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France Télévision cherche Patron désespérément

par Sullivan Le Postec

Le 22 août dernier Patrick de Carolis prenait ses fonctions à la tête du groupe France Télévision (France 2, France 3, France 4, France 5 et France Ô). Il a cinq ans devant lui pour une ‘‘Mission : Impossible’’... qu’il était loin d’être le mieux placé réussir.

On l’a dit et redit un peu partout depuis 15 ans, mais sans que cela ne semble jamais atteindre ceux qui sont susceptibles de changer les choses. On prendra donc la peine de le redire encore une fois. Le mode de renouvellement de la présidence du groupe France Télévision est d’une absurdité sans nom. Cette répétition aujourd’hui n’est pas dénuée de pertinence : le fait aura rarement été autant visible que cet été.

Cette Présidence est un poste à siège éjectable, réservée à un candidat sélectionné par des méthodes pour le moins douteuses, à qui on confie un mandat parfaitement illisible pour une durée qui ne permet pas sa mise en œuvre !

L’instabilité
érigée en principe de fonctionnement


Rien ne permet mieux de se rendre compte de l’instabilité permanente à la tête de France Télévision que quelques simples comparaisons. La direction Le Lay - Mougeotte de TF1 est en place depuis la privatisation de la chaîne il y a 20 ans. Jean Drucker et Nicolas de Tavernost veillent sur M6 depuis sa création en 1986. Quand à Canal+, sa direction initiale autour de Lescure et de Greef est restée à son poste pendant plus de dix ans après la création de la chaîne, avant une éviction dont on se souvient et qui fut le point de départ d’une longue période de turbulences. Celle-ci conduisit à de profonds bouleversements de tout le groupe Canal et à une perte de terrain de plus en plus marquée que la chaîne cryptée commence tout juste à redresser. Le lien entre le jeu de chaises musicales à la direction de la chaîne et la défaillance en terme de programmes et de résultats est évident. Mais la situation n’était voulue par personne, elle était le résultat des désordres économico-financiers du groupe.

France Télévision et ses chaînes, elles, sont plongées dans une telle situation par un principe de fonctionnement incontournable. En effet, quoiqu’il arrive, le mandat est remis en jeu tous les cinq ans. Depuis 15 ans, Hervé Bourges, Marc Tessier et maintenant Patrick de Carolis se sont succédés à la tête du groupe, amenant et remportant à chaque fois avec eux la quasi-totalité des principaux postes de direction de l’ensemble des chaînes du groupe.
Il est facile d’imaginer à quel point le renouvellement complet et brutal de l’ensemble des exécutifs au même moment peut être paralysant. Mais signalons aussi qu’entre la période de campagne et la prise de poste du nouveau Président, c’est, de manière systématique, la mise en place d’une vacance de pouvoir de deux à trois mois pendant l’été. Le principe de départ était sans doute que pendant cette période, tout le monde est en vacances et que tout cela n’est pas bien grave. Reste qu’avec la privatisation large de l’audiovisuel opérée dans les années 80, la physionomie du secteur a été profondément bouleversée. Devenu hyper-concurrentiel, il ne pardonne pas le dilettantisme ni l’amateurisme.
Résultat, pendant qu’à France 2, on remettait tout à la rentrée, la chaîne s’est faite, cet été, souffler par TF1 un important contrat avec la Warner qui lui offrait l’exclusivité de la diffusion des productions cinématographiques du studio (‘‘Harry Potter’’, ‘‘Matrix’’) et une priorité à l’achat de ses productions télévisuelles (‘‘Urgences, FBI : Portés Disparus’’). Un énorme raté.
Sans compter qu’à peine élu, le nouveau Président doit défendre devant la presse les grilles de rentrée de ses chaînes... qu’il n’a pas créées et auxquelles il ne souscrit pas. Sinon, il n’aurait pas jugé utile de se présenter face à son prédécesseur !

Un mode de sélection
peu convaincant

C’est le CSA qui procède, tous les cinq ans au début du mois de juillet, à l’élection du Président de France Télévision. Auparavant, les candidats, parmi lesquels, s’il le souhaite, le Président en exercice, sont appelés à se déclarer et sont invités à présenter aux neufs « sages » le contenu de leur projet pour le groupe.

Le Président en exercice est donc un candidat comme les autres, jugé sur son « projet » futur. On suppose que son bilan entre dans les données prise en compte par le Conseil. Quoique la question se pose alors immédiatement du bilan positif de Marc Tessier. Ses résultats sur les plans économiques comme de l’audience étaient satisfaisants. Pendant sa présidence, le redressement de la fiction, notamment sur France 2, a été évident. Et la production d’œuvre est censée être l’un des principaux objectifs à remplir. Ca ne l’a pas empêché de prendre la porte.
Dans le même temps, le CSA aura administré une nouvelle fois les preuves de son effarant manque d’indépendance. Retour logique d’ascenseur, les neufs sages mis en place par le pouvoir gouvernemental ont élu le candidat le plus plaisant aux yeux du pouvoir gouvernemental : Patrick de Carolis, auteur il y a quelques années d’un livre d’entretien avec Bernadette Chirac...
Et tant pis si l’homme n’a pas d’expérience de direction équivalente à celle d’une holding aussi importante que France Télévision.

Un mandat
illisible

La tâche que doit remplir le Président du groupe France Télévision est représentative de l’hypocrisie qui règne au Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, et s’avère de plus en plus digne du gouffre qui sépare les programmes à l’antenne de TF1 du projet pour lequel le CSA les a supposément mis en place.

Les objectifs fixés sont pour le moins flous. Le service public doit avoir une politique d’exigence et faire de l’audience. Il doit élever le débat, mais plaire à un large public. De belles paroles qui tiennent bien peu face à la réalité : il est bien évident qu’il vaut mieux pour les dirigeants des différentes chaînes (à l’exception notable de France 5) qu’ils obtiennent des résultats du coté de l’audience plutôt que de l’exigeance qualitative s’ils veulent rester en place. L’absence de qualité d’une émission ne vaudra guère que quelques papiers dans la presse. L’absence d’audience, elle, est synonyme de baisse des rentrées publicitaires dont les chaînes, et surtout France 2, sont dépendantes.

On pourrait lister ici les émissions qui n’ont de toute évidence rien à faire sur les grilles de France 3 et (surtout) de France 2, mais il est fort probable que vous les connaissiez malheureusement aussi bien que nous.

Cinq ans
pour ne rien faire ?

Au-delà des difficultés majeures qu’un changement de Présidence va créer en elle-même, il faut également signaler que le mandat de cinq ans permet à peine de mesurer réellement la réussite ou l’échec d’une politique dans le secteur audiovisuel.
Il faut au moins un an pour pouvoir modifier les émissions de plateau : il est en effet impossible de les arrêter du jour au lendemain, surtout si elles font de l’audience. Au mieux les nouvelles directions peuvent effectuer des retouches à la grilles six mois après leur entrée en fonction, en janvier. Mais seule la grille de la rentrée suivante permettra de commencer à dégager une ligne éditoriale. Et même à cette date, la nouvelle direction a de bonnes ’chances’ d’être encore engagée par des contrats de plusieurs années avec des producteurs. D’ailleurs, Patrick de Carolis a déclaré que, pour sa part, il mettrait fin à certains contrats des animateurs-producteurs qui prévoyaient l’achat obligatoire par la chaine d’un nombre pré-défini d’heures de programmes produites par ces sociétés de production.
Dans le domaine de la fiction, c’est encore plus long. Le temps minimum de développement d’une oeuvre à l’heure actuelle en France, à fortiori sur un service public qui compte ses sous, est de pratiquement deux ans. Bien souvent, c’est trois ou quatre ans qui séparent le démarrage d’un projet de sa mise à l’antenne.
On le voit : la mi-mandat est déjà dépassée quand la grille de programme commence à être représentative de la nouvelle direction.

Mais d’autres facteurs rentrent en ligne de compte : il est impossible de changer de manière brutale la ligne éditoriale d’une chaîne, au risque de s’aliéner le public pré-éxistant avant d’avoir réussi à faire venir celui qu’on espère atteindre. Un changement de direction prend donc nécessairement des années. Et il faut encore compter en années pour pouvoir juger des résultats sur le public, les tendances évoluant lentement et se comparant de saison télévisuelle en saison télévisuelle.

Le Projet
de Patrick de Carolis

On avouera tout de même que certains points du projet défendu par Patrick de Carlois sont très positifs. On mesurera donc dans les mois et les années qui viennent ce qui relevait du voeu pieux et ce qui se sera concrétisé.

Outre son intention de mettre fin aux package deals avec les animateurs-producteurs évoqués plus tôt, les premières actions de de Carolis auront été la réduction de quelques minutes du journal de 20 heures qui aura permi de revenir à un prime-time commençant à 20h50 plutôt que 21h et la mise en place de bande-annonce communes présentant l’ensemble des programmes de première partie de soirée des cinq chaînes du groupe.

Pour l’avenir, de Carolis a fait quelques annonces suceptibles d’intéresser le membre du FLT. D’abord la fin des oeuvres inédites programmées après minuit, ce qui signifierait la disparition de la case "millenniumesque" de la série du jeudi soir qui débute entre 1 et 2 heures du matin. Mais les séries de cette case (Millennium, donc, mais aussi Six Feet Under et A la Maison Blanche) disparaitront-elles purement et simplement ou seront-elles vraiment programmées ailleurs ?
Ensuite, il a fait le voeu d’une diversification des cases dévolues à la fiction, et d’un renforcement et d’une mise en valeur des deuxièmes et troisièmes parties de soirée qui passeraient par un raccourcissement des primes. L’ouverture de cases de fiction en deuxième partie de soirée est une vieille revendication des scénaristes, à la recherche de moyens de viser une cible plus fragmentée à qui il sera moins difficile de proposer autre chose que du formaté.
Mais le doute provient maintenant de la personnalité du Président de France Télévision : la vision très patrimoniale de la télévision qu’en a Patrick de Carolis pourra-t-elle se concilier à une fiction française épanouie, ou bien, comme par le passé, l’avenir ne sera-t-il fait que d’adaptations de grandes oeuvres de la littérature française ?
On jugera sur pièces. Du moins si la fiction n’est pas phagocytée par la télé-réalité, à laquelle Marc Tessier a fait jusqu’ici barrage. Mais de Carolis, lui, n’y est pas opposé et projette un programme de télé-crochet musical. Voilà une annonce qui laisse dubitatif sur les ambitions nouvelles du groupe...