Identification

Contact

Front de Libération Télévisuelle
27 rue Haxo
75020 Paris

Reseau

Recherche

:: Articles > Analyse ::

Koh-Lanta vs. Survivor

par Jérôme Férec

En France, Koh-Lanta est diffusé chaque été sur TF1 depuis cinq ans.
Aux Etats-Unis, Survivor est à l’antenne depuis 2000 et débute cet automne sur CBS sa 11ème édition.

Ce sont deux versions de l’émission suédoise de 1997 Expedition Robinson, celle-là même qui a lancé avec Big Brother deux ans plus tard, le genre nouveau et le phénomène mondial de la « télé-réalité ».
Si les adaptations de Robinson sont toujours à l’antenne en France et aux Etats-Unis, l’adaptation française de Big Brother en France ne l’est plus depuis deux ans, et l’américaine, toujours diffusée, elle, a subi des modifications de fond importantes.

A travers l’analyse de Koh-Lanta et Survivor, nous tenterons de montrer comment deux chaînes de deux pays différents envisagent la notion de « télé réalité » cinq ans après l’apparition du phénomène et la façon avec laquelle elles s’adressent au public de ce nouveau genre.

Quelques précisions historiques pour débuter.

Comme dit précédemment, les premiers phénomènes de « télé-réalité » n’ont eu initialement lieu ni en France, ni aux Etats-Unis. Ils ne correspondaient pas de plus aux premières émissions filmant sur une longue période des candidats, ce type d’émission existait déjà (voir The Real World sur MTV USA).
Les ajouts nouveaux qui ont popularisé la télé-réalité par son sous genre dit de « competitive real-tv » / « télé réalité de compétition », d’abord en Scandinavie et en Hollande, sont l’importance des sommes mises en jeu et l’élimination brutale des concurrents soumise à un vote.

Les Etats-Unis et la France ne tardent pas à produire des versions locales de ces émissions.
En France, le premier concept à débarquer est celui de Big Brother : un groupe d’inconnus est « séquestré » dans un studio de télévision imitant un intérieur quotidien et l’un d’entre eux est éliminé par le public chaque semaine. Les péripéties sont anecdotiques : outre les sorties de concurrents et la désignation des vainqueurs, les points culminants sont la formation de couples et les premières consommations charnelles.
Loft Story est un succès énorme pour M6, qui provoque un engouement sans précédent pour un programme de la chaîne et une tempête médiatique.
L’arrivée de Koh-Lanta sur TF1 quelques mois plus tard se fait quasiment sans échos et obtient des audiences justes correctes.

Aux Etats-Unis, l’adaptation qui casse la baraque est celle d’ Expedition Robinson : un groupe d’inconnus, isolé dans un environnement hostile, est divisé en deux tribus qui s’affrontent dans des jeux qui leur permettent d’améliorer leurs conditions de vie quotidiennes ou d’éviter d’avoir à éliminer l’un de leurs membres.
Survivor est le programme estival qui a réalisé la plus forte audience de tous les temps aux USA pour sa première saison et fait maintenant partie de la soirée gagnante du jeudi de CBS, celle qui draine le plus de spectateurs de toute la semaine.
Le lancement de Big Brother en 2000 quelques semaines après le début de Survivor fut une déception pour la même CBS.

La construction générale d’un épisode de Survivor et d’un de Koh-Lanta est identique : résumé de l’épisode précédent, générique, point sur la situation dans les deux tribus (ou celle, unique, que composent les derniers concurrents dans la deuxième époque du jeu, après la phase dite de réunification), épreuve de confort, re-point sur les tribus, épreuve d’immunité, points sur les tractations avant le conseil, conseil tribal où l’animateur de l’émission pose quelques questions aux concurrents avant que ceux-ci ne votent à bulletin secret pour un des présents, tous candidats à l’élimination, dépouillement, départ de la personne désignée par le vote.
Un format très strict qui semblerait ne laisser qu’une place très réduite aux variations.

Pourtant, des différences flagrantes sautent immédiatement aux yeux et aux oreilles. Même pour celui qui ne verrait que dix minutes d’un seul épisode de chaque émission.

Dans Koh-Lanta, en plus des images, du son « live » et de la musique, une voix-off (celle du présentateur) détaille tout ce qui se passe à chaque moment et elle réexplique souvent ce qui vient d’être présenté au cours d’une scène de quelques minutes, sans apporter aucune information nouvelle.

GIF - 86 ko
Extrait de Koh-Lanta - 4.07

Ce n’est qu’un exemple d’ajout de signaux explicatifs. On compte également le carton en bas d’écran qui résume la situation en train de se dérouler.
Quant à la couleur qui représente l’équipe « Mogo », faites vos jeux !
(De plus, si, dans Koh-Lanta, comme dans Survivor, les noms des équipes changent tous les ans, en France ces noms ne sont jamais utilisés par la voix off ou le présentateur : on parle toujours des « jaunes » et des... « rouges », et ce, tous les ans !)

On ne pourra pas reprocher à TF1 d’ignorer que l’image audiovisuelle est comme toute image, polysémique.
Car là où CBS semble estimer qu’un montage de plans et un montage musical suffisent à transmettre une signification claire de la situation à l’écran, ou en tout cas de la signification que la production veut transmettre, TF1 n’a pas cette assurance et sur empile les éléments de sens bien basiques tous dans la même direction.
Pourtant CBS n’est pas très subtile non plus. Régulièrement, un concurrent commente individuellement face à la caméra un événement qui a été montré et monté à l’écran. Ces interventions ne sont pas uniquement redondantes, elles permettent d’avoir le point de vue du concurrent sur l’événement, ce qu’il en a en pensé sur le moment, puis plus tard, et sur ce que cela change sur son état d’esprit dans le jeu.
Mais que le téléspectateur français se rassure. TF1 utilise aussi ce procédé !

Cette abondance de messages redondants est une spécificité des émissions françaises, que l’on ne retrouve ni dans Survivor donc, ni dans la version originale suédoise, ni dans les versions anglaises ou australiennes que j’ai pues voir.
Sa présence dans Koh-Lanta est une conséquence évidente du succès de Loft Story, qui a initié cette écriture télévisuelle didactique à l’excès avec son lot de cartons explicatifs en bas des images, de commentaires des concurrents sur les événements et d’interventions répétitives du présentateur.
Cette écriture se justifiait peut être pour une émission où il fallait tenter de donner l’impression d’un sens à la vacuité des conversations des concurrents et à l’absence de tout événement dramatique.
A Koh-Lanta, elle donne simplement l’image d’une émission qui considère ses téléspectateurs comme très limités intellectuellement.

(Sans mentionner que la voix off peut asséner des platitudes à la limite de l’insulte : « la plastique longiligne de Coumba est un avantage, Christine est un peu handicapée par ses formes généreuses » [1] !!)

L’écriture française est une des explications de la faible efficacité des épisodes de Koh-Lanta par rapport à ceux de Survivor. La voix off casse particulièrement leur rythme, mais elle n’est pas seule en cause.
Pas non plus seulement le fait que pour condenser trois jours de jeu, l’émission française a besoin de soixante cinq minutes et l’américaine de quarante deux.

La qualité du montage y joue un grand rôle.
Celui des scènes (que ce soit celles des jeux, des intrigues dites de stratégie ou bien les simples événements sociaux dans les tribus) de Koh-Lanta ne peut rivaliser avec le travail impeccable de Survivor. Les américains convoquent l’arsenal visuel et sonore des fictions les plus efficaces : alternances de plans variés, cadrages originaux, nombreux thèmes musicaux...
Malgré le fond assez aléatoire (car peu scripté) des rushes, ceux là sont traités aux USA de façon à pouvoir raconter des histoires.
Car, bien qu’il s’agisse de télé-réalité, les américains semblent ne pas avoir oublié que « drama is good television ». Ou plutôt ils ne savent pas encore que la routine et la vacuité peuvent faire de l’audience.

Des histoires. Du rebondissement. Du drame. Et donc des personnages.
C’est ce qui va donner de l’intérêt aux deux épreuves/jeux de chaque épisode et surtout au reste des épisodes. Donc à l’émission.
Une émission qui se concentre sur la survive d’un groupe dans un environnement hostile ?

Il est clair que la survie est la vitrine de l’émission. Le prétexte qui assure son identité. Mais l’intérêt est ailleurs.
Il est dans l’élimination tous les trois jours d’un concurrent par les membres même de son équipe. Il ne s’agit plus de survivre aux éléments, mais à ses compagnons.
La distribution des personnages, enfin la sélection des candidats, est donc cruciale pour la réussite de l’émission.

Dans Survivor, la distribution est toujours un mélange de fortes personnalités, de naïfs et de stratèges, aux antagonismes personnels très clairs (l’homosexuel flamboyant et le fermier traditionaliste offrent des scènes savoureuses dans « Survivor :Africa », l’avocate enrobée de quarante ans face aux bimbos de « Survivor :Amazon » également...). Convenons que la faim et la fatigue dues aux conditions du jeu dépassent le gimmick et permettent d’exacerber les réactions entre concurrents.
Conflits, alliances, promesses, mensonges, tractations, menaces sont le piment de l’émission.
Avec des participants, qui dès la saison 2, ont tous déjà vu l’émission et en connaissent le principe.
Les stratégies de survie sociale s’organisent très tôt dans le jeu, et les concurrents bénéficient des erreurs de ceux des saisons précédentes.
Un peu d’intertexualité, y’a que ça pour maintenir l’intérêt de saison en saison.

Dans Koh-Lanta, à chaque nouvelle saison, on a l’impression de repartir à zéro, avec une distribution qui semble découvrir le jeu une fois débarquée sur place. Aude, dans le premier épisode de la saison 5, réalise qu’il faut participer à un vote parmi ses compagnons. Elle estime ne pas pouvoir hiérarchiser les mérites de chacun pour parvenir à une décision et décide de partir.
Dans la cinquième saison du jeu !!!
Les stratégies se mettent en place en général très tard dans les saisons et se résument quasiment toutes à rouges contre jaunes. L’intérêt reste assez limité d’une année sur l’autre.
Et l’ombre de Loft Story plane toujours... Il y a toujours un bon quart des candidats qui ont des grosses difficultés d’expression, qui se débrouillent avec une centaine de mots à leur vocabulaire. Elaborer des stratégies complexes dans ces conditions n’est pas des plus évidents.

Mais la grande différence entre ces deux adaptations est que l’une assume ses intentions, pas l’autre.

CBS assume qu’elle utilise le montage pour transformer ses concurrents en personnages quasi fictionnels et qu’elle provoque des tensions entre eux.

Rapidement dans une saison, certains endossent des status très clairs comme « le méchant odieux » (cf. Jeri Manthey dans « Survivor :The Australian Outback », Johnny Fairplay dans « Survivor :Pearls Island »), la « femme fatale » (Jenna Morasca dans « Survivor : Amazon »), le « gentil méritant » (Colby Donaldson dans « The Australian Outback », Ethan Zohn dans « Africa » ), le « manipulateur sans scrupule » (Richard Hatch dans « Borneo » , Rob dans « Amazon »)...

JPEG - 13 ko
Le conseil tribal de Survivor : une nouvelle occasion de mettre de l’huile sur le feu (1.10)

La chaîne favorise les conflits, les clans, les règlements de compte, particulièrement pendant les conseils tribaux où Jeff Probst, l’animateur, met de l’huile sur le feu en soulevant les non-dits existants entre les concurrents, en remettant en cause leur sens du jeu et en leur rappelant qu’ils jouent pour un millions de dollars.
Dire que Survivor encourage les comportements les plus abjects de l’être humain est, à mon sens, une erreur de perception.
Car l’émission s’efforce avant tout de créer du « drame » au sens premier du terme.
Avec l’intelligence de ne pas se poser en juge de ces comportements. La trahison et la manipulation étant des composantes de stratégie et des moteurs d’intrigues, elles ne sont considérées que comme des cartes d’un jeu.
Il n’y a pas dans Survivor de bonnes ou de mauvaises personnes : il n’y a que de bons ou de piètres joueurs, des personnages intéressants et des personnages ennuyeux.

Les concurrents savent que leur image va être utilisée pour construire des personnages : lors du segment final de la saison 7, le segment où tous les concurrents sont présents sur un plateau, l’un d’entre eux avait manifesté sa déception face à l’image qui avait été donnée de lui, que la réalité pendant le tournage était très différente, mais que « that’s the game, if it makes good television ! » (« C’est le jeu... Si ça permet de faire de la télévision efficace ! »).

TF1 au contraire refuse d’assumer la manipulation de l’image des candidats et encore moins les comportements « négatifs » générés par le jeu.

Dans Koh-Lanta, on a affaire à de vraies personnes, pas à des personnages. C’est une volonté évidente de la chaîne et une nouvelle conséquence de l’influence de Loft Story.
En France, le succès de la télé réalité s’est construit sur l’observation quotidienne d’un groupe de personnes contenu dans une réplique d’une habitation usuelle.
Pas de raison que le succès ne soit pas le même pour le suivi d’un groupe de personnes dans un environnement différent de celui du quotidien.
De façon à rapprocher le téléspectateur avec la « vérité » des concurrents, continuellement au cours des épisodes, TF1 propose des petits reportages sur certains d’entre eux dans le « civil » en s’efforçant de les présenter sous un jour positif, avec cette fois encore l’utilisation d’un commentaire en voix off. Les concurrents sont tous des gens formidables, des « bons vivants », des « pères de famille aimants », des « jeunes femmes impliquées dans leur travail et dans leur vie de famille », des « jeunes femmes proches de la nature et passionnées par les animaux »...
Chaque saison propose donc un échantillon de personnes toutes vraies, toutes méritantes. Méritantes selon les critères de la chaîne.
Embarquées non dans un jeu, mais dans une « aventure humaine extraordinaire », « une expérience de vie hors du commun ».

Dans les résumés des épisodes, où sont rappelées, même au bout du septième épisode de la quatrième saison, soit après plus de cinquante épisodes, les règles de l’émission, il est expliqué que « l’un après l’autre, [les concurrents] vont devoir quitter l’archipel, chassés de ce paradis ou bien de cet enfer, par le vote de leurs compagnons rassemblés autour du puits de l’implacable conseil. » [2].
Mais c’est la dernière phrase. Pas d’explication sur le but de ces éliminations. Pas de mention d’un prix à gagner, d’argent en jeu. On est loin du : « Only one will remain to claim the million dollar prize ». (« Un seul restera et gagnera un million de dollars »).
Comme si TF1 niait que l’émission était un jeu et qu’elle ne voudrait pas ajouter la cupidité aux grandes qualités humaines de tous ses candidats.

Ces derniers ne parlent que très rarement de ce prix et explique souvent qu’ils veulent rester sur l’île pour « continuer une expérience humaine formidable ». Cette omission n’est tout de même peut être pas seulement une affaire de montage, car le prix de Koh-Lanta est de 100 000 Euros.
Comparé au million de dollars de Survivor, c’est peu. C’est aussi un élément dramatique en moins pour Koh-Lanta, car il est compréhensible que pour cette somme les candidats ne soient pas prêts à tous les coups pour gagner.

Ainsi, TF1 élude le moteur ludique du concept et tente de transformer le jeu en une célébration de la vie en société.
Au cours des conseils, l’animateur peut par exemple « rendre hommage » à l’un des candidats.
« Vous vous surprenez Francis dans les épreuves d’immunité par rapport aux petits jeunes ? »
Il peut encourager d’autres candidats à déclarer leur admiration pour les performances d’un d’entre eux.

Lorsque les événements inhérents au principe d’Expedition Robinson (les nombreux conflits, des tentatives de manipulations, des trahisons...) se confrontent à la philosophie soit disant généreuse apposée par TF1, le mélange des genres ne prend pas et l’hypocrisie générale de l’ensemble s’expose à nu.

Non seulement les épisodes sont d’une pauvre efficacité, mais l’émission apparaît comme l’exploitation voyeuriste de tensions et de conflits créés artificiellement par une chaîne de télévision dans un groupe de personnes présentées comme vertueuses.

Au final, le succès initial d’un des deux concepts en France et aux USA a scellé le destin et la définition de la « télé-réalité de compétition », dans Koh-Lanta et Survivor sont les représentants emblématiques dans leur pays respectif.

La France s’est orientée vers l’observation de soit disantes vraies personnes au cours de laquelle les éliminations sont un processus artificiel de climax. Cette vision de la « télé réalité » feint d’ignorer les contraintes des processus de représentation audiovisuelle.
Résultat, elle considère son public comme plus naïf et innocent qu’il n’est, et elle offre des émissions poussives, répétitives et dont le mélange des genres aboutit à une idéologie ambiguë.

Les USA ont choisi une voie plus ludique où la « télé réalité » est l’occasion d’un grand jeu où, à partir de candidats réels, des personnages quasi fictionnels sont construits (avec l’accord plus ou moins conscient des participants). Cette orientation de la « télé réalité » est plus honnête que la précédente et elle a le mérite de ne pas mépriser son public, voir d’entretenir avec lui une certaine connivence.
Il est intéressant de constater que le concept de Big Brother a été complètement remanié à la suite de sa première saison américaine, et que l’émission s’est transformée en un Survivor dans une maison...

Mais que faut-il penser des audiences de la dernière saison de Koh-Lanta, qui sont les plus hautes depuis sa création ?
Que TF1 ne se trompe pas sur son public ?

...

Il doit y avoir d’autres explications.