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Les shortcoms, l’avenir de la fiction française ?

par Guillaume Matthias

Et si des fictions en petits formats étaient le vrai vivier du renouveau de la fiction française...

Il paraît qu’en France on ne sait plus faire de bonnes séries depuis longtemps. Que la fiction télévisuelle made in notre hexagone n’est qu’un ramassis de « Navarro-likes » et autres pompages mal gérés de shows anglo-saxons dont nos pauvres scénaristes et décideurs de chaînes n’en saisissent pas vraiment l’essence ; et encore moins les raisons (artistiques) qui font leurs succès dans notre pays et partout dans le monde... Il y a donc un peu de vrai dans tout ça. C’est vrai que par exemple, depuis plus de 15 ans, les grandes chaînes bleu blanc rouge ne nous sortent que des séries et téléfilms, pour la plupart, insipides et calqués sur les mêmes schémas. Le plus répandu étant celui du flic (au sens large) menant ses enquêtes et affaires entre 2 scènes familiales dont le naturel laisse toujours songeur. Parfois, « au mieux » certains essayent de calquer artificiellement un succès étranger à la sauce camembert, comme récemment « R.I.S.  » cette espèce de remake d’une série Italienne (« Delitti Imperfetti » sur Canale 5) largement inspirée de la célèbre « C.S.I.  » (« Les Experts » en VF). D’autres, comme Canal+ en ce moment, le font avec plus de succès en mettant en œuvre des remakes plus ou moins réussis comme « Le Bureau » adaptation directe (et littérale) de la série anglaise « The Office ». Mais je ne parlerai pas vraiment des adaptations de fictions (rip-off) d’un pays à l’autre car le sujet est trop vaste et devrait donner lieu à un autre article...

On a toujours besoin d’un plus petit que soi...

Cela voudrait il dire qu’en France, hormis quelques exceptions, il n’existerait aucune niche créative à la télévision, aucun essor, aucun ton, pas de fictions spécifiques à notre pays et qu’on ne trouveraient pas ailleurs ? Et bien la réponse est NON ! En effet, il existe bien par chez nous des fictions tout à fait originales et qui n’ont strictement rien à envier aux séries anglophones en terme de popularité et surtout de qualité(s) ! Et là je parle de ce que l’on se prête à nommer, depuis pas si longtemps que ça : les shortcoms, contraction de « comédie courte » en anglais. Ce sont des séries, souvent quotidiennes, dont le format varie autour des 5 minutes par épisodes avec des personnages réguliers et qui envahissent de plus en plus notre PAF, pour le meilleur et parfois pour le pire. Alors, de ce petit format, la créativité et des séries potentiellement cultes pourront elles voir le jour chez nous ?

Alors évidemment l’une d’entre elles venant rapidement aux esprits, car sans doute la plus évidente à l’évocation de ce sujet, est « Un Gars/Une fille » lancé courant 2000 sur France 2. Il est rare qu’une série française ait autant de succès et passionne autant les foules et vende autant de coffret DVD, d’ailleurs à l’époque c’était l’une des rares à sortir en VHS et DVD. C’est pourtant, là encore une adaptation d’un programme Canadien créé par Guy A. Lepage, créateur également du programme très populaire là-bas : « Rock et Belles Oreilles ». Seulement, par son succès, la série insufflera un renouveau créatif sur les grilles françaises. En effet, dès son arrivée sur les grilles TV du Québec en 1997, la série d’origine qui narrait en pastichant les histoires et mésaventures d’un jeune couple s’est immédiatement trouvé un noyau de fidèles téléspectateurs proche du million (ce qui est énorme là-bas).

Chaque épisode présente trois situations de la vie quotidienne qui sont l’occasion pour Loulou (joué en France par Jean Dujardin) et Chouchou (joué par Alexandra Lamy), de se taper sur le système avec toutes leurs petites manies mais sans jamais oublier de s’aimer à la folie. Ce qui en fait des personnages attachants auxquelles les téléspectateurs peuvent s’identifier facilement. Les épisodes sont filmés en plan fixe présentant toujours les 2 protagonistes de face (au détriment d’éventuels interlocuteurs montré de dos), les courtes séquences font preuve de réalisme, mais aussi de fantaisie et d’humour. Le procédé s’apparente finalement énormément à une suite de sketchs avec une continuité narrative quasiment nulle. A l’inverse de certains autres programmes courts plus récents.

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La famille guillet des Nuls

Il demeure pourtant que « Un Gars/Une Fille » a préfiguré ce genre devenant de plus en plus prisé par les chaînes. Mais cela serait oublier un peu vite, que bien avant tout ça, en France, sans doute plus qu’ailleurs, beaucoup de fictions régulières relativement brèves sont passé au statut du culte au fil des ans. Si on revient à l’époque d’or de Canal+, de la fin des années 1980 et du début des années 1990 et jusqu’à un peu plus de la moitié de cette décennie, une des vitrines de la chaîne payante était l’émission NULLE PART AILLEURS qui était parsemé de petits programmes qui ont marqué des générations. En dehors de réalisations comme « La minute de Monsieur Cyclopède », il existait des courts programmes qui ne n’étaient pas si éloigné que cela du futur « Un Gars/Une Fille », en tout cas dans la forme. Car évidemment avec leurs 52 épisodes de 5 minutes de « Histoire de la Télévision » les Nuls n’essayaient pas d’instaurer une continuité narrative avec une évolution des personnages, à l’instar de Benoît Poelvoorde avec ses Carnets de Mr Manatane, ou autres Deschiens. Mais la popularité inchangée, malgré les années, de ces œuvres originales maîtrisant parfaitement leur format de courte durée (car leurs auteurs pensaient et maîtrisaient judicieusement le médium qu’est la télévision), déposèrent finalement le terreau fertile pour les shortcoms à venir...

La peur de grandir ?

Suite au succès d’ « Un Gars/Une Fille », pas mal d’autres petites séries ont vu le jour, au départ pour faire la jonction entre des programmes forts durant une grande audience (vers 20h par exemple). Certains avec un grand succès comme « Caméra Café », « Kaamelot » (sur M6), « Samantha Oups » (sur France 2), ou succès relatif comme « Le train » ou « La France d’en Face » (sur Canal+) au bide le plus complet comme « Do mi sil adoré » (France 3). Si ces programmes courts font preuve d’une telle originalité et si certains remportent un grand succès, alors pourquoi cette inventivité ne passe pas le cap des formats plus longs et plus traditionnels (façon sitcom avec 25 minutes ou drama avec ses 52 minutes).

Les raisons sont multiples et bien sûr le coût financier en est une mais il n’y a pas que cela. Le succès de « Caméra Café » repose surtout sur sa qualité, car pour un tel programme il est facilement zappable s’il déplaît et n’interpelle pas le téléspectateur à la vue de sa position dans la grille de programme. Il faut dire qu’au même moment à l’époque le public avait le choix, presque à la même heure avec « Un Gars/Une Fille » et « Les Guignols de l’info ». Mais surtout, il est situé lors d’un tunnel de pubs en attendant le prime, moment stratégique où le téléspectateur lambda peut avoir la zappette facile. Les qualités de « Caméra Café » viennent essentiellement des scénarios et du jeu des acteurs, la réalisation étant réduite à sa plus simple expression (un plan fixe : le point de vue de la machine à café). Rien que par ce petit détail, le show s’est rapidement trouvé un style de narration particulier (remplis de courtes ellipses à répétition) avec ses propres codes que ce soit les mini génériques ou les « transitions » (rappelant le Zapping de C+) entre les séquences. Souvent les épisodes servent, avec un ton caustique et parfois acide, de bonnes histoires car souvent originales et bien rythmées avec en toile de fond une ambiance pourrie de PME de province. Les épisodes viennent nous servir des personnages mesquins mais drôles et attachants. Et, suite au succès rencontré chez nous, pour boucler la boucle, « Caméra Café » s’est exporté et a été décliné dans de nombreux pays étrangers ainsi qu’au Québec.

Petit deviendra grand...

En ce qui concerne les scénarii, les petites historiettes fonctionnaient aussi bien mises bout à bout que séparées. Il est à noter que M6 diffusait le samedi après-midi d’affiler tous les épisodes de la semaine donnant environ un programme de 25 minutes. Certaines intrigues trouvaient même des échos dans les épisodes suivants et les personnages évoluaient légèrement avec le temps. Si à cela on ajoute de nombreuses guest stars venant donner la réplique le temps de 1 ou 2 épisodes, on a bien là toute la base pour voir un peu plus grand. Oui mais voilà, l’intérêt du format court est de pouvoir en disposer facilement pour combler les temps morts de la grille de la chaîne, et passer en format plus long serait plus problématique.

Et bien sûr cela demanderait davantage de rigueur de la part des scénaristes qui devraient composer avec une durée largement plus longue tout en conservant la spontanéité qu’apporte le format court. Sans oublier qu’il faudrait revoir, pour « Caméra Café » sans doute la réalisation car le parti prit du seul plan fixe pourrait ennuyer les téléspectateurs sur des intrigues plus longues.

Encore que... En effet, le succès grandissant de la série a fait se poser la question aux créateurs (Bruno Solo et Yvan le Bolloch’) et à M6 de voir s’il était possible d’adapter tout cela pour un prime d’1h30. Il s’agissait d’un épisode spécial en décembre 2003 : « Ça va déchirer ce soir » où une histoire complète (un pot de fin d’année) durant environ 30 minutes était entrecoupé de sketchs parodiant (avec plus ou moins de bonheur) des émissions de la chaîne, façon « La télé des Inconnus ». La preuve était faite que finalement un format plus long peut être envisageable à partir du moment où la volonté de franchir le cap est présent. Le film « Espace Détente » tiré de « Caméra Café » enfonce le clou à ce sujet, car même si la réalisation laissait parfois à désirer dans ce film, les personnages et les intrigues liées à la série pouvaient se mouvoir dans une toute autre dimension.

Un humour bien celte...

Si il y a une shortcom allant encore plus loin dans la continuité narrative au niveau des intrigues et des personnages, qui se donne les moyens d’avoir une vraie réalisation tout en ayant une vision sur le long terme du show c’est bien « Kaamelot ». Cette fois il est impossible de cataloguer ce programme dans le terme de série à sketchs, et c’est sans ambiguïté que la série s’impose d’elle-même. En effet ce show raconte de manière parodique la quête du Graal par un roi Arthur bougon et une table ronde de bras cassés. Le ton y est immédiatement reconnaissable, avec un humour grinçant et des répliques qui fusent et deviennent cultes. Surtout le créateur, scénariste et principal acteur du show, Alexandre Astier revisite le mythe et l’époque avec justesse et pertinence en mettant en relief le matériel parodique comme pouvait le faire un René Godziny dans un album d’ « Astérix ». D’ailleurs « Kaamelot » pourrait bien suivre les traces de « Caméra Café » et s’adapter au cinéma, non pas pour un seul film mais déjà toute une trilogie... Maintenant de dire que la prochaine étape pour M6 serait de produire une série d’une même qualité mais dans un format plus long, il n’y a qu’un pas que j’aimerai bien franchir... Mais peut être qu’M6 va se faire griller par Canal+ qui a déjà tenté de lancer des mini-séries de 6 x 20 minutes pour des soirées spéciales et qui a sans doute pas mal d’autres projets intéressants dans ses cartons. Les saisons télévisuelles à venir risquent d’être pleine de surprises...

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Bilan 2006 : la "télé réalité" perd du terrain face aux fictions, bel exemple avec le bide de "Le Royaume"...

Enfin...

C’est à ce demander si en France on a tellement peur d’innover et d’aller de l’avant, qu’on veut bien essayer de lancer un show original à petite dose avant d’y aller franchement une fois que l’on remarque qu’avec la petite dose d’originalité le succès est au rendez vous. Surtout que si l’on revient à « Caméra Café » il est noter que Solo et LeBolloch’ ont galéré pendant près de 10 ans en proposant leur concept à toutes les chaînes, sans succès. Et il a fallu attendre le succès de « Un Gars/Une Fille » pour qu’M6 daigne bien prendre le risque. Evidemment, le grand succès en terme d’audience des séries US depuis quelques saisons et la perte de vitesse de la « TV Réalité » bousculent les chaînes françaises à essayer de produire des fictions de qualité, avec récemment « Clara Sheller » (France 2) ou « Venus & Appolon » (arte). Les essais sont louables, mais ne parviennent pas encore à atteindre le succès et le statut d’un « Kaamelot ». Sans doute que c’est dans la fraîcheur de ce type de programme que les chaînes devraient s’inspirer et puiser pour réaliser les fictions de prime. Car ces programmes porté sur les épaules de personnes passionnés par leur concept (comme Astier ou Solo), ont su adapter leurs idées au médium et non pas essayé de faire du sous-cinéma pour lé télé comme bon nombres de leurs collègues. En Angleterre et aux USA toutes ces questions d’originalité et de support ne se posent plus, car cela fait bien longtemps qu’ils ont compris qu’innovation, liberté de création et programmes qui changent de forme et de contenu (sans oublier la rigueur dans l’écriture bien sûr) ont plus de chances de fonctionner sur le long terme. Et tout cela commence enfin à percuter les chaînes françaises... Il était temps, même si cela fait déjà depuis 6 ans que le FLT hurle ce constat à la face du net, mais mieux vaut tard que jamais...