ROMEO Moi aussi je faisais le mort au service militaire, pour pas qu’ils m’envoient marcher dans la colline avec les autres. Mais j’ai jamais réussi à simuler aussi bien, même à la DST. Puis j’avais des cheveux. Frank regarde le sol, hésitant. FRANK Bien sûr, ça ne peut pas être ça... ROMEO (souriant) Je sais à quoi vous pensez. Vous n’y croyez pas vous-même et moi non plus. Mais j’ai une explication plus scientifique à vous soumettre. Je pense qu’elle est plausible, même si je ne pourrais en faire que le commentaire technique. Sans bouger, Frank retourne sa tête vers Romeo. Ce dernier est tellement penché en avant que l’on n’en voit que le blouson noir courbé. ROMEO (continuant) Vous savez comment se manifeste une syncope... FRANK C’est une perte de connaissance temporaire dûe à une brève anorexie cérébrale, ou bien à un dysfonctionnement artériel. ROMEO Ischémie, hypoxémie et autres... donc vous savez. Durant le temps de certaines syncopes, le sujet est bel et bien vivant mais passe pour mort, ses fonctions vitales au plus bas. Seul un spécialiste peut opérer la distinction, et certainement pas nous. Frank se lève et fait le tour du lit. Il se positionne devant la fenêtre de la chambre par laquelle il observe la pluie tomber. Un éclair au dehors vient projeter des ombres étranges sur la moquette de la pièce. FRANK (appuyant sa main sur le mur) Mais comment contrôler la durée du phénomène ? ROMEO ... Mes notions de secourisme et mes nombreux bouches-à-bouches avec les plus belles femmes du vieux continent vont vous apprendre quelque chose ce soir. Il est possible de créer cet état artificiellement en baissant la température du corps vers les 17°. Dès lors ce dernier va sembler mort pendant un long moment si les conditions climatiques y sont propices. Jusqu’à se réchauffer progressivement et finalement, ressusciter... mais pas dans le sens où l’Eglise l’entendrait. Frank regarde Romeo avec un peu d’intérêt. FRANK (morne) Si ce que vous me dites est vrai, toute cette mise en scène a forcément nécessité un complice, doté de ces connaissances médicales et du matériel adéquat... Ce qui m’échappe ce serait le mobile. Romeo sort un petit paquet vert de son blouson, saisit un chewing-gum puis le jette en l’air, le rattrappant encore à merveille dans sa bouche. FRANK (continuant) Il se décongèle, sort de la pièce par la fenêtre, la referme derrière lui une fois dehors, et fuit avec celui qui l’a congelé, ce dernier revenant ici... Mais pour quel résultat ? Pour se hisser jusqu’à la lustre il aurait eu besoin d’une aide extérieure puisque aucun meuble n’a été bougé. Mes visions me font des tours... ROMEO C’est vous qui voyez. Ou bien notre type à la chemise ignoble est réellement mort et quelqu’un est revenu le chercher. Quelqu’un capable d’infiltrer une pièce close et d’en faire sortir un corps. On devrait demander leur avis à Mulder et Scully. FRANK (soulevant un sourcil) Qui ? Romeo est étonné que Frank ne connaisse pas les deux personnages de fiction. ROMEO Néanmoins, je vous signalerais que votre fan m’a vraisemblablement menti. Elle est sortie du motel alors qu’il pleuvait. Si seulement nous avions un mandat, ou une légitimité, nous pourrions jouer les fouineurs à volonté. Mais là... et qui a tué le Colonel Moutarde ? FRANK ... Donnez-moi un chewing-gum. SEQUENCE 30 – SALLE DE TRIBUNAL DE PENNSYLVANIE – INT. JOUR Vue sur le Juge Morgan tapotant nerveusement des doigts sur ses dossiers. Il tape un gros coup de marteau sur le bois. LE JUGE MORGAN J’appelle... Euh, la Cour appelle Paul Dirac ! PAUL DIRAC, vêtu d’un costume noir très élégant, traverse le tribunal en direction du banc des témoins. Il s’arrête cependant près de Romeo et lui glisse un mot en se penchant, le visage machiavélique. PAUL (doucement) Pour votre gouverne, sachez que les Lakers se sont fait laminer par les Celtics et que ça ne sera pas la dernière fois. ROMEO (inexpressif) Une nouvelle à réveiller un mort... Paul sourit puis avance vers le Juge Morgan. Il s’installe à sa gauche, au banc des témoins. En vue subjective, il jette un œil sur la photographie agrandie de Frank et Romeo transportant le corps enveloppé puis pouffe. PAUL Je dois dire quoi au juste ? Que ce motel est infect, bien qu’aller de séminaires en séminaires me contraigne à y dormir une fois par an ? Que je n’y ai jamais croisé que des allumés du ciboulot ? Et que je n’ai aucune idée d’où peut crêcher le bonhomme en question ? D’ailleurs les deux accusés ne m’ont parlé qu’après la fuite du soit- disant macchabé, alors... LE JUGE MORGAN (rechaussant ses lunettes) Vous êtes professeur de physique quantique et vous travaillez sur... l’Effet Compton de De Broglie, la théorie du rayonnement du corps noir et de l’effet photoélectrique de... associé au corpu... corpuscule avec les nombres premiers en optique ondulatoire de... PAUL Plus simplement : je travaille sur le bien fondé des expériences de Davisson et Germer sur la diffraction des électrons d’après la réflection de la cathode sur un monocristal donné avec toutes les différentes potentialités V que cela implique sur le galvanomètre. Plan large sur le public, vautré et à moitié endormi. Frank a la tête baissée sur son torse et Romeo baille en grattant sa joue mal rasée. LE JUGE MORGAN Hem... c’est encore plus confus pour moi que leur vénération pour les acacias. Donc après que Messieurs Black et Luther aient, si on les croit, perdus le corps du chau... de la victime, ils ont décidé d’abandonner leur comédie de plombiers SAB et d’avouer leur appartenance à un certain groupe. ROMEO (OFF) D’électriciens s’il vous plaît, pas de plombiers... SEQUENCE 31 - MOTEL "LE PARACLET", SALLE A MANGER – INT. NUIT – FLASHBACK Vue sur Simon, Jack et Paul attablés sur l’infâme nappe à carreaux. L’air morose, ils mâchent l’ersatz de nourriture qu’ils ont dans les mains. LA RADIO GRESILLANTE (OFF) Mm, quel festin ! Barry, voilà qui fera la joie des gourmands ! L’objectif se fige sur Simon, enveloppé dans son pyjama dégueulasse. L’image se transforme en diapositive fixe. PAUL (OFF) Le vieux radin raciste et ses éternels sandwichs périmés achetés par lots de douze tonnes... Comme d’habitude, à voir des homos et des fonctionnaires des impôts partout... L’objectif se fige sur Jack, les paupières maquillées de rouge. Diapositive. PAUL (OFF) Le morveux du club des adorateurs de Belzebuth, je l’avais déjà vu ici une fois auparavant. D’après ce que j’ai compris, c’est un peintre raté qui se croit persécuté par l’ordre moral mondial... Paul jette violemment son sandwich vers la porte en pestant. PAUL (râlant) C’est de la nourriture de porcs ! SIMON Gaspillez pas, j’ai payé le lot quatre dollars cinquante ! Romeo fait un pas dans la pièce puis s’écarte sur le côté pour éviter le sandwich qui ricoche dans la figure de Frank, juste derrière. ROMEO (fermant les yeux) ... Il y a un concours et on m’a pas invité ? PAUL Ce sandwich est simplement tangent à la trajectoire au point considéré, donc perpendiculaire au rayon. Son sens est celui du mouvement et sa valeur celle de la vitesse linéaire instantanée en ce point, c’est très simple et ça n’est guère offusquant au final. ROMEO Je vois... Vous devez être Paul Dirac ? Vous n’étiez pas dans votre chambre lorsque je m’y suis présenté tout à l’heure. J’ai peut-être sans le savoir survécu à un homicide par sandwich au jambon. FRANK (se frottant le visage) Monsieur Naval... Nous avons vu qu’il y avait un réfrigérateur dans la réserve. La pièce reste-t’elle accessible lorsque vous... PAUL (sarcastique) Un problème avec votre cadavre ? Frank et Romeo se retournent simultanément vers Paul, étonnés. Simon rôte sa bière à la main et Jack secoue la tête, l’air déçu. PAUL (continuant) Je vous ai vus depuis la fenêtre de ma chambre, amener le corps dans son étui improvisé. Désolé, j’aime bien observer la foudre, la force de frappe des électrons... Nous discutions de vous à l’instant... FRANK Votre chambre est orientée Sud. Vous n’avez rien vu du tout. PAUL (ironique) Pragmatique et stérile... Jack se lève de table et s’approche de Romeo en posant une main sur son épaule, le visage grave et sombre. Il sort un dessin plastifié de son gilet. JACK (angoissé) Durant les trente années de prison où vous ne pourrez plus enregistrer d’album, sachez que j’aurai une pensée profonde et béante pour vous en me levant chaque matin. En guise d’adieu, voici ce que je considère comme ma toute meilleure œuvre A4, vous n’aurez aucun mal à en interpréter les insondables abysses. Romeo las prend le dessin, penche la tête puis le tourne dans tous les sens. ROMEO Hn... une girafe ? JACK (chantonnant) ... Vous êtes troublé, je ne peux pas vous en vouloir. Je vous laisse seul, face à vos ténèbres. Et n’oubliez pas, "Your god is dead and no one cares, If there is a hell I will see you there..." Jack quitte la pièce en faisant un signe sataniste cliché de la main, soit l’index et l’auriculaire levés, avant de fermer la porte derrière lui. SIMON (mâchant) Vous êtes restés longtemps dans la chambre, vous faisiez quoi ? Ca me gêne pas du moment que vous ne faites pas de bruit mais bon... Enervé par l’énième insinuation du gérant, Romeo donne un violent coup de poing sur la table devant lui. Deux secondes passent avant que Romeo ne grimace en se tenant la main, s’étant fêlé les métacarpes. ROMEO (criant) Geuh, puuu...tain de connerie de... au Diable les Celtics nom de... ! Coupure totale du son pendant que Romeo agite sa main dans tous les coins. Frank ne le regarde même pas. PAUL (OFF) Il est certaines scènes de la vie quotidienne durant lesquelles il ne fait plus aucun doute que l’Homme descend du singe. Frank se tourne vers Paul tandis qu’en arrière fond Romeo n’a pas fini de souffrir et souffle sur sa main. Simon avale une gorgée de bière. SIMON Vous savez combien coûte cette table ? Les jeunes d’aujourd’hui ne se contrôlent plus, tous de la vermine des sales quartiers. FRANK Pour vous répondre, le corps que nous avions déposé dans la réserve a été déplacé à notre insu. Nous faisons partie d’une organisation consultative de Seattle, qui aide la police sur certains cas spécifiques et notre présence ici repose sur un malencontreux hasard. Paul inspire un coup en prenant ses aises sur sa chaise. L’objectif se cale sur son doigt faisant des gestes circulaires sur la table. PAUL (OFF) J’apprendrai plus tard par l’un de mes collègues théoricien du Chaos que l’organisation en question est un certain Groupe Aluminium qui vénère les serpents et les textes apocryphes dont personne n’a rien à foutre. Mais aussi paumés soient-ils dans leurs croyances, ils ne sont pas les meurtriers de cet homme. Sinon pourquoi volontairement exposer le corps à des témoins ? Ca n’a pas l’ombre d’un sens logique. LE JUGE MORGAN (OFF) Personne ne vous demande de raisonner à la place des jurés, merci. Simon s’appuie sur l’épaule de Paul et se lève de table pour quitter à son tour la pièce dans ses pantoufles. Le regard de Frank tilte immédiatement alors que Simon presse l’omoplate de Paul pour se relever, sans s’en rendre compte. Un geste au choix amical ou d’un sans gêne total. SIMON (neutre) Bon, je vais aux toilettes. ROMEO C’est peut-être pas nécessaire qu’on le sache ! Par pitié Frank allez examiner la réserve, qu’on quitte cet endroit au plus vite. FRANK Et vous ? ROMEO (haussant les épaules) Je vais passer le bonjour au type de la chambre 03, selon le registre Jean William Penn. Laissez-nous seuls s’il vous plaît, vous connaissez mes tendances mais tant qu’on fait pas de bruit... Frank approuve d’un imperceptible mouvement du menton. Il s’apprête à quitter les lieux mais est soudain pris d’une intuition. Il fait demi-tour et s’arrête devant la table. Il soulève un coin de la nappe. Dessous, il y découvre une croix christique gravée dans le bois et couverte de ratures haineuses. Romeo et Paul observent par-dessus son épaule. ROMEO Mm... c’est tout récent. FRANK (fronçant les sourcils) Luther, une vérité n’en chasse pas forcément une autre. SEQUENCE 32 – MOTEL "LE PARACLET" – INT. NUIT – FLASHBACK Vue sur Frank et Paul de dos, bras ballants dans la réserve vide. En vue subjective, la camera part du réfrigérateur horizontal dans le coin gauche à la fenêtre close et pluvieuse située en hauteur. Trop en hauteur. FRANK (essuyant son front avec sa manche) Toujours cette température suffoquante... PAUL Quand bien même l’un des occupants du motel serait responsable de cette histoire, il n’y a visiblement pas eu meurtre. Je ne vois pas l’intérêt de perdre votre temps sur de pareilles broutilles. A moins que vous ne soyez convaincu que l’homme en question ait ressuscité, explication tout à fait déplacée de la part d’un homme de votre intelligence, vous êtes d’accord je présume. Un ami à moi qui s’appelle Einstein a dit un jour : Dieu ne joue pas aux dés. Frank regarde dédaigneusement son interlocuteur sans répondre puis s’accroupit et se met à toucher le sol. Il semble se forcer, mais ses visions ne viennent pas pour autant. Il peste puis scrute la fenêtre. PAUL (croisant ses bras) Cette fenêtre est bien trop haute pour une propulsion humaine, je pourrais vous le traduire en équation si vous vouliez. Le gérant vous a menti et il a un double des clefs voilà tout, c’est limpide. Frank se retourne vers Paul, le visage très irrité. FRANK (froid) Je vous serais reconnaissant de ne pas parler derrière mon dos. PAUL Vous avez peur des fantômes ou bien quelque chose sur la conscience ? Frank sort de la pièce en déboutonnant son blouson. Paul reste stoïque, écoutant Frank traverser le couloir. Frank revient aussitôt avec un grand tabouret dans la main. Sans regarder son interlocuteur, il le place sous la fenêtre et monte dessus. Il saisit un mouchoir dans sa poche pour se couvrir les doigts alors qu’il touche la vitre. Elle se soulève de suite. FRANK Bon sang, c’est aimanté. Cette fenêtre n’a beau être manipulable que de l’intérieur, sans poignée une simple pression pourrait parfaitement la pousser jusqu’à ouverture. Mais il n’y a rien dans cette pièce qu’il ait pu utiliser... PAUL (crispant) Oui le type a sûrement dû s’échapper en soufflant contre le mur. Descendez, je calcule très mal votre force centrifuge. Frank examine de près le rebord de la fenêtre, sur laquelle il discerne de fines fibres blondes, éclatées. Paul semble s’ennuyer et tapote du pied. FRANK Il n’est pas sorti d’ici tout seul. On a utilisé une corde. PAUL (cynique) On kidnappe pas plutôt des gens vivants pour les demandes de rançon ? Frank sent sa colère monter et s’apprête à rétorquer quand il est stoppé net par un bruit qui l’interpelle. Un frottis insistant, près du réfrigérateur. Frank descend à terre et s’accroupit à côté de l’appareil. FRANK (surpris) Qu’est-ce que... Frank prend doucement dans ses bras un gros chat persan gris qui proteste aussitôt en grognant. Paul écarquille les yeux, embêté. Il secoue la tête puis se retire en laissant érecter un rire insupportable. Un rire faux. PAUL Félicitations pour votre enquête Monsieur Black ! Plan large sur Frank l’air idiot, immobile et un chat endormi dans les bras dans la réserve vide. Le vent cogne à la fenêtre qui les domine. PAUL (OFF) Et c’est sur cette extraordinaire découverte, une boule de poils insipide, que s’achève la carrière de Frank Black au sein du Groupe Aluminium, qui je l’espère pour notre police, va l’évincer aussi sec. LE CHAT MIAOU ! SEQUENCE 33 – SALLE DE TRIBUNAL DE PENNSYLVANIE – INT. JOUR Vue sur le Juge Morgan tapotant sur sa table en chêne avec son stylo. Il se réveille soudainement de ses pensées et regarde autour de lui. LE JUGE MORGAN Bon, nous n’avons pas pu contacter Jean William Penn c’est ça ? Bien, dans ce cas nous terminerons ce procès demain, avec le troisième témoignage de Monsieur Black. Vous nous avez promis la vérité n’est- ce pas ? Vous ne filerez pas entre vos colonnes J au Nord ? Sur le banc des accusés, Frank se dote d’un air évoquant la pitié. La chaise à côté de la sienne est vide cette fois-ci. FRANK (sèchement) Vous en savez nettement davantage que moi sur la Franc-Maçonnerie et les groupes occultes, nous ne parlons décidément pas la même langue. SEQUENCE 34 - CELLULE DE GARDE A VUE DU TRIBUNAL – INT. JOUR Vue sur Romeo, seul dans sa cellule miteuse et toujours vêtu en orange. En plongée, il est couché sur son ersatz de lit les bras derrière la tête. Il parle à haute voix pour se faire entendre de son voisin. ROMEO Tant qu’on est là et qu’ils m’ont expulsé de leur salle de spectacle, t’es accusé de quoi toi dans ton coin ? Le voisin de cellule ne répond pas. ROMEO (continuant) T’as perdu ta langue à force de baver devant ma collègue ou bien alors je me mêle de ce qui me regarde pas c’est ça... LE PRISONNIER DE LA CELLULE D’A COTE (OFF) En fait... Je ne sais pas trop. Je crois, d’après ce qu’il se dit, que l’on veut me juger pour non-assistance à personnes en danger. ROMEO Ha... tu as laissé un gars dans la merde ? LE PRISONNIER DE LA CELLULE D’A COTE (OFF) Pas un gars. Beaucoup. Beaucoup de gens. Romeo plisse un œil puis s’assied à la verticale. Il se masse la nuque. ROMEO (curieux) Ca veut dire quoi ça ? Qu’est-ce que t’as fait au juste ? Un garde vêtu de noir vient soudainement se poster devant les barreaux de Romeo. La camera filme le garde de sorte à ce que sa tête soit hors écran. LE GARDE On peut savoir à qui tu fais la conversation le français à la noix ? ROMEO Parle-moi plus gentiment Musclor, tu savais pas que ta Statue de la Liberté avait été faite par un français à la noix ? Je cause à mon voisin de cellule, c’est interdit en Pennsylvanie ? Le garde tourne son menton vers la cellule d’à côté puis revient sur Romeo. LE GARDE La cellule d’à côté est vide depuis trois semaines, alors arrête de me prendre pour une poire et dors, c’est ce que tu fais le mieux. Romeo entrouvre la bouche puis bondit vers les barreaux qui lui font face. Le garde fait un pas à reculons devant la vitesse du mouvement. ROMEO Hé je t’appelerai plus Musclor promis, comment ça il n’y a personne dans la cellule d’à côté, tu te fiches de moi ?! LE GARDE Faut que je te le jure idiot ? Trois semaines je te dis, je le sais c’est moi qui fait tout ici. Tu es complètement gâteux ma parole, je vais demander à ce qu’ils te donnent des médicaments... Le garde fait demi-tour et le bruit de ses pas diminue au fil des secondes. Pendant ce temps, Romeo scrute le vide, les yeux complètement ahuris. FONDU AU NOIR. ACTE IV SEQUENCE 35 – MOTEL "LE PARACLET", CHAMBRE 03 – INT. NUIT – FLASHBACK Vue sur Romeo tournant les pages d’un carnet sur un bureau. Il est dans la chambre de Jean William Penn, seul. Au second plan, Frank en foule la porte ouverte, le chat persan statique dans les bras. FRANK Luther ? Romeo ne se retourne pas et continue de passer en revue les pages du carnet. La camera se pose sur des phrases manuscrites écrites avec un style périmé et mélangées à des chiffres fouillis. ROMEO Oui je sais. La porte était ouverte et il n’était pas là. Par contre il s’est défoulé avant de partir, comme vous pouvez le remarquer. Frank jette un regard sur le sol où il remarque un poste radio complètement explosé en mille morceaux. Il lève ses yeux vers le placard entrouvert où est uniquement suspendue une tenue de pasteur protestant en lambeaux. FRANK Le gérant nous a dit qu’il s’agissait d’un pasteur. Il s’est présenté ici cet après-midi dans sa tenue religieuse. Romeo soulève une feuille dans les airs sans regarder Frank. ROMEO Nan, ancien pasteur. Ca, c’est une lettre de révocation pour propos blasphématoires. Il confond tout, catholicisme, protestantisme, courant orthodoxe, anglican... Mais cela n’empêche pas notre homme de continuer à badigeonner son journal de louanges en latin : "Veni Creator Spiritus. Mentes tuorum visitas imple superna gratia, quae tu creasti pectora. Qui disceris..." et blablabla. Il pouvait pas prendre espagnol comme seconde langue au lycée comme tout le monde ? FRANK Regardez ce que j’ai trouvé. Sur le collier il y a inscrit "Pilate". ROMEO (se retournant vers Frank) Et ces nombres bizarres qui s’enchaînent à... SEQUENCE 36 – MOTEL "LE PARACLET" – EXT. NUIT – FLASHBACK Vue d’extérieur du motel sous la pluie. En dépit du temps, le silence est total durant une seconde. Puis un cri résonne dans la nuit suivi de voix extrêmements sur-enregistrées. L’image demeure fixe et le bruit de la pluie refait son apparition. ROMEO (OFF) Frank, jetez-moi ça à la poubelle !!! FRANK (OFF) Comment ça "ça", le chat ?! ROMEO (OFF) Oui le chat, pas votre chéquier ! Je supporte pas ces trucs, ça me file des démangeaisons terribles à des endroits pas montrables ! LE CHAT (OFF) MIAOU ! FRANK (OFF) Mais dans les contrées habitées des dunes de Gizeh le chat était considéré comme une incarnation divine, et puis en Asie de l’Est... ROMEO (OFF) Je me fiche d’Amenophis IV et des samouraïs de Kurosawa ! Mettez-le dehors ou je m’en occupe et vous verrez qu’il a pas neuf vies ! SEQUENCE 37 - ECRAN NOIR Vue sur un écran noir. Le temps d'un puissant coup de tonnerre. SEQUENCE 38 – SEX SHOP "TRINITY" – EXT. JOUR Vue sur deux voitures banalisées qui freinent brutalement dans une ruelle. Suzanne et trois MEMBRES DU GROUPE MILLENNIUM en sortent soudainement, armes au poing et le visage grave. Ils encerclent la porte d’un commerce. SUZANNE Vous êtes sûrs qu’il est ici ? LE MEMBRE DU GROUPE 2 Aucun doute sur l’information, il y est en ce moment même. Suzanne adopte un air guerrier et rapproche son arme de son visage en reprenant sa respiration. Elle valide l’entrée d’un geste de la tête. SUZANNE (motivée) Bon, on y va de su... Suzanne s’est arrêtée aussi net en levant la tête vers l’insigne du commerce en question. Elle laisse tomber ses bras en entrouvrant la bouche. Une pin-up mal dessinée et aux formes protubérantes lui fait face. LE MEMBRE DU GROUPE 1 Qu’y a-t’il Mademoiselle McCarlton ? SUZANNE (ennuyée) M’enfin, je peux pas rentrer là-dedans, j’aurai l’air de quoi... Les trois membres du Groupe se regardent mutuellement, décontenancés. LE MEMBRE DU GROUPE 1 (nerveux) Qu’est-ce que vous dites, le type est à l’intérieur, entrons vite ! SUZANNE (croisant ses bras) Je ne suis jamais allée dans un sex-shop et ça ne fait pas partie de mes attributions. Je vous attends dans la voiture. LE MEMBRE DU GROUPE 2 Hé je suis jamais allé dans une laverie automatique c’est pas pour ça que j’ai la phobie des sèche-linge alors venez ! LE MEMBRE DU GROUPE 3 (s’adressant à son collègue) Parce que ça t’est déjà arrivé de laver tes vestes toi ? Fais-moi rire, tu caches tout avec du déodorant bon marché ! LE MEMBRE DU GROUPE 2 Attends, c’est un sale bleu comme toi qui est membre depuis six mois qui vient me faire des leçons de présentation vestimentaire ?! LE MEMBRE DU GROUPE 1 Ho calmez-vous, c’est pas le sujet ! LE MEMBRE DU GROUPE 3 (énervé) Non t’as pas compris, j’ai pas juste dit que tu te sappais comme un épouvantail mais aussi que tu sentais mauvais ! Mauvais ! Les quatre membres du Groupe Millennium commencent à s’engueuler entre eux de manière tellement bruyante que l’on ne comprend plus rien à ce qu’ils disent. Deux membres finissent par se tenir mutuellement par le col en s’injuriant tandis que Suzanne désigne les voitures en râlant. Le touriste japonais vu précédemment passe innocemment près d’eux sur le trottoir sans rien dire. Il s’arrête deux mètres plus loin, réfléchit puis saisit son appareil photo et prend un cliché du groupe. Il s’en va. SEQUENCE 39 – SEX SHOP "TRINITY" – INT. JOUR Vue sur Suzanne de face devant un guichet, le visage blême. L’objectif élargit son champ et nous montre derrière elle les trois membres du Groupe. L’un a du sang qui dégouline de sa lèvre, le second un œil au beurre noir et le troisième immobile a la tête baissée vers le sol. Des centaines de videos pour adultes sont alignées dans des étagères. SUZANNE (s’adressant au téléspectateur) Bonjour, nous cherchons quelqu’un qui apparemment serait un client régulier de votre... un client régulier. Suzanne regarde l’objectif sans obtenir de réponse, patiente. Le troisième membre du Groupe derrière elle finit par s’écrouler au sol de douleur, disparaissant du cadre et provoquant un grand boucan qui n’étonne personne. X (OFF) Laquelle vous me conseillez ? Suzanne se retourne vers l’homme X qui lui a parlé. Il s’agit de l’homme chauve, souriant et toujours vêtu d’une horrible chemise tropicale à fleurs. Suzanne écarquille les yeux et ne remarque pas que le présumé mort tient une boîte de poupées gonflables dans chaque main. Il les agite. X (continuant) Et bien ? La brune ou la blonde ? Il paraît que les brunes sont plus sauvages, c’est intéressant mais ça a aussi ses inconvénients... SUZANNE (fascinée) Alors c’est vous... Très joli matériel génétique. X Joli ? Millennium fait dans l’eugénisme ? Suzanne est béate. Elle ferme les yeux pour se calmer et renoncer à ses questionnements. Elle s’approche de l’homme en désignant une boîte. SUZANNE (souriante) Prenez la blonde. Les blondes sont plus dociles et c’est ce que préfèrent les malades mentaux de votre espèce, ceux qui pensent devoir représenter quelquechose. Vous allez nous suivre, et aider deux des nôtres à sortir du mauvais pas dans lequel vous les avez mis. X (confus) Mais c’était prévu je vous assure. Aujourd’hui c’est le dernier jour d’audience, je n’aurais loupé ça pour rien au monde... Suzanne dévisage son interlocuteur avec un air méfiant. SEQUENCE 40 - MOTEL "LE PARACLET" - INT. NUIT – FLASHBACK Vue sur Frank et Romeo sortant à toute vitesse de la chambre de Jean William et dévalant le couloir du motel dans un vacarme étourdissant. Réveillée par le bruit, Magdala entrouvre sa porte et y passe la tête pour voir de quoi il s’agit. Frank et Romeo tracent à toute vitesse devant elle sans s’arrêter. Quelques secondes plus tard, Romeo revient au galop devant la chambre de la journaliste, qui semble angoissée. MAGDALA Euh, mais où va Frank comme ça ? Il me fuit à nouveau ? ROMEO (fatigué) J’ai un objet à vous remettre Magdala... Magdala esquisse un sourire attendri. MAGDALA Ho, Romeo vous avez... Romeo sort brusquement de son blouson le soutien-gorge qu’il avait dérobé et le tend à Magdala qui le prend, réalisant de suite qu’il s’agit du sien. ROMEO (neutre) Désolé. Sans les poils de chat je l’aurais gardé, mais les anti- istaminiques coûtent trop cher aux Etats-Unis. Aussitôt Romeo repart en courant dans la direction de Frank pendant que Magdala jette sa lingerie au sol et la piétine violemment. MAGDALA (surexcitée) Bougre d’imbécile, vous savez quel pourcentage de tueurs en série ont commencé par le fétichisme avant de passer à l’acte ?! SIMON (OFF) C’est quoi ce bruit, des cambrioleurs ?! SEQUENCE 41 - MOTEL "LE PARACLET" - EXT. NUIT – FLASHBACK Vue sur Frank et Romeo dévalant l’herbe autour du motel sous la pluie. Frank s’arrête un instant et regarde autour de lui. Le ciel nocturne et le faible éclairage externe du motel ne facilitent pas les repérages. FRANK (se frottant sous le nez) Où est-ce qu’il peut bien être... Romeo s’appuie lourdement sur ses genoux pour reprendre son souffle. ROMEO (essouflé) Vous avez des roulettes cachées sous vos chaussures ou quoi... Vous... vous êtes sûr que ces chiffres in... cohérents inscrits dans le carnet de Penn sont des dates ? Les deux hommes sont trempés des pieds à la tête, victimes d’une averse torrentielle. L’eau ruisselle sur leur visage. FRANK (expirant) 64 : Incendie de Rome et persécution des chrétiens. 313 : Edit de Milan tolérant le christianisme. Concile de Chalcédoine en 451, création du tribunal de l’Inquisition italienne par Gregoire IX en 1231, révocation de l’Edit de Nantes en 1685, toutes les dates sont rattachées à un moment fort ou tragique de l’histoire chrétienne. Cet homme sait probablement ce que toute cette plaisanterie signifie. ROMEO (impressionné) Comment vous savez tout ça ? Frank semble hésiter. FRANK Euh, je... aucune idée. Les deux collègues tournent simultanément la tête vers la gauche. Jean William les regarde dix mètres sur leur côté, une pelle à la main et l’air zombifié, ses cheveux blonds mouillés lui recouvrant le haut du visage. Il gigote son bras de manière mécanique en gémissant. Puis s’arrête. Puis recommence. Frank étudie un instant le comportement de l’ancien pasteur. Jean William lâche la pelle à terre et se met à marcher à reculons sur le gazon. Frank se dirige prudemment vers lui, suivi de très près par Romeo. FRANK (paternaliste) Monsieur Penn, que... qu’étiez-vous en train d’enterrer avec cette pelle ? Nous ne le répèterons à personne, aucun fidèle ne le saura. Jean William regarde sa pelle au sol sans rien dire. ROMEO (inquiet) Frank il a l’air louche, on devrait le plaquer à terre... FRANK (inexpressif) Laissez Luther, c’est un syndrôme de personnalités multiples. Je ne sais pas s’il est actuellement dans sa phase de personnalité hôte ou bien protectrice, mais il peut en souffrir... Romeo se gratte la tête, peu au courant de ces choses et peu confiant. Frank marche lentement vers l’atypique qui semble perdu. FRANK (continuant) Monsieur Penn, on fait tous des choses que l’on regrette par la suite. Moi-même, j’ai beaucoup de regrets. Mais je peux me racheter. JEAN WILLIAM (tremblotant) Je ne vous connais pas, mais c’est... je vous connais. "Pour nous les hommes, et pour notre... salut, il descendit du ciel. Par l'Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie, et s'est fait homme." Frank ramasse la pelle à terre sans quitter Jean William du regard et la tend en arrière. Romeo s’en saisit sans dire mot. FRANK ... Oui, le Symbole de Nicée de Constantinople. C’est vous n’est-ce pas ? Les ratures de colère sur la croix gravée dans la table. S’il vous plaît, pourquoi faites-vous ça ? Pourquoi créer puis détruire aussitôt, l’approuver puis le nier ? ROMEO (perdu) Qu’est-ce que vous racontez Frank ? Sautons-lui dessus, il vient sûrement d’enterrer le chauve pour pouvoir s’en tirer tranquillement ! Jean William est soudainement pris de très violentes convulsions et de la salive dégouline entre ses lèvres. Frank se précipite sur lui et place un bras sous son dos pour l’empêcher au dernier moment de tomber dans l’herbe. Jean William grelotant sous la pluie se met à pleurer de manière incontrôlée et tente de se débattre pendant que Frank le maintient fermement aux poignets en essayant de ne pas le blesser. JEAN WILLIAM (fou) ... Rha crève, et tes foutus anges avec ! Monstre copulatoire, tu n’es saint que dans nos prières ! Je... la radio, éteignez la radio ! Romeo soupire et enlève son blouson en cuir. Il le dépose sur le tronc de Jean William pour le réchauffer, un geste d’humanité tacite qui étonne Frank au plus haut point venant de Romeo. ROMEO (dissimulant son empathie) Refrain : où est-ce que t’as enterré le corps, il est presque cinq heures du matin et je perds patience... JEAN WILLIAM (excité) Espèce de lâche chimèrique, tu nous utilises depuis le début, non, ils t’utilisent depuis le début, brûle ! La radio ! Brûle dans toutes les âmes de ceux qui ont été assez stupides pour y croire ! ROMEO (énervé) C’est comme ça que tu me remercies pauvre timbré ?! FRANK Ce n’est pas de vous dont il parle. C’est un cas très rare d’ambivalence bilatérale. Le comportement d’un dévot soumis et celui d’un athée injurieux cohabitent dans sa tête. Il a probablement été traumatisé par le fait qu’on l’éloigne de son église, et ses pensées profondes se mélangent continuellement depuis ce jour... Romeo secoue la tête et s’en va quelques mètres plus loin, la pelle en main. Un petit tas de terre sur le sol attire son attention. Il se met à creuser la zone en adoptant un air exténué, discutant avec lui-même. ROMEO (creusant) On va bientôt en avoir fini... Je vais rentrer à Seattle, m’installer au chaud devant la télé et boire mes restes de bière irlandaise. Ouhla que ça va être le pied Romeo, le pied, et même... Romeo s’interrompt, scrutant le sol. Il s’abaisse vers le trou creusé et passe sa main sur son front pour essuyer l’eau pluviale. De son côté, Frank soupire alors que Jean William semble se calmer peu à peu. L’homme à la coupe au bol déchue se met à murmurer. JEAN WILLIAM (doucement) Pardon, pardon. "Je crois en un seul Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de l'univers visible et invisible." Pardon... ROMEO (OFF) Frank ! Frank se tourne vers Romeo, qui lève un gros livre terreux au-dessus de lui. ROMEO (parlant fort) Vous aviez peut-être raison. Cet énergumène est sorti en pleine nuit pour enterrer la Bible de sa chambre dans le gazon ! Le regard de Frank se plonge dans une intense réflexion. Plus rien ne l’en détournera, alors que l’ancien pasteur s’est endormi dans ses bras. Pas même le son des sirènes de police approchant du motel et les gyrophares qui teintent son visage de rouge, puis de bleu. LE JUGE MORGAN (OFF) Hé bien... Il vous manquait plus qu’un lutteur de sumo et un collectionneur de petites cuillières pour que le tableau soit parfait. SEQUENCE 42 – SALLE DE TRIBUNAL DE PENNSYLVANIE – INT. JOUR Vue panoramique sur la salle comble du tribunal. L’objectif recule pour finalement dévoiler Frank de dos, à la gauche du Juge Morgan. Vêtu de sa tenue de présumé coupable, il se tient debout face au public. En hauteur sur sa gauche, les douze jurés l’observent. Plus bas devant lui, Romeo a croisé ses jambes et tapote le bois de son banc. FRANK (solennellement) Mesdames, messieurs les jurés, tout le monde conviendra qu’hormis Luther et moi-même, nous avons en tout et pour tout six protagonistes susceptibles d’incarner le meurtrier, ou plutôt le non-meurtrier, dans cette histoire qui n’est rien d’autre au final qu’une mystification malhabile, un script manifestement écrit par un très mauvais auteur. Le gérant du motel Naval, la journaliste criminelle Accardo, l’homme de science Dirac, le peintre luciférien Pollock, l’ancien pasteur Penn et celui que l’on nommera désormais X en lieu et place du très péjoratif "Le Chauve". Une seule personne parmi ces six individus n’a rien à voir avec toute cette sordide mascarade. LE JUGE MORGAN Trêve de bavardages initiés, vos explications Monsieur Black. Romeo sur son banc se penche en avant pour écouter les propos de son collègue. Il mâche encore du chewing-gum et a de lourdes cernes sous l’oeil. FRANK J’y venais. L’histoire débute avec un certain Alan Accardo, lieutenant de police officiant depuis quinze ans dans l’un des plus grands commissariats de la ville d’Allentown... Une photographie de ALAN ACCARDO s’affiche à l’écran en haut à droite comme lors d’un documentaire : il s’agit d’un homme d’une quarantaine d’années et moustachu. Il a un air digne quasiment militaire sur le cliché. FRANK Un homme très fier. Mais qui peine depuis des mois à capturer son tueur en série local, que les médias surnomment peu intelligemment, Le Cuistot. Ses supérieurs ont alors contacté le Groupe Millennium et lui ont retiré l’affaire. La semaine suivante, j’étais censé partir aider les autorités à coincer le psychopathe. Il restait donc sept jours au Lieutenant Accardo pour tenter de discréditer mes capacités, et avec les miennes celles du Groupe. En nous confrontant volontairement à une affaire qu’ils imaginaient insoluble. Celle d’une résurrection, d’un mort revenu d’outre-tombe... SEQUENCE 43 – BUREAU INCONNU, ALLENTOWN - INT. JOUR – FLASHBACK Vue sur le Lieutenant Accardo frappant violemment du poing sur son bureau. Devant lui, trois policiers l’écoutent s’énerver sans rien dire. L’ambiance de la pièce est légèrement bleutée du fait du néon suspendu au plafond. La réalisation et l’interprétation des personnages ont une aura surréaliste. ALAN Alors c’est ça hein ? Ils vont nous coller une affaire de vol de chaussettes et faire appel à ces charlatans de Millennium pour nous mettre la honte ! Un an qu’on approche du but, et on nous retire le dossier pour le confier à je ne sais quel ami du patron ?! UN POLICIER (timide) On n’y peut rien Lieutenant Accardo... Ce Frank Black à lui seul a déjà mis sous les verrous onze tueurs cannibales, alors ils le veulent lui. Ils pensent certainement que les gens de Millennium peuvent résoudre n’importe quelle affaire un peu bizarre... ALAN (se frottant la moustache) N’importe quelle affaire tu dis... Oh que non. Ils vont bientôt se rendre compte de leurs limites, si ce n’est de leur démence totale. Je vais leur donner du grain à moudre, et après ça ils n’auront plus qu’à se reconvertir dans la confection de surgelés ! SEQUENCE 44 – RETOUR AU TRIBUNAL Vue sur le Juge Morgan qui s’excite sur son fauteuil. LE JUGE MORGAN (agacé) C'est absurde, complètement grotesque ! FRANK (approuvant de la tête) Précisément, et c’était le but. Tout devait par la suite paraître ridicule dans notre témoignage vis-à-vis de la police, depuis le caractère stéréotypé des occupants du motel jusqu’à l’allure vestimentaire du miraculé. J’ignore où se termine la véritable personnalité des hôtes de cette nuit là et où débute leur jeu de comédien. Sans doutes ont-ils été invités à devenir des caricatures d’eux-mêmes, pris tour à tour dans un scenario rédigé par plus influent qu’eux. Mais tout cela ne devait pas aller jusqu’au tribunal, une photographie non prévue s’étant immiscée dans notre histoire... SEQUENCE 45 – BUREAU INCONNU, ALLENTOWN – INT. JOUR – FLASHBACK Vue sur Magdala assise dans un canapé. Elle écoute les propos d’Alan, qui fait les cent pas devant elle. Rien de la conversation qu’ils entretiennent n’est audible. FRANK (OFF) Alan Accardo a sollicité la participation de sa femme journaliste, sans doute car elle avait publié de nombreux articles au sujet des tueurs que j’avais traqués voilà une décennie. Elle connaissait par conséquent mon parcours au FBI. L’écran enchaîne les photographies fixes durant la suite du monologue de Frank, l’illustrant : un amphithéâtre vide où sur le tableau est griffonné au feutre "Ni Dieu ni Maître". Une feuille sur laquelle on peut lire en caractères d’imprimerie "tenu de votre expérience, nous aimerions que vous fassiez un discours ce jour là à propos de l’auto-mutilation des". Un corps flou étendu sur du bitume. Le motel "Le Paraclet". Des nuages noirs. FRANK (OFF) Profitant de l’occasion d’un séminaire sur les techniques actuelles de profilage organisé à Allentown, ils ont concocté une fausse invitation. Je n’avais aucune raison de me méfier de cette coïncidence. Sachant pertinemment qu’avec le cadavre supposé de X sur les bras, nous n’aurions pas d’autre choix que de le transporter jusqu’au motel "Le Paraclet", le seul longeant cette route 115. Par chance la pluie les y a aidés en bloquant temporairement les communications, mais sans doute avaient-ils prévu toutes les éventualités possibles... Images fixes : un cercle de quatre individus au visage flou réunis au bord de la route. Un individu jetant des centaines de petits clous sur la route. L’homme revenant vers ses trois complices situés au même niveau que le motel. LE JUGE MORGAN (OFF) Je ne suis pas sûr de suivre. Allons, la thématique du complot a- t’elle remplacé celle des templiers dans le discours franc-maçon ?! Images fixes : un dessin couleur professionnel du Juge Morgan parlant à Frank Black en levant le bras, similaire à ceux que l’on trouve dans la presse judiciaire en l’absence d’images. Un second dessin du même type montrant Frank debout et serein dans son témoignage. FRANK (OFF) La communauté scientifique a par de nombreuses fois assisté à la prétendûe résurrection d’individus comme vous et moi, que l’on croyait pourtant passés à trépas. Et ce à toutes les époques. Images fixes : deux docteurs barbus de la Renaissance émerveillés devant leur jeune patient assis sur son lit de mort. Deux chirurgiens de dos et confus devant un électro-encéphalogramme sinusoïdal. FRANK (OFF) C’est bien plus fréquent que ce que l’on ne pense. Chaque année au Japon plusieurs hommes se réveillent à la morgue victimes d’une ingestion de tetrodotoxine, un poison maritime redoutable et qui selon les cas peut instantanément tuer ou bien réduire un rythme cardiaque jusqu’à faire croire au décès de son consommateur. A tort. Mais le poison est rare, difficile à manipuler, tandis que la syncope par hypothermie est pratiquable par n’importe quel savant avisé. Images fixes : un homme asiatique qui se lève d’une table d’autopsie. Un poisson tetraodon qui flotte dans un aquarium sur lequel un post-it dit "Je te guide sur le Styx ?". Un thermomètre médical indiquant 17°. SEQUENCE 46 – MOTEL "LE PARACLET" – INT. NUIT - FLASHBACK Vue sur Paul serrant la main de Simon sur le pas de la porte du motel. Le gérant grassouillet invite chaleureusement le physicien à entrer. SIMON Il est pas venu avec toi ? C’est pour demain pourtant. PAUL (se grattant la gorge) L’homme-glaçon ? Il nous rejoint dans quelques minutes. Ca fait bizarre d’être appelé pour un job pareil. Surtout par une journaliste à laquelle j’ai seulement donné une interview à l’université il y a deux mois. Elle n’a rien trouvé de mieux dans son agenda je suppose. SIMON Oh mais la journaliste est déjà là, elle t’attendait aussi. Je crois qu’elle a quelques recommandations pour nous. Les deux hommes avancent dans le couloir en ruines. L’objectif se cale sur la porte du motel qui se referme lentement. FRANK (OFF) J’ai de suite compris à leur comportement que Dirac et Naval étaient amis de longue date. Grassement payés par Monsieur et Madame Accardo, le premier s’est improvisé conseiller scientifique, le second a prêté son établissement, le seul qui n’ait pas l’ombre d’un concurrent dans le secteur. Suzanne McCarlton est en mesure de vous montrer les transactions opérées, par l’entremise du mandat d’un tribunal de Seattle davantage impartial que celui-ci... SEQUENCE 47 – RETOUR AU TRIBUNAL LE JUGE MORGAN (essouflé) Abandonnez immédiatement ces diffamations et ce ton offensif ou bien vous allez rejoindre votre place dans quelques secondes ! FRANK (poursuivant) Toujours est-il que X, probablement un policier volontaire et dévoué à son supérieur, a été déposé dans le réfrigérateur du motel dès le matin par le Professeur Dirac, jusqu’à atteindre l’état de syncope précisément désiré. Ses fonctions vitales au plus bas, son corps a par la suite été laissé sur la route, n’attendant plus que nous... Romeo pose sa joue contre son poing, un rictus aux lèvres. SEQUENCE 48 – MOTEL "LE PARACLET" – INT. NUIT – FLASHBACK Vue sur la réserve nocturne où repose X, près du réfrigérateur horizontal. D’un plan général, le focus se concentre peu à peu sur le corps enveloppé. FRANK (OFF) La réserve est la seule zone de l’ensemble à être chauffée. Euphémisme. En vérité le motel n’a jamais été en phase de reconstruction. L’arrière en a été démoli pour nous contraindre à déposer le corps précisément dans cette pièce. En peu de temps le corps a pu sortir de sa léthargie, et X de ressusciter christiquement, du moins c’est ce que l’on aurait voulu nous faire dire. Une silhouette obscure non identifiable sort très lentement de son linceul. Elle se tient difficilement debout durant quelques secondes, peinant à se maintenir, puis jette sa jambe en l’air et se met à danser en cadence dans le noir, virevoltant sur elle-même avant de commencer un ersatz de breakdance, mimant des gestes d’androïde en marchant à l’envers. FRANK (OFF) Mais aussi vivant a-t’il été par la suite, il n’a pas pu ouvrir de lui-même la fenêtre de la réserve : trop haute pour un homme y compris de grande taille, cela aurait nécessité qu’il déplace les meubles de la pièce, mais par là-même il aurait facilité notre tentative de compréhension et compromis leur plan. La fenêtre ne s’ouvrant pas de l’extérieur, X était par conséquent accompagné d’un septième protagoniste. Anesthésié au préalable et caché dans un meuble, le seul d’entre tous à pouvoir atteindre la vitre... La silhouette noire s’arrête de faire le pitre. Elle regarde la fenêtre au- dessus d’elle et secoue la tête pour signifier son renoncement. Se grattant la tête, elle semble retrouver ses esprits et tape dans ses mains. Elle se dirige vers un tout petit meuble en bois sur sa droite et en ouvre la porte minuscule. Une ombre semble reposer à l’intérieur. SEQUENCE 49 – RETOUR AU TRIBUNAL Vue sur le Juge Morgan renversant toute une pile de dossiers en se relisant. LE JUGE MORGAN Hn... je ne me souviens pas que quelqu’un ait mentionné ce septième individu que vous nous sortez soudainement d’un chapeau magique. Tel dans un documentaire bas de gamme, un point d’interrogation blanc sur fond noir vient se greffer dans un cadre en haut à droite de l’écran. FRANK (le regard glauque) Il ne s’agit pas d’un être humain... SEQUENCE 50 – STORY-BOARD Vue sur une esquisse noir et blanc accompagnant le monologue. Elle représente vulgairement la forme d’un chat couché dans un meuble. Cette esquisse est la première vignette d’un story-board parcouru d’annotations étalé sur deux pages et que l’objectif suit case par case, de haut en bas. La deuxième vignette présente la silhouette de l’homme retirant le chat du meuble. La troisième présente la forme féline levant la tête par la fenêtre, derrière laquelle il pleut. La quatrième présente le chat bondissant contre la fenêtre en l’ouvrant par la même occasion. Mais cette vignette se retrouve brutalement couverte de ratures, puis éliminée. La cinquième qui la remplace présente le chat se couchant sur le sol en ignorant la fenêtre, au grand dam de l’homme. FRANK (OFF) Vous connaissez sans doute le proverbe qui dit que les chats ne dorment que d’un œil. Pour les indiens Pawnees et certains peuples d’Afrique Centrale, le chat est doté du don de clairvoyance et d’une intelligence hors du commun. Au Cambodge, on lui prête souvent le pouvoir de contrôler le flux solaire et par conséquent la température. Plusieurs exégèses ont émis l’hypothèse que le Lévitique interdisait formellement aux Hommes de manger du chat. Mais l’indépendance de cet animal sacré n’a pas été sans causer de soucis à nos protagonistes, qui comptait sur lui pour leur ouvrir le passage... SEQUENCE 51 – MOTEL "LE PARACLET" – EXT. NUIT – FLASHBACK Vue sur Magdala et Paul attendant devant la fenêtre de la réserve. Ils sont à l’extérieur du bâtiment, sous la pluie et ont l’air frustrés. MAGDALA Je ne comprends pas pourquoi ça ne marche pas, on l’a fait quatre fois avec succès ! Imbécile de bestiole, on a peu de temps ! PAUL (tenant une corde) C’est vous l’imbécile, vous pensez qu’il a envie de se prendre des trombes d’eau sur la tête ? Attirez-le avec un autre moyen. MAGDALA (vexée) Et quel moyen je vous prie ? Et l’autre idiot qui ne réagit pas... Magdala se met à tourner en rond dans l’herbe en stressant tandis que Paul reste stoïque à réfléchir à une alternative pour ouvrir la fenêtre. Magdala semble lui crier après tout en marchant. FRANK (OFF) Le félin confié à Mademoiselle Accardo était certainement apprivoisé pour se rendre aux pieds de sa maîtresse au simple énoncé de son nom. En temps normal, cela aurait fonctionné. Mais l’erreur a été de ne pas prévoir la possibilité d’une telle averse de pluie : dès lors le persan ne sortirait pas de son abri sans une bonne raison de le faire. Cela ne faisait absolument pas partie du plan de départ, mais le Professeur Dirac avait déjà croisé en ces lieux un certain Pollock auquel il allait demander sa collaboration pour une raison précise. SEQUENCE 52 – MOTEL "LE PARACLET" – EXT. NUIT – FLASHBACK Vue sur Paul et Jack revenant devant la fenêtre en question. Ils ont des bouts de viande avec eux dans un sac plastique déjà trempé. Magdala se dirige vers Paul en se tenant la tête. MAGDALA Non mais c’est qui lui ?! On ne recrute pas sans avertir Alan ! JACK (serein) "Lui" c’est quelqu’un qui va partager le butin du monsieur. Vous pouvez m’appeler Dyonisos, comme ça vous ne saurez pas. Paul désigne son sac plastique à Magdala. Elle fouille dedans en souriant tandis que l’objectif s’élève peu à peu au-dessus des trois associés improvisés. Un violent éclair vient projeter leurs ombres sur le sol. FRANK (OFF) Je l’ai su très récemment, mais le mouvement gothique actuel en tant qu’esthétique puise ses inspirations dans certaines liqueurs symboliques émises par le corps humain : le sang et le lait essentiellement. Monsieur Pollock se servait de viande crue et de sang bovin pour stimuler son imagination et peindre ses toiles. Dois- je vraiment poursuivre mon histoire alors qu’elle est presque finie dans la tête de chacun d’entre vous ? SCENE 53 – RETOUR AU TRIBUNAL Vue sur Romeo se levant brusquement à l’opposé du Juge Morgan. Il désigne sa tenue orange qu’il tire en avant. ROMEO (parlant fort) A quoi rime cela alors que vous n’avez aucun cadavre dans cette affaire ? Une fois la fenêtre poussée par l’animal à l’odeur du sang, Paul Dirac et Jack Pollock ont hissé l’homme au crâne dégarni hors de la pièce à l’aide d’une corde. Pour refermer la vitre, je suppose qu’ils ont porté Magdala Accardo à deux jusqu’à sa hauteur. Au passage quels gros veinards ils ont pu lui toucher les hanches. X n’avait plus qu’à s’enfuir, et les autres à revenir. Demandez les fibres à la police. Examinez les blessures des mains de Pollock. Jurés, vous avez tous les éléments. Le Juge Morgan et ses adjoints semblent très amusés. L’un d’eux a les larmes aux yeux et est obligé de cacher son visage contre la table. Frank assis près d’eux ne dit rien, le visage sombre et les yeux fermés. LE JUGE MORGAN Tous les éléments ? Haha, tous les éléments ? Vous voulez nous faire croire vous et votre maître d’épée que la clef de toute l’histoire réside dans l’appétit d’un chat persan qui ouvre les fenêtres ?! ROMEO (hurlant) OUI ! C’est ce que je veux vous faire croire ! Je veux vous faire croire que la vie est aussi risible que cette nuit là ! Je veux vous faire croire que la mort est aussi risible que cette nuit là ! X (OFF) Allons, tout le monde n’est pas obligé de perdre son calme comme ça... Le Juge Morgan relève la tête, la bouche entrouverte. Romeo se retourne en paralysant ses bras dans les airs. Frank rouvre soudainement les yeux. Au milieu du tribunal, entre les deux rangées de bancs du public, X vêtu de sa chemise hawaïenne se tient debout, l’air consterné et une dague en main. Un vulgaire verre de café en plastique vide est posé à ses pieds. LE JUGE MORGAN (sans voix) Qu’est-ce que... vous êtes... X Comme vous le voyez Darin, il n’y a pas eu de casse cette nuit là. Mais je sais que ma seule présence ne suffira pas à innocenter ces deux personnes dans votre esprit trop maladif. C’est pourquoi vous m’excuserez d’imposer ces images aux personnes sensibles... X soulève légèrement sa chemise fluorescente et se taillade lentement le flanc droit avec sa dague, le visage complètement inexpressif. Un brouhaha énorme et des cris de peur à ce geste émergent dans toute la salle. Les jurés se lèvent de leurs sièges et plusieurs personnes quittent le tribunal en courant, évitant l’homme en son milieu. Le Juge Morgan impressionné tente de faire revenir le calme en faisant cogner son marteau mais en vain. Frank et Romeo se dévisagent inquiets alors que du sang dégouline grossièrement dans le verre à café, s’étalant aussi autour. X (endolori) Pour... l’Eucharistie. X lâche sa dague à la lame pourpre au sol et laisse retomber sa chemise. Alors que plein de gens horrifiés déambulent dans le tribunal, Frank pris d’une intuition se lève brutalement de son banc à la gauche du Juge Morgan et saute par-dessus la barre. X remarque Frank arrivant vers lui et amorce plusieurs pas en arrière tout en souriant. Il interpelle le Juge Morgan. X (désignant le verre) Monsieur le Juge, vous avez désormais de quoi faire la comparaison et libérer ces deux hommes, ne ratez pas cette chance ! Le Juge Morgan s’est affalé sur son siège, silencieux et en sueur. X sort de la salle en se confondant dans la foule, suivi de près par Frank qui se lance à sa poursuite. Ils disparaissent de l’écran. Romeo se lève à son tour mais deux policiers l’enlacent pour l’empêcher de bouger. ROMEO (criant) Hé Frank ! Lâche-moi toi, le chauve dit que je suis innocent. Frank ! SEQUENCE 54 – TRIBUNAL DE PENNSYLVANIE – EXT. JOUR Vue sur Frank dévalant les escaliers blancs du grand palais de justice. Il regarde frénétiquement tout autour de lui tandis que des gens s’enfuient en courant derrière lui. Un air de musique classique débute sans s’annoncer, que seul Frank entend, comme si l’orchestre symphonique se trouvait à quelques mètres seulement. Frank regarde ses vêtements et constate qu’il a retrouvé son blouson et son pantalon habituels. Hagard, il a l’impression d’halluciner. Il fait quelques pas maladroits vers l’église située en face du tribunal que la camera nous montre depuis le bas vers le haut. Frank ouvre une grille noire menant à un petit jardin fleuri faisant le tour de l’édifice. Il lève les yeux vers les cloches de l’église, qui sonnent deux fois tout en restant pourtant immobiles. Le ciel est gris. FRANK (sans regarder X) Pourquoi faire le mort ? Quel bénéfice en fin de compte ? X est irrespectueusement assis sur une tombe, l’air décontracté. Le vent se lève et quelques feuilles volantes sont le seul obstacle s’interposant entre Frank et X, qui ont du mal à se scruter l’un l’autre. X Mort, mort... Seulement ce mot à la bouche. Il y a deux manières de disparaître. Disparaître soi-même, physiquement, ce qui est un moindre mal. Et disparaître du cœur des autres. Etre oublié. Oui je suis là devant vous, mais d’une certaine manière, je suis mort. FRANK Qui êtes-vous ? X Certainement pas un subordonné d’Alan Accardo, contrairement à ce que ton témoignage a pu aligner comme idioties. Je travaille seulement dans une petite boîte d’informatique, revenu modeste, même pas de quoi aller chez le coiffeur. Je voulais voir jusqu’où ta volonté de refuser les miracles pouvait aller. Et je n’ai pas été déçu : tu as préféré broder une explication peu vraisemblable mais cartésienne plutôt que d’adhérer à une réponse simple mais... "irrationnelle". Je t’avais laissé le choix entre les deux. FRANK (tristement) ... En fait vous avez manipulé ces gens. X Tu te réveilles Frank, c’est bien. Ne t’en fais pas, je les aiderai quand ils seront sous le joug des lois. Ils cherchaient un cobaye, je me suis proposé. Je n’aimais pas du tout la petite misère qu’ils voulaient te faire, d’un humour douteux. Je comptais leur faire rater leur minutieuse mise en scène. Je leur ai fait commettre quelques erreurs, que tu as découvertes. Mais je ne suis pas allé plus loin, car toi et ton ami me paraissiez être des cas intéressants. Frank adopte un air plus contrarié. FRANK Le seul d’entre eux qui n’ait pas été instrumentalisé par vos messages subliminaux... dans l’émission radio, Jean William Penn. X (amusé) Peut-être n’aimait-il simplement pas les rognons d’agneau ? Ou peut- être avait-il toujours en lui, malgré son handicap, quelque chose qui vous fait défaut à vous tous. Bravo Frank, tu as eu raison sur leurs intentions. Mais dans les faits... Tu m’imagines me laissant enfermer dans un frigidaire ? Ou bien me faire aider par une boule de poils ? Quoique, pour le chat... FRANK (froid) Vous voulez me faire dire que vous étiez bel et bien mort. Vous voudriez que je me mette à genoux à l’intérieur de ce bâtiment, de mon propre gré. Pour le moment, j’en suis incapable. X saute en riant de sa tombe. Il fourre une main dans sa poche puis entame un pas dans la direction opposée de Frank, qui ne bronche pas. X C’est bien pour ça que tu m’intéresses ! Un philosophe européen, je ne sais plus lequel je me souviens jamais des noms, a dit un jour "Savoir, c’est nier ce que l’on croit". Et toi alors, tu sais Frank ? Passe le bonjour au voleur de soutifs ! Frank regarde X partir en saluant, le visage pris d’un certain malaise. Plan large de Frank dans le jardin aux fleurs traversé par les feuilles mortes. La musique classique disparaît progressivement au profit du vent. SEQUENCE 55 – ROUTE INCONNUE – EXT. JOUR Vue sur un coffre de voiture qui se referme vivement. Romeo fait le tour de la voiture en se frottant les mains. Il s’installe dans l’habitacle à côté de Frank, qui cette fois est assis côté passager. Il met sa ceinture de sécurité tout en parlant.