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Des menteurs chez Bataille & Fontaine

par Jeff Gautier

Suite au canular organisé par une journaliste et aux révélations de participants, il est apparu que l’émission Y’a que la vérité qui compte avait accueilli des affabulateurs en son sein. Mais est-ce si étonnant ?

Le « scandale » a surgi en ce début novembre avec un article paru dans Télérama, et relatant le passage d’une journaliste dans l’émission ayant, pour l’occasion, inventé de toutes pièces une histoire susceptible de plaire à la production.
A sa suite, plusieurs anciens participants ont avoués avoir, eux aussi, inventé une histoire afin de passer à la télé.

L’émission qui devait nous proposer des instants de vérité se retrouve donc avec des cas de mythomanie prémédités. Cela peut paraître paradoxal.

Pour ceux qui ignoreraient tout du concept, petite présentation de l’émission.
Une personne contacte l’émission car elle a une vérité à dire : cela peut être une déclaration d’amour, une demande de réconciliation, de renouer des liens avec une personne que l’on avait perdu de vue, d’avouer quelque chose à un proche, etc... L’émission prend alors contacte avec l’autre personne sans lui dire qui l’invite. Sur le plateau, l’invitée prend place dans un fauteuil, découvre qui l’a fait venir ; l’autre énonce sa vérité. L’invitée a alors le choix d’ouvrir ou non le rideau qui les sépare, acceptant ou non d’accéder à la demande de son hôte.

Mais la vérité promise peut-elle naître au sein d’une émission de télé ?
Oui et non, car en jouant sur les mots, j’aurais tendance à dire qu’apparaît une vérité. Une vérité susceptible d’intéresser le public.

La présence de la caméra tout d’abord, tronque les débats.
Elément simple mais à la base du concept. La caméra, de par sa simple présence, entraîne chez les sujets filmés, un changement de comportement, que ce soit dans le cadre d’une émission de télévision, d’un reportage ou d’un film.
Il est normal qu’une émission soit filmée me direz-vous ! Soit.

« Seule la vérité est importante, et rien d’autre ».
Tel est le credo apparent de l’émission.
Pourtant, d’un bref regard, tout laisse à penser que l’on est plus face à un spectacle qu’à une émission de confessions :


- Le Décor :
Le rideau, élément-clef de l’émission qui a fait sa renommée, et qui sépare les participants ; voile blanc semi-transparent et rétro-éclairé, diffusant ainsi un halo de lumière entre eux.
Les marches qui conduisent à la scène, décorées d’énormes lampes dignes d’un music-hall.


- Les Spectateurs :
Ils observent dans une lumière tamisée, réagissent à l’unisson comme le fait le public de n’importe quel jeu, et qui placés en ovale autour de la scène centrale, donnent l’apparence d’une véritable arène de cirque (car les édifices romains étaient le théâtre de spectacles nettement plus violents !).


- La Façon de filmer les participants :
Plans serrés sur les visages, de manière à ne rater aucune réaction, comme on le ferait pour une scène importante de film. Réactions multipliées par les écrans plasma suspendus au plafond, de part et d’autre du rideau.


- Les reportages :
Ils retraçant le parcours des participants, leur cadre de vie, ce qui les a amenés sur le plateau, commentés par une voix-off dramatisante.


- Les petites blagues du duo d’animateur :
En cherchant à détendre l’atmosphère, ils lui font du même coup perdre le sérieux et la crédibilité de ce qui va être révélé.


- Le discours des participants :
Ils ne sont pas forcément toujours très spontanés. Et à la rigueur, il vaut peut-être mieux que cela soit préparé, car les voir bafouiller pendant 5 minutes, cela deviendrait vite agaçant et ferait fuir le téléspectateur. Mais qui dit que le contenu n’est pas arrangé au passage par l’équipe de production.


- La coupure publicitaire :
Placée stratégiquement avant que chacun découvre qui est de l’autre coté du rideau, le tout agrémenté de plans sur les visages angoissés des participants, digne d’un cliffhanger de série TV.

Ajoutez à cela les tendances à l’enjolivement, à la déformation aussi, de manière à conserver certains éléments au détriment d’autres, ceux susceptibles d’intéresser le plus le spectateur. Les gens ne mentent pas, mais la réalité est manipulée pour les besoins de l’émission (chose là encore relativement normale).
Et vous en venez à la conclusion que de cette émission, il ne peut ressortir la vérité. Car ce n’est pas son but.
Bataille & Fontaine : « Seul le Spectacle compte ! »

Dès lors que la vérité est accessoire, pourquoi s’étonner que certains inventent des histoires pour passer à la télévision ?
Cette mise en scène est au contraire susceptible d’attirer les escrocs de tout poil. Passer à la télé est la passion de certains et cette émission leur offre la possibilité de se mettre en scène. Pourquoi s’en priveraient-ils ?
Car peu importe que tout cela soit vrai ou faux en fin de compte. On est là pour émouvoir le téléspectateur et rien d’autre. Et le téléspectateur le sait, même inconsciemment. Il vient là pour le spectacle, pour les émotions, pour prendre partie.

De paradoxe, il n’en existe pas.
Certes, le titre accrocheur de l’émission laisse à penser le contraire (et encore). Mais il suffit de regarder quelques instants le programme pour immédiatement comprendre que de la vérité, tout le monde s’en moque.
Que l’on aime ou non l’émission, dire qu’elle est ici pour donner des choses vraies serait hypocrite. On ne nous offre là que du chiqué. Et c’est se voiler la face que de croire le contraire. Le spectateur veut de l’émotion, on lui en donne.
Quelqu’un peut-il, de toute bonne foi, être persuadé de voir quelque chose de complètement vrai se dérouler sous ses yeux ? Sincèrement, je ne le crois pas.

Le tour joué à Bataille et Fontaine par la journaliste de Télérama, Emmanuelle Anizon, a plus déclenché une polémique sur la déontologie des journalistes que sur l’émission elle-même. C’est un peu l’arroseur arrosé, en somme, les animateurs passant pour les victimes et la personne qui tentait de dénoncer leurs pratiques pour le méchant inquisiteur sournois.
Car au bout du compte, que les invités disent la vérité ou non, qui s’en préoccupe ? Quelle importance cela peut-il bien avoir du moment que chacun (invités, producteurs, téléspectateurs) y trouve son compte ?

Même si certains pourront trouver tout cela bien hypocrite ; mais la télé en général ne l’est-elle pas ? Car cette émission est-elle la seule à ne pas montrer ce qu’elle est sensée montrer ? Bien sûr que non. Un certain animateur-producteur du Service Public par exemple, devant lequel beaucoup sont en quasi-extase, aurait sûrement beaucoup à raconter...

Alors plutôt que d’un paradoxe au sein d’une émission phare de la première chaîne française, ne faut-il pas plutôt y voir là un symbole de ce qu’est la télévision ; à savoir un média derrière lequel nous nous retranchons, mais qui ne nous donne en définitive que ce que nous lui commandons ?