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CPE et télévision : il n’y a rien de surprenant, juste la norme !

par Mad_Dog

Le traitement des médias au sujet de la « Crise du CPE » n’a strictement rien d’étonnant. Le mouvement débutait il y a 2 mois et les médias s’y intéressent à plein temps depuis 3 semaines, un mois environ.

Vu des médias, le mouvement anti-CPE se déroule comme toute grève étudiante.

Evidemment, en dessous du vernis des « on a jamais vu ça depuis... » et autres, son traitement médiatique est le même que toute révolte étudiante depuis des décennies.

Si pour les étudiants, tout commence le 7 février 2006 par la grève de la faculté de Rennes II, mis à part quelques manchettes dans les journaux, quelques caméras par-ci par là, ça n’est pas l’effervescence. Les mouvements ne font guère parler d’eux qu’au niveau régional, et très légèrement au niveau national par le blocage des voies SNCF ou des aéroports. Les reportages sont assez basiques, donnant à la fois la parole aux étudiants « en colère » et aux usagers « pris en otages ». Le journal de Canal + (assez réduit) n’en fera jamais l’écho.

Les médias ne commencent véritablement qu’à s’intéresser à l’affaire vers le 18 février 2006, lorsque, lorsque la coordination nationale des étudiants se réunis à Rennes pour lancer le mouvement. Et encore, les journalistes ne sont pas très nombreux sur place, leur accès est interdit dans l’enceinte des amphis où ont lieux les débats, et mis à part une poignée d’étudiant bénévoles, personne n’attend vraiment l’issue des débats.

Puis, c’est les vacances dans les diverses facs. Le mouvement continue son petit bonhomme de chemin sur la durée. Les diverses rédactions en parlent en milieu de journal, et les émissions hebdomadaires de débats commencent à en parler (Le Vrai Journal, Mots Croisés, 7 à 8, etc...). Les 26 et le 28 février, les grosses manifestations commencent et devant l’ampleur du mouvement, l’opinion est de plus en plus favorables aux anti-CPE. Du coup, les médias commencent à se faire acteur du mouvement. On montre que De villepin ne bouge pas. De plus en plus de facs prennent le relais. A la télé, on montre de plus en plus le face à face (ou le parallèle) anti-CPE/Villepin. La phrase de Villepin prononcée 1 mois auparavant ("J’écoute ceux qui contestent, mais j’écoute aussi ceux qui ne contestent pas") est reprise par les Guignols de l’info toute la semaine.

Depuis un mois, le point de vue d’un journal télévisé est le même. On commence par parler du gouvernement, les décisions monolithiques de Villepin ou de Chirac, les petites phrases de l’opposition. Puis, on parle des grèves :

- le lundi, on parle de la journée d’action nationale du lendemain, des syndicats présents, des perturbations possibles.

- le mardi, on parle de la manifestation de la journée, bilan des personnes mobilisées ; il y a souvent une manifestation qui a dégénéré à Paris, Marseille ou Rennes et c’est celle-ci qui fait la une des journaux. On ne parle que rarement des manifestations qui se déroulent dans le calme (celles-ci étant inintéressantes comme les trains qui arrivent à l’heure).

- le reste de la semaine, on parle des diverses initiatives des étudiants (pique-nique anti-CPE à la fac, prise de la préfecture de telle ou telle ville, etc...) ainsi que des manifestations qui tournent mal.

Puis, il y a toujours un sujet se voulant "plus en profondeur", mais qui ressasse ce qui est dit à chaque mouvement étudiant, comme la comparaison avec Mai 68, modèle absolu qui ressort à chaque grève un peu durable et mobilisant plusieurs catégories socio-professionnelles.
On va aussi s’inquiéter du sort des éléves non-grèvistes, ceux qui veulent reprendre les cours. Ne pas oublier que beaucoup de parents inquiets regardent les infos ou lisent le journal et veulent que leur progéniture ait leur année. On a donc, tout les deux ou trois jours, le point de vue d’un directeur d’université, expliquant que si la grève dure jusqu’à tel ou tel moment, on sera obligé de déplacer les examens.

Mais le sujet de prédilection reste tout de même la casse. Sujet anxiogène par excellence. On ressort l’idée que les casseurs n’ont rien à voir avec les manifestants, ce qui avait conduit, l’année dernière, à cette histoire de « racisme anti-blanc » et de jeunes de banlieues sans conscience sociale qui viennent dépouiller le manifestant blanc, riche et écervelé. On montre aussi l’inaction des pouvoirs publics qui laissent les manifestants se faire démolir. Ces sujets n’arrangent personne d’autre que les journalistes et défavorisent l’image des CRS qui passent pour des monstres, des organisateurs des manifs (ça ne donne pas envie de manifester) ou des jeunes des quartiers défavorisés assimilés aux voleurs (alors que la campagne de médiatisation expliquant que le CPE était une « chance pour les quartiers défavorisés » a lamentablement échoué).

Il est impressionnant de voir ou de lire souvent cette phrase « des casseurs qui n’ont rien à voir avec les manifestants ». Une façon de caresser dans le sens du poil les 5% de français qui étaient présents dans les rues le mardi 28 mars, ceux qui les soutiennent, ainsi que les diverses organisations syndicales, assimilées comme les « organisateurs de la manifestation ». C’est oublier qu’une manifestation est par essence un conglomérat de mécontents et que ces mécontents s’expriment tous de façons différentes. Assimiler la violence aux jeunes des quartiers défavorisés, c’est oublier les squatteurs, les étudiants et lycéens à tendance anarchiste, et autres curieux et sympathisants de la méthode radicale. On oublie aussi que chaque ville possède sa propre violence. A Rennes, on a assimilé la casse faite le jeudi 16 mars à une manifestation qui a mal tournée, alors que les affrontements entre les jeunes et les CRS sont monnaie courante chaque jeudi soir.

Bien entendu, comme toute chose dont l’on parle trop, il va forcément y avoir un reflux, un dégoût, ce qu’on appelle le pourrissement de la situation. Le journal CHOC avec « les images chocs des mouvements anti-CPE » paru ce mois-ci est selon moi le début de la fin.

La nouveauté, elle, est peut-être à chercher au niveau du regard que les grévistes ont des médias.

Les étudiants notamment. En règle général, les étudiants n’ont pas vraiment de souvenir des mouvements passés, la durée des études durant en moyenne de 2 à 5 ans. Les étudiants d’aujourd’hui ont des souvenirs assez vagues de l’affaire du CIP de Balladur et ne retiennent qu’une seule leçon de la grève contre le projet de loi de Devaquet de 1986 : pour qu’une grève se dégèle, il faut que ça termine par une bavure du côté de la police.
Néanmoins, les étudiants ont subits une grève il y a deux ans (contre les LMD) qui s’est soldée par un échec, et les lycéens (qui viennent grossir les rangs des étudiants) une autre l’année dernière. Le mouvement des mécontents est appuyé par les chomeurs, les intermittants du spectacles et les anciens d’EDF-GDF. Et tous savent très bien une chose : impossible de faire une grève qui marche sans couverture médiatique.

C’est en partie pour cela que les manifestations cherchaient plus à faire dans le terrorisme social dans les premiers temps. Bloquer une mairie ou une préfecture, pour quelques heures, non seulement c’est dur, mais ça ne fait pas réagir grand monde. Par contre, bloquer un centre ville, bloquer les voies de chemins de fer et les aéroports, c’est une « prise d’otage des usagers » qui fait parler d’elle. Depuis, celles-ci ont été rendues inutiles, en partie par le fait que les syndicalistes de la SNCF et des transports publics apparaissent solidaires du mouvement et donc que ces services seront suspendus les jours de grèves. Seul, maintenant, compte le nombre de manifestants et la violence de la manifestation. Beaucoup ont conscience que la couverture médiatique ne sera toujours pas là, et qu’un trop long mouvement, c’est aussi des médias qui s’essoufflent et qui risquent de parler d’autres choses. La mode de la grippe aviaire est passée, le virus s’étant mystérieusement arrêté à Metz, il y a un mois, pour les médias, alors que la maladie est toujours potentiellement présente. Il est donc tout à fait possible que les médias décident de lâcher le mouvement de mécontentement national pour se concentrer sur un autre sujet en quelques jours.

C’est pour cela que les organisateurs des manifestations « laissent faire » plus ou moins consciemment les casseurs : on sait qu’un dixième des manifestants vont dévier de la manifestation, histoire de casser le siège de l’UMP ou le Virgin Megastore, mais on ne va pas l’empêcher car on sait que c’est aussi un moyen de faire parler du mouvement.

« Mise au point n° 9 : Nous sommes les héritiers de l’échec de tous les "mouvements sociaux" non seulement depuis trois ans (profs, retraites, intermittents, LMD, EDF, lycéens), mais depuis 1986 au moins. De ces échecs, nous avons tiré les leçons. Le premier d’entre eux porte sur les médias. En se faisant écho du mouvement, les médias en deviennent de fait une composante qui, lorsqu’elle se retire (généralement au même moment que les bureaucraties syndicales) viennent provoquer son effondrement. La force d’un mouvement est sa puissance effective, non ce qui s’en dit, les ragots sur son compte. Le mouvement doit se garder par tous les moyens, fût-ce par la force, de l’emprise médiatique et élaborer une parole qui lui soit propre.

Mise au point n° 10 : Aucun des "mouvements sociaux" des dernières années n’a obtenu en des mois de "lutte" ce que les insurgés de novembre ont discrètement obtenu en trois semaines d’émeute - suspension de toutes les radiations des aides sociales dans les quartiers concernés, rétablissement du financement aux associations les plus absurdes. Et ce sans rien demander. Revendiquer, c’est formuler son existence dans les termes mutilants du pouvoir, c’est concéder à l’adversaire l’avantage du terrain. Même du point de vue de qui veut obtenir quelque chose c’est con »
- Extrait d’un tract du Comité d’Occupation de la Sorbonne en exil (COSE)

Attitudes critiques ou réalistes sur les médias, ceux-ci sont toujours vus avec méfiance dans les mouvements de grèves. Par exemple, l’attitude d’une équipe d’Envoyé Spécial venu à la fac de Rennes II, a été perçue négativement lorsque ceux-ci ont tentés de récupérer gratuitement des enregistrements vidéos personnels des grévistes. Informés, par Internet, du coup moyen d’un reportage, les étudiants on préféré faire un montage d’images qu’ils pourraient monnayer eux-même aux médias (les caisses de grève ayant toujours besoin d’être remplies !).

Au final, des médias qui caricaturent et simplifient un mouvement populaire qu’ils ne semblent pas comprendre, et des manifestants qui se méfient des médias comme de la peste, tout en flirtant avec eux, sachant qu’ils sont le seul moyen de trouver le salut.

Bref, rien de surprenant... juste la norme.