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Les Obsessions de Chris Carter

mercredi 15 avril 2009, par Séverine Barthes


Chris Carter a développé, à travers ses quatre séries, un imaginaire bien particulier où l’on peut lire ses angoisses et ses obsessions : le fascisme, la coupure entre le peuple et son gouvernement, une interrogation sur la foi et le sens de notre existence… Ces diverses thématiques peuvent sembler simplement juxtaposées, mais elles sont au contraire unifiées à travers un thème central qui les englobe et dynamise l’œuvre non seulement dans son organisation narrative et thématique, mais également à travers son propre mode de création : il s’agit du motif de la perte ou, du moins, de la dégradation du lien social et humain. Dans cette perspective, le thème de la famille est le premier qui vient à l’esprit : la mort des êtres chers est au cœur de The X-Files, avec la disparition de la sœur de Mulder. Puis, au fur et à mesure de l’avancement de la série, Mulder et Scully perdent peu à peu les différents membres de leurs familles. On peut d’ailleurs ajouter à ces disparitions le décès des informateurs successifs de Mulder, notamment celui de Gorge Profonde mis en valeur en fin de première saison. Dans cette conception, la naissance de William et l’interrogation autour de la paternité, qui rejoint le questionnement de Mulder sur ses propres origines, peuvent être lues aussi comme une façon, pour les personnages, de reconstruire un lien familial et, plus globalement, social, si l’on considère la cellule domestique comme l’image de l’organisation collective.


Cette thématique de la famille et du lien parcourt les autres séries de Chris Carter : dans MillenniuM, la famille de Frank Black est centrale. Elle représente, au début de la série, un havre de paix dans un monde de violence, comme si la force de l’attachement qui unit Frank, Catherine et leur fille permettait de dresser une barrière entre l’extérieur malsain et la plénitude personnelle et familiale. Le slogan de la première saison, « ’’Wait Worry Who Cares ?’’ » exprime très clairement l’individualisation constante de la société et l’enfermement sur soi-même. On sait que la deuxième saison n’a pas été suivie par Chris Carter et qu’il est revenu aux rênes de la série lors de la troisième saison. Or, c’est à ce moment qu’a lieu la mort de Catherine — James Wong et Glen Morgan avaient laissé la porte ouverte à sa disparition, mais sans trancher. Le motif de la disparition de l’être cher semble donc bien être essentiellement cartérien. Dans Harsh Realm, Thomas Hobbes ne cesse de vouloir retrouver sa fiancée Sophie, qu’il a dû quitter peu de temps avant leur mariage. Les lettres qu’ils arrivent à échanger, les mots qu’ils souhaiteraient se dire ouvrent souvent les épisodes de la série, en voix off. Il est éloquent, dans cette perspective, qu’ils se retrouvent virtuellement au moment de la mort de la mère de Tom, où Hobbes veille l’avatar de sa mère dans le Royaume tandis que Sophie est au chevet de sa belle-mère à l’hôpital dans le monde réel. La perte de l’être cher est donc ici liée à la reconstruction du lien, à l’effacement de la distance, dans un retournement paradoxal de la thématique. Enfin, on peut considérer que la série The Lone Gunmen est une tentative de construire un foyer : on apprend que les trois personnages cohabitent dans le même appartement et ont donc reconstitué, dans l’univers hostile dans lequel ils vivent, une sorte de nouvelle famille.


Après la thématique de la famille, et en passant de la cellule familiale à l’organisation sociale, l’obsession la plus présente est celle du mensonge gouvernemental : elle est à la base de The X-Files, qui affiche dès son générique « Government denies knowledge », mais aussi de Harsh Realm où l’on fait croire à Tom Hobbes qu’on l’envoie dans un simple jeu de simulation et dont le générique rappelle à chaque épisode ce mensonge en mettant en exergue la phrase « It’s just a game ». Les personnages des Lone Gunmen, que ce soit dans The X-Files ou dans la série qui leur est consacrée, incarnent ce mensonge à travers leur nom qui fait référence à la théorie du tireur isolé dans le meurtre du président John Fitzgerald Kennedy. D’ailleurs, cette théorie est rappelée à chaque épisode de la série puisque le nom du personnage Yves Adele Harlow est une anagramme du nom Lee Harvey Oswald et qu’elle utilise d’autres anagrammes du même nom pour de fausses identités. On peut aussi rappeler que The X-Files livre, dans l’épisode consacré au passé de l’Homme à la Cigarette, sa propre version de cet assassinat. Cet événement est donc fondateur, tout comme le scandale du Watergate, de l’imaginaire de Chris Carter concernant l’État

La mise en lumière la plus immédiate de ce motif est le début du générique de la série The Lone Gunmen : sur l’image du drapeau américain, on entend l’hymne américain interprété par Jimy Hendrix, puis l’image, pixellisée, zoome sur une des bandes blanches du drapeau et fait de chaque carré représentant un pixel une caméra de surveillance. Le décalage, initié dans la bande-son par la distorsion de l’hymne national, est doublé par la pixellisation de l’image et le paradoxe entre la bannière étoilée, symbole du pays de la liberté, et les caméras de surveillance, qui connotent au contraire un pouvoir dictatorial

La dimension tyrannique du mensonge gouvernemental est liée au pouvoir militaire, que ce soit dans l’univers X-Files ou dans Harsh Realm. L’armée, le gouvernement « officieux » et son pouvoir occulte représentent l’écran de fumée que Mulder veut dissiper. Les hommes en noir que les agents du FBI rencontrent régulièrement symbolisent parfaitement ce mensonge, l’obscurité dans laquelle il jette le peuple, et le relient à deux autres thématiques : l’interrogation sur l’existence des extraterrestres et les conséquences de la deuxième Guerre Mondiale.


Ce dernier thème est très présent dans The X-Files et omniprésent dans Harsh Realm. Un certain nombre d’épisodes de la première série de Chris Carter ont un lien plus ou moins lâche avec le fascisme et la guerre de 39-45. Il peut s’agir d’une ambiance, comme dans « Triangle », ou d’éléments bien plus précis : ainsi, le titre de l’épisode « 731 » fait clairement référence à l’Unité 731, composée de scientifiques japonais ayant mené des expériences médicales sur des prisonniers de guerre ; de même, dans « Paper Clip », on trouve Victor Klemper, médecin nazi amnistié par les Américains et amené aux États-Unis pour continuer ses expériences. Le spin off reprend cette thématique, notamment dans l’épisode « Eine Kleine Frohike » où Frohike se fait passer pour le fils d’une criminelle de guerre nazie qui a dû abandonner son enfant pendant la guerre. Cette femme se serait réfugiée aux États-Unis, où elle vivrait tout à fait normalement. L’optique est un peu différente puisque les criminels de guerre vus dans la première série de Chris Carter sont la plupart des temps des scientifiques qui ont mis leurs connaissances au service des vainqueurs, et non de simples soldats. En effet, The X-Files et Harsh Realm développent une vision assez noire des dangers que représentent les progrès technologiques dans des mains mal intentionnées : expérimentations médicales sans éthique, création d’un monde parallèle capable de détruire le nôtre…

Dans Harsh Realm, la réalité virtuelle détournée par Santiago est nourrie de références au fascisme : la devise du pouvoir de Santiago est « One People, One Nation, One Santiago », qui rappelle le « Ein Volk, Ein Reich, Ein Führer » du Troisième Reich ; un personnage dit que Santiago a envisagé une « solution finale » et, dans le camp de travail où se trouvent Pinocchio et Hobbes, on leur explique que le travail qu’ils font leur donnera la liberté, ce qui peut faire penser à la devise inscrite au fronton d’Auschwitz, « Arbeit macht frei » (« le travail rend libre »). L’un des épisodes plonge les personnages dans une reconstitution de la bataille d’Hotton, qui a eu lieu en 1944. Quant au générique, il est composé à partir de samples de discours de Mussolini. Le Royaume est, en quelque sorte, la matérialisation des craintes exprimées dans The X-Files, ou comment un pouvoir militaire s’inspirant du fascisme peut détruire notre monde et nos espérances.


La problématique de l’espoir et son corollaire mystique sont présents dans l’œuvre de Chris Carter : la question de la foi de Scully est mise en parallèle avec la croyance de Mulder dès le début de The X-Files et MillenniuM baigne dans une ambiance spirituelle et religieuse.

Dans The X-Files, la naissance de William est entourée d’un certain nombre de références au Nouveau Testament : par exemple, elle est annoncée par l’apparition d’une étoile qui guide vers son lieu de naissance, isolé, tout comme l’étoile du Berger a guidé les Rois mages auprès de Jésus. Il serait exagéré de faire de Scully une Immaculée-Conception, mais il faut remarquer que la question de la relation entre Mulder et Scully, notamment sa dimension charnelle, a intrigué, ou du moins interrogé, les téléspectateurs.

Dans MillenniuM, la dimension millénariste redouble une crainte mystique de fin du monde, à travers le Groupe Millennium, organisation occulte qui est persuadée que la fin du monde approche et qui aurait été créée aux débuts de la chrétienté. Se trouvent ainsi liés le millénarisme et la dimension messianique commune aux grandes religions monothéistes et aux personnages de William dans The X-Files et de Tom Hobbes dans Harsh Realm. Ce dernier est en effet rapidement identifié par les habitants du Royaume comme le Sauveur dont on a prédit la venue. Cette idée est rappelée à chaque générique, par le texte dit en voix off par Hobbes lui-même : « No, you may not know it, I was sent to save you ».

Dans tous les cas, l’espoir ou la foi est ce qui permet de relier les gens autour d’un projet, de reconstituer, à une échelle ou à une autre, une communauté. Il reconstitue la relation entre les gens, détruite dans la société moderne.


Tous ces aspects d’une interrogation sur la dégradation du lien humain, voire sur sa perte, ne permettent pas seulement d’unifier les différentes thématiques abordées, mais sont encore partie prenante d’une dynamique d’écriture qui fait des différentes séries de Chris Carter une tentative de recréer du lien social, voire d’établir autour de Carter une nouvelle famille. Cela est assez évident si l’on parle de famille professionnelle : Chris Carter a constitué une équipe qui, bien que fluctuante, se retrouve d’une série sur l’autre. L’illustration la plus évidente et la plus visible de ce phénomène se trouve bien sûr au niveau des acteurs : les personnages de Mulder, de Skinner et de Morris Fletcher apparaissent dans deux épisodes de The Lone Gunmen, ce qui est assez classique dans un tel cas de spin off. Un transfert de personnage a aussi lieu entre The X-Files et MillenniuM : Frank Black apparaît dans un épisode où il assiste Mulder et Scully. Cet échange est lié au premier abord à un pur hasard de calendrier : la série avait été annulée et le passage à l’an 2000 n’avait pas pu être évoqué dans MillenniuM. De manière moins habituelle, des acteurs attachés à une série apparaissent dans une autre série de Carter, en incarnant un autre personnage : dans Harsh Realm, la voix off du pilote est celle de Gillian Anderson, le supérieur de Hobbes est joué par Lance Heriksen, le Frank Black de MillenniuM, et Terry O’Quinn, qui joue Peter Watts dans MillenniuM, est Santiago.

Au-delà de cette famille professionnelle, les éléments empruntés à la vie personnelle et familiale de Chris Carter sont nombreux : parmi une foule d’exemples, on peut citer le nom de sa maison de production, Ten Thirteen, qui fait référence à sa date de naissance, le 13 octobre, et le fait que la voix que l’on entend sur le logo à la fin de chaque épisode est celle du fils de son ingénieur du son disant « I made this ». Il apparaît aussi souvent à l’écran l’heure « 11 :21 », qui fait référence à la date de naissance de sa femme, le 21 novembre. Dans Harsh Realm, le personnage de Mike Pinocchio doit son nom à un ami d’enfance de Carter. Tous ces éléments ont souvent été relevés et interprétés dans une pure dimension ludique, mais on peut aussi les voir comme autant d’éléments visant à créer autour de Carter une nouvelle famille, celle des fans. Carter a souvent communiqué avec eux, notamment à travers Internet, et ces clins d’œil incessants et plus ou moins évidents resserrent les liens entre la série et ses fans et, partant, entre Carter et ses fans. Au-delà de la simple culture commune, qui est souvent le support d’un jeu entre créateurs et spectateurs dans les séries télévisées américaines, l’utilisation qui est faite ici de la vie privée de Carter donne une autre dimension à ces emprunts : on entre dans une familiarité profonde avec l’intimité même du créateur.

Dans cette même perspective, la mise en scène du fan dans les séries de Carter est assez importante, jusqu’à dédier l’épisode « Paper Clip » de The X-Files à un fan décédé. Les listes de noms de fans dans certains épisodes participent de ce même jeu. Mais la référence au fandom la plus importante est celle de l’épisode « Alone », où apparaît le personnage de Leyla Harrison. Ce personnage porte le nom d’une fan réelle, décédée et, durant l’épisode, épaule Doggett dans une enquête. Elle connaît tous les dossiers de Mulder et Scully et ne cesse de poser les questions que tous les fans se sont posées devant les épisodes de The X-Files. On a donc un double hommage : hommage à une fan particulière, mais aussi au fandom en général, à travers la matérialisation à l’écran des interrogations des téléspectateurs et de la relation très forte qu’ils entretiennent avec leur série.


A travers les quatre séries de Carter, on voit donc se développer un imaginaire plutôt pessimiste, qui aborde la société sous l’angle du délitement des valeurs humaines et de la dégradation du lien social. On peut interpréter ces productions comme diverses illustrations d’une société qui a perdu ses repères et ses fondements. Mais ces œuvres ne sont pas seulement une réflexion et une description de cet état de fait. Elles deviennent en réalité, pour Carter, un moyen d’enrayer ce processus d’individualisation et de désocialisation en mobilisant autour de ses séries un fandom avec lequel il crée une intimité assez rare. Au-delà de la « famille professionnelle » dont il s’entoure, comme de nombreux autres créateurs de séries, il se crée une famille ouverte et potentiellement infinie, vers laquelle il multiplie les signes de connivence et dont il porte en quelque sorte le deuil, par exemple en dédiant un épisode, lorsqu’un membre particulièrement proche de cette famille meurt. Ainsi Carter non seulement propose, à travers son œuvre, sa vision de la société, mais il s’en sert encore comme d’un moyen pour modifier le constat qu’il a fait. A la fois discours et action, les séries de Carter ne seraient donc pas, comme on l’a parfois dit, l’illustration d’une paranoïa exagérée, mais bien une forme d’engagement, personnel et social, de la part d’un homme rongé par la peur de la solitude.



P.-S.

Première publication : hors-série de Mad Movies consacré au séries cultes (3 mars 2006), sous la direction d’Alain Carrazé.

Pour citer cet article : Séverine Barthes, "Les Obsessions de Chris Carter", XXXXXXXXXXX

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