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Sans Aucun Doute : la télévision selon Courbet...

par Charisman

Heureusement que la télé s’en mêle, et il y a des millions de gens devant leur poste qui se disent "Heureusement que la télé s’en mêle"... On offre aux téléspectateurs ce qu’ils ont envie de voir en allant à l’essentiel. Notre unique souhait est de leur rendre service. Je pense que nous allons vivre nos plus belles années.
Telle est la philosophie de Julien Courbet, que je vous propose pour introduire l’article qui suit. Le but est ici d’observer les mécanismes qui ont rendu cet animateur et ses programmes si populaires, et en particulier Sans Aucun Doute, émission d’une longévité record qui cartonne plus que jamais. Bienvenue dans une télé poubelle pas comme les autres..

La matière sur laquelle Courbet et TF1 font leur beurre

Courbet est beau, jeune et il offre son épaule à des citoyens en détresse. Le héros de TF1, rémunéré dans un premier temps par Glem, a vu sa carrière télévisuelle décoller en 1994, avec le magazine mensuel anecdotique Pourquoi pas vous, le début de prime-times occasionnels, et surtout le lancement de SAD - Sans Aucun Doute : émission hebdomadaire de deuxième partie de soirée. Tandis que Courbet se stabilise dans le fauteuil de SAD, en cultivant une image de justicier, l’animateur présente régulièrement des émissions radio et télé banales jusque dans les années 2000 où, via sa propre boite de prod Quai Sud Télévision, de nouveaux projets plus ambitieux (et surtout plus ancrés dans la "réalité" que les divertissements qu’il animait jusqu’alors) voient le jour.

Courbet assume dès lors la nature voyeuriste de la télévision qu’il propose en produisant Confessions Intimes, une des émissions de télé-poubelle les plus épurées puisqu’elle n’affiche aucune volonté de justification, mais consiste juste en une observation. Parallèlement, Courbet aiguise son CV anti-arnaques de façon impressionnante, en lançant à la radio Ca peut vous arriver (sur RTL), à la télé Les 7 péchés capitaux, La grande soirée de l’arnaque, et dans la presse Stop arnaques ! Mais ce n’est pas tout...

Les problèmes de voisinage, qui ont longtemps eu la part belle avec Courbet, ne sont plus systématiquement présents dans SAD aujourd’hui, l’émission se vantant d’un retour à l’essentiel plutôt qu’à du divertissement (en n’invitant plus de célébrités sur le plateau par exemple). Alors Courbet lassé de ce type d’évènements ? Eh bien non, au contraire, notre animateur préféré a senti le bon filon et a carrément co-crée (avec Nicolas Mathieu, qui est également à la production de SAD) un spin off télé réalité d’une heure spécial voisinage ! L’émission du prime-time le vendredi 6 janvier 2006, qui semble encore expérimentale, était constituée d’un duo de sujets de télé-poubelle, bruts de décoffrage, sans commentaires plateau (hormis la présentation succincte du sujet) :

- Les voisins vont t’ils s’entendre ? dans lequel Courbet applique le concept banal d’immersion scénarisée dans une communauté de blaireaux lambdas à son cadre fétiche de problème de voisinage

- Le Grand Frère dans lequel Courbet applique le concept Super Nanny / C’est du propre tel quel (cf. article d’Ozgirl sur le sujet)

Ainsi, les plus vaillants pouvaient ce soir-là assister à 4 heures de télé poubelle non stop,
2 heures brutes puis 2 heures enrobées.

Si Courbet est devenu l’animateur producteur diversifié dans la télé-poubelle qu’il est aujourd’hui, il le doit incontestablement à SAD, émission qui a été le fer de lance de sa carrière. Regardons de plus près le plateau proposé par cette émission...

Introduction à Sans Aucun Doute

C’est à la rentrée 1994 que naquit sur TF1 SAD, tandis que la tendance télé-poubelle de l’époque était relativement cloisonnée, et se limitait principalement à Jacques Pradel. Ce dernier proposait de rendre un service très précis (retrouver quelqu’un) par l’outil d’une équipe de télévision : cf Perdu de vue, Témoin n°1. Pradel et Courbet ont ainsi été les précurseurs d’une télévision qui cultive, par le biais de tout un travail, une image légitime et morale, ce que peu de programmes de télé-poubelle peuvent se targuer de refléter. SAD est une pièce majeure de l’échiquier, vu qu’elle rassemble aujourd’hui (le vendredi soir à 23h) jusqu’à 2 millions de téléspectateur et 48 % de parts de marché !

Voilà donc treize ans que le plateau de Courbet constitue un bien original tribunal en puissance, puisque seuls les avocats de la Défense y sont représentés, et que le juge Courbet est acquis à la cause des victimes. "Tout le monde est sur le pont pour se battre contre les injustices que vous vivez", dixit Courbet en intro de chaque émission. Jetons d’abord un oeil sur la distribution proposée dans le soir du 6 janvier, quatre sujets étaient développés (lexique simplifié : V désigne victime, M désigne méchant) :

- V1 : parents d’une jeune fille devenue handicapée suite à une erreur médicale

- M1 : l’hôpital auteur de l’erreur médicale qui a été condamné à payer des dommages pendant X années. Une fois cette période terminée, une nouvelle procédure les a condamné à payer une nouvelle somme, ponctuelle cette fois-ci. Ils ont fait appel.
durée du sujet : 20 minutes
degré de malheur : 5 / 5 (enfant mourant dépendant de ses parents)

- V2 : jeune homme dont l’ex copine est partie avec argent, mobilier, voiture

- M2 : l’ex copine qui a tout volé et déséquilibré le partage
durée du sujet : 35 minutes
degré de malheur : 3 / 5 (précarité de la victime, dépression générée chez les parents de la victime)

- V3 : couple ayant acheté une maison en ruine

- M3 : l’ancien propriétaire
durée du sujet : 40 minutes
degré de malheur : 2 / 5 (problèmes financiers passagers vu que l’issue d’une procédure leur serait favorable)

- V4 : femme ayant des séquelles d’une péridurale mal réalisée

- M4 : l’hôpital ne reconnaît pas toutes les erreurs et propose peu de dommages
durée du sujet : 30 minutes
degré de malheur : 4 / 5

Premier commentaire rapide sur le casting :
les V1 & V4 sont des victimes prouvées du médical, le V2 est victime d’un abus matériel difficile à prouver et la partie de l’émission concernant les V3 -pourtant la plus longue- s’avère parfaitement inutile puisque ceux-ci n’ont pas engagé de procédure, et que sans procédure leur problème ne peut être résolu. Ainsi, le troisième sujet est un gigantesque brassage de vent.

Concept Sans Aucun Doute

Il semble que le concept premier de SAD soit d’être un médium entre les victimes et les méchants, afin de rétablir le contact et de débloquer des situations (cf la définition donnée par TF1). Le générique de début annonce Vous avez un problème, vous ne savez plus quoi faire, nos journalistes (il faut noter que l’appellation journaliste peut ici prendre un aspect blasphématoire compte tenu de la nature des investigations réalisées) et nos spécialistes sont là pour vous, il existe une solution, c’est Sans Aucun Doute. On aura vite compris que c’est là que le bât blesse et que la crédibilité de SAD est mise en cause. L’émission laisse transparaître que son but premier n’est pas seulement d’être un médium, mais tout autant d’être :
- un lieu de mise en exergue de la détresse des victimes (élément pilier de la télé-poubelle)
- un lieu de descente en règle des méchants par de véritables pugilats (plus intéressant, à développer ensuite)

Concernant le premier point, il n’est pas très productif de s’y attarder, les méthodes sont désormais bien connues et affûtées dans les émissions du même calibre, je me contenterai de les résumer :
- très longue bande annonce du sujet composée quasi intégralement du malheur
- sujet s’attardant sur le détail du malheur
- musique belle et triste pour raconter le malheur (dans le cas des V1, le choix s’est même porté sur Badalamenti !) break puis changement de rythme avec musique plus speed pour raconter la procédure

- réalisation stylée armée de fondus et ralentis sur les plus grands moments de malheur
- mots frissonnants et très insistants dans le sujet et sur le plateau :

à propos de V1
"Ils n’ont plus un sou, leur petite fille est handicapée, elle ne peut plus bouger, elle est sur un lit, ils sont obligés de s’en occuper 24 heures / 24."
à propos de V2
"Lui et son père sont unis par la douleur, réunis dans l’adversité& Il est ruiné, dépouillé."
à propos de V4
"Aujourd’hui elle a tout perdu, son travail sa maison et même son mari."
etc...

Il est à noter, dans le cas du premier sujet, qu’au bout d’une dizaine de minutes, on sait que les victimes sont très victimes, que les méchants sont très méchants, mais on ne sait absolument pas de quoi il retourne précisément. Courbet évoque un malheur à cause d’un reliquat d’assurance, mais c’est tellement incompréhensible à ce stade-là du visionnage qu’on peut définitivement dispenser cette équipe du terme de journalistes (je ne pensais pas avoir toutes les peines du monde à comprendre SAD...) Heureusement, le sujet à proprement parler vient expliquer les choses de façon chronologique.

Passons maintenant au deuxième point qui fait toute la consistance de l’émission : le règlement de comptes orchestré par SAD.

Application Sans Aucun Doute : mise en difficulté du méchant par les images et les mots

Pour arriver à leur but, Courbet et ses sbires sont prêts à tout, exploitant les moindres détails à la faveur des victimes. Des caméras cachées sont régulièrement mises en place lorsque les méchants refusent d’être filmés, et il n’est pas rare que les propos issus de ces entretiens en caméra cachée soient sortis de leur contexte, réinterprétés, et servent de support pour influencer les méchants à trouver une conciliation. Ainsi dans le cas de la V2, le gars de l’équipe chargé de la caméra cachée reformule dans le sens voulu des mots de la M2, faux propos auxquels la méchante n’a quasiment pas de droit de réponse (ou du moins pas dans la version montée), et sur lesquels rebondissent ensuite les avocats pour l’intimider !

Maître Gérard Michel, grande gueule numéro 1, préjuge alors d’une éventuelle procédure en expliquant à la personne qu’elle n’a aucune chance devant un tribunal.

Puis le spectacle continue avec Maître Sylvie Noachovitch, grande gueule numéro 2, qui dit à la méchante qu’elle risque d’être condamnée pour : chantage, extorsion de fond, escroquerie au jugement ! Et tout ça sur le seul support de la vidéo moisie en caméra cachée !! Une observation objective d’un spectateur non juriste suffit, je pense, à constater que deux des trois chefs d’accusation proférés sont purement extrapolés et inimaginables. Quant au troisième : extorsion de fond, il est discutable. Maître Sylvie Noachovitch récidive ensuite en disant à la mère de la méchante que sa fille risque de perdre son emploi, des menaces et encore des menaces& On nage donc en pleine mythomanie de la part de l’avocate, tous les moyens sont bons pour gagner l’affaire soit, mais le problème est que cela n’est pas présenté comme une technique d’intimidation, mais comme la réalité... je pense qu’on peut donc difficilement cautionner ce tissu de mensonges.

Ces deux avocats, grandes gueules et têtes à claques, en mettent donc plein la vue et laissent place à Bernard Sabbah, expert de l’émission, qui intervient en tant que médiateur calme et posé. Celui-ci a beaucoup de responsabilités sur les épaules, il s’éclipse alors pour négocier hors antenne et revient en conquérant : "Cela n’a pas été facile mais j’ai pu avoir un rendez-vous".

Les méchants sont donc sévèrement mis en difficulté par une alliance Victime- Equipe Courbet, et en dehors du fait de ne pas être sur un même pied d’égalité, connaissent des conditions ultra-défavorables pour se justifier. Les pressions sont telles que la justification du méchant est rarement constructive. Si on met de côté ceux qui refusent légitimement de passer par la télé pour parler de l’affaire (que ce soit au téléphone ou en rencontre improvisée), ceux qui n’ont pas le dossier en tête, ceux qui s’expriment mal, il ne reste pas grand monde pour tenir tête, et la conclusion des entretiens est bien souvent la confirmation par Courbet de la méchanceté des méchants, et le fait qu’ils fuient le débat.

Dans le cas numéro 2, l’équipe doit gérer un élément épineux qui semble montrer que la victime a essayé d’étrangler la méchante ! Eh bien Courbet réussit à remettre à demi-mots en cause l’intégrité du médecin ayant constaté la strangulation, et demande même à la mère de la méchante de ne pas accuser l’étrangleur sous peine de faire de la diffamation, un comble ! Bref, c’est vraiment un foutoir sans limites où les victimes se permettent les libertés qu’ils reprochent aux méchants.

Une voix off décrit régulièrement sous un angle négatif le comportement hors antenne des méchants, sans que l’on ait le moindre support de vérification : Visiblement notre appel dérange... L’accueil réservé a été glacial... Notre interlocutrice essaye de détourner le sujet...

Un certain travail sournois est également effectué sur le sens des mots et l’exagération. Ainsi, une procuration non levée de la V2 est par exemple arrangée en "impossibilité de lever la procuration par manque de temps".

Et quand les méchants font un effort jugé insuffisant par l’équipe, comme quand lorsque le M1 propose une rencontre avec les V1 : les V1 pinaillent en faisant croire qu’il n’existe aucun moyen de faire garder leur fille une journée, Courbet en rajoute une couche en disant qu’ils ne peuvent pas se déplacer et l’avocate monte au créneau pour exiger un chèque d’indemnité pour faire garder l’enfant ! Ainsi la mauvaise volonté se révèle parfois de part et d’autre, SAD n’appréciant apparemment pas que les méchants se comportent en gentils !

Application Sans Aucun Doute : responsabilisation du méchant

On peut constater dès le premier sujet que l’émission, en plus de montrer du doigt et de fustiger le méchant, affiche nettement une volonté de le responsabiliser, tel un parent à son enfant. D’ailleurs, les avocats présents sur le plateau ont avant tout un discours de justice sociale, contrairement à ce que l’on pourrait attendre. Durant l’appel téléphonique au M1, avocats, journalistes, chacun y va en effet de son petit discours :

- "L’hôpital doit assumer ses responsabilités."
- "Vous devez des excuses à cette dame. L’hôpital est responsable, vous êtes responsables, c’est vous et personne d’autre."
- "Les images parlent d’elles-mêmes, ils ont eu leur dose, laissons-les tranquille. Je ne peux pas croire une seule seconde qu’on continue à s’acharner."

- "Quand on voit un drame humain comme ça ce genre de discours est inadmissible."

C’est peut-être même l’aspect le plus choquant de l’émission, cette légitimité auto-proclamée à définir les responsabilités, but suprême et avoué de Courbet : "Nous voulons donner les responsabilités".

Courbet le diable travesti en saint

Quand le générique de fin déroule avec les louanges envoyées à SAD par les quatre victimes, on peut se questionner sur la nature même de Courbet et l’impact de son apport à la télévision. SAD était ici le fil rouge car cette émission constitue un bon exemple tromperie. Oui c’est vrai, Courbet a raison quand il dit que de nombreux Français trouvent louable l’émission car ils voient son utilité. Mais Courbet sait aussi que la recette du service rendu est faite :
- d’une composante accusation sauvage et parodie de justice
- d’une composante harcèlement moral du téléspectateur,
avec des malheurs présentés en boucle par le biais d’un ou deux teasers du sujet, du sujet en lui même, du teaser de la suite du sujet avant la pub, et du résumé du sujet après la pub ! Dans le cas de la V4, une erreur de montage très rigolote est d’ailleurs à signaler : le teaser d’avant pub nous annonce une scène qui a déjà eu lieu ! On se coltine ainsi des images et des scènes de malheur un nombre incalculable de fois, et Courbet a ensuite l’audace d’affirmer : "Vous croyez que ça les amuse de revoir leur malheur à travers ce reportage ?", frisant l’inhumanité...

Pour des raisons évidentes, un service rendu, aussi utile soit-il, n’a pas à l’être dans ces conditions. SAD est en ça un sommet de perversité et une oeuvre dangereuse pour l’éthique qui a réussi le tour de force d’inverser les rôles en se forgeant une image de bonne samaritaine. Courbet est un contributeur de télé-poubelle remarquable finalement, puisqu’il s’est doté d’un solide bouclier social pour se décharger en justifiant de résoudre les maux des victimes. Fort heureusement, les ignobles daubes produites en parallèle sont là pour nous reparler que derrière le Robin des Bois de la justice se cache un sinistre homme de médias, dont les programmes sombrent de plus en plus dans la déchéance et le pittoresque, à l’image du futur projet prime-time à voir le jour : Comment mieux dormir ? (véridique !)