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Dr Horrible’s Sing-Along Blog - Critique bilan de la web série musicale de Joss Whedon

Dr Horrible’s Sing-Along Blog (Bilan) : The Three Deadly Sings

Par Gizz, le 20 juillet 2008
Par Gizz
Publié le
20 juillet 2008
Saison 1
Episode 1
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C’est de notoriété publique, si il y a bien deux choses que la majorité de la rédaction déteste, c’est bien les comédies musicales, et Joss Whedon (il fut même question pendant un moment de renommer le site en "whedon’t-like-this"), mais le professionnalisme de cette même rédaction nous oblige à nous intéresser au Dr. Horrible’s Sing-Along Blog.

Comment occuper ses soirées d’hiver quand on a rien à faire ?

Comment Joss Whedon at-il eu l’idée du Dr. Horrible Sing-Along Blog ? Laissons-le métaphoriser par lui-même :
"Once upon a time, all the writers in the forest got very mad with the Forest Kings and declared a work-stoppage. The forest creatures were all sad ; the mushrooms did not dance, the elderberries gave no juice for the festival wines, and the Teamsters were kinda pissed. (They were very polite about it, though.) During this work-stoppage, many writers tried to form partnerships for outside funding to create new work that circumvented the Forest King system."
Ce qui, dans la langue de Molière, donne à peu près :
"Il était une fois une famille de gentils scénaristes vivant dans la Forêt. Un beau jour, ils se fâchèrent avec les Rois de la Forêt, et cessèrent de travailler. Toutes les créatures de la Forêt étaient tristes. Les champignons ne dansaient plus, les sureaux n’offraient plus de vin pour les Bacchanales, et les Cochers se fâchèrent tout rouge (mais très poliment). Pendant la grève, beaucoup de scénaristes essayèrent de trouver des financements externes pour créer de nouveaux métiers circonvoluant le système des Rois de la Forêt."

A l’origine de ce projet, donc, on trouve les frères Whedon, Joss, Zack, Jed, et la femme de ce dernier, Maurissa Tancharoen. L’idée de base était simplement de trouver de nouveaux moyens de produire du contenu de bonne qualité, en évitant les circuits habituels d’Hollywood, et de prouver que cette même qualité ne dépendait pas du budget qu’on voulait bien y mettre. Un petit projet sympathique, en famille (mais pas n’importe quelle famille) qui devait au départ se développer sous forme de podcast enregistré directement par les scénaristes, puis l’idée a évolué vers un vidcast à la webcam, avant d’envisager des visages plus connus et plus professionnels pour interpréter ces personnages hauts en couleurs. Au final, on trois épisodes de 13 minutes, à petit budget (moins de 500 000 dollars le tout), mais avec des moyens tout à fait professionnels.

Au niveau de l’équipe artistique et technique, Joss Whedon, en plus de ses frères, s’est entouré de sa famille professionnelle. On retrouve un peu partout des noms connus du Whedonverse, à commencer par Nathan Fillion (Firefly, Buffy) et Felicia Day (Buffy). Le directeur de la photographie était l’opérateur caméra de Serenity, les responsables des costumes et des décors ont travaillé sur Angel, Firefly, et bientôt Dollhouse, et la monteuse, Lisa Lassek a travaillé sur la majorité des projets de Joss Whedon (y compris l’épisode musical de Buffy). Un vrai délire entre potes, en somme, avec comme sur Once More With Feeling, des guest-Stars "clin d’oeil" de ses compagnons de l’ombre (Fury, Noxon, Goddard...).

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Jed, Maurissa, Joss, Neil, Nathan, Felicia et Zack

Mais tout ce beau monde, qui a dû bien s’amuser sur le tournage, arrive-t-il a nous transmettre cette bonne humeur ?

Les skyblogs, c’est pas que pour les loosers

Le Dr. Horrible Sing-Along Blog tourne autour de trois personnages. Notre héros, narrateur-webmestre est le Dr. Horrible, aspirant super-vilain nous faisant partager via son blog ses déboires professionnels et amoureux, entre ses déconvenues face au super-héros "brave" et "gentil" dans les deux sens des deux termes, Captain Hammer (Nathan Fillion), et ses tentatives d’approche de la fille de ses rêves du Lavomatic, Penny (Felicia Day). Tout dérape quand Billy (la véritable identité du Dr Horrible) permet à son arch-nemesis et à sa muse de se rencontrer, et plus si affinités...

Cette première originalité, et idée géniale, de se placer du côté obscur de la Force, est accompagnée par une autre : la série est une comédie musicale. On y voit donc notre pauvre Docteur pousser la chansonnette à propos de sa belle et inaccessible camarade de linge, ou sur son besoin de contrôler le monde, pendant que son ennemi juré chante à tue-tête et à tout-va à quel point c’est gratifiant d’être aussi génial que lui.
Le tout baigne donc dans un humour caractéristique de Whedon, poussant même un peu plus loin certaines scènes comiques, grâce à l’absence de censure, et à la qualité des acteurs. Ici, Neil Patrick Harris déroule l’étendue de son talent, aiguisé sur les planches de Broadway, et Felicia Day et Nathan Fillion surprennent, dans le jeu comme dans le chant. A l’écriture, les chansons sont plus que réussies, et l’orchestration efficace.

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Acte I
Il s’ouvre sur le Dr Horrible, dans le sous-sol de sa maison, à enregistrer "le courrier des lecteurs" face à la webcam pour son blog. On y voit un aspirant super-vilain exposer son plan diabolique "The world is a mess and I just need to... rule it...", rejeter une demande de duel d’un Vilain de seconde zone et enfin, nous avouer ses sentiments pour Penny, dans la première chanson. Ce premier morceau chanté est d’ailleurs un des plus réussis, d’abord dans le décalage entre le Dr Horrible, et son alter-ego civil, Billy, un homme comme vous et moi (pour nous, les garçons), mourant d’envie de déclarer sa flemme à Penny, une femme comme vous et moi (pour vous, les filles) entre deux essorages, et ensuite par l’humour et la justesse de ce "je voudrais te dire...". Une rencontre avec Moist, le sueur-héros, et une lettre de Bad Horse plus tard (la chanson est ma prochaine sonnerie de téléphone, dès que je me lasse de Curtains) et le Dr Horrible projette de s’emparer du Wonderflonium (ne pas secouer) à l’aide d’un iPhone et d’une boite de conserve lumineuse.
La scène suivante est là encore à ranger au Panthéon des moments cultes de la série (je vous préviens, il y en a beaucoup), quand Penny interrompt le braquage en quémandant une signature de Billy, qu’elle se souvient avoir croisé. Neil Patrick Harris y est hilarant, vacillant entre les yeux doux de l’amoureux transit, et le regard sombre du prôneur d’hécatombe élitiste. On y voit tout de suite l’alchimie entre les deux acteurs.

Un début de chanson plus tard, et le Captain Hammer arrive pour couper les vocalises et le braquage du Docteur. Nathan Fillion est un dieu, on le sait depuis Firefly, capable de rendre détestable et drôle n’importe quel personnage (surtout s’il est écrit par Whedon) en moins d’une demi-seconde (en l’occurrence, c’est le regard-caméra en gros plan sur le toit de la camionnette qui fait tout le travail). L’épisode se termine par le sauvetage plus ou moins élégant et utile de Penny par le Captain Hammer, et un attirance naissante entre les deux, sous les yeux désabusés de Billy/Horrible qui s’empare tout de même de son butin, ingrédient final pour son Freeze-Ray, seul moyen d’impressionner Bad Horse et d’intégrer la Evil League Of Evil.

Ce premier acte laisse une impression légèrement mitigée. Le premier élément déstabilisant étant le format très court, laissant peu de temps à l’introduction des personnages (Penny n’y apparait que comme une récolteuse de signatures, c’est certainement elle qui en pâtit le plus), et le Captain Hammer aurait mérité une chanson supplémentaire, même si son arrivée soudaine est d’un effet totalement réussi. Le rythme est lui aussi un peu étrange, les scènes sont longues (la première, au sous-sol, dure 1/4 de l’épisode, avant le début de la chanson) et donc peu nombreuses.
Malgré tout, l’univers est posé, l’humour et l’alchimie sont présents, et une irrépressible envie de le revoir en boucle en attendant l’épisode suivant se fait sentir.

Acte II
Il démarre sur les chapeaux de roues, sur une des meilleures chansons (et personnellement, ma préférée) de la série. Horrible y chante sa haine grimpante de l’humanité (pas le journal, la vraie), pendant que Penny louange l’harmonie et la paix qui s’épandent autour d’elle. Les chants croisés en contrepoint sont magnifiques, rappelant (de loin) ceux de Tara et Giles dans Once More With Feeling. Sur la chanson, Nathan Fillion est encore au sommet de sa forme, même muet.
Puis, en pagaille, Billy et Penny se rapprochent, Horrible est défait par Captain Hammer, Billy et Penny partagent des yaourts glacés, Horrible doit commettre un meurtre pour espérer rejoindre les rangs de Bad Horse, et notre pauvre Docteur se retrouve victime du syndrome du bon copain, maintenant confident de la femme de ses rêves, qui enchaîne les rendez-vous avec son ennemi juré. Ces scènes sont parmi les plus touchantes de la série (le Panthéon, c’est au fond à gauche), et la métaphore de la tourte pour expliquer la troisième couche encore plus enfouie qui est aussi fade que la première est à noter dans tous les manuels de "Comment conquérir votre Belle déjà fiancée à un idiot qu’elle ne trouve finalement pas si idiot que ça !". Une chanson douce et un baiser passent furtivement, et c’est l’heure de la confrontation entre les deux adversaires.
Victoire pour le Captain Hammer, par KO one-liner avec "The hammer is my penis...", véritable leçon de flegme. Mais la défaite mène Horrible à une véritable épiphanie, sa nouvelle soif de conquête et haine du Héros lui donnant l’envie de meurtre qu’il lui manquait jusqu’ici pour pouvoir prétendre appartenir aux Méchantes Forces du Mal (même si je ne peux cautionner son envie de raser l’Australie).

Le deuxième épisode est certainement le plus réussi des trois, avec une succession de chansons bien écrites, de perles d’humour, et d’instants touchants. Les trois personnages y trouvent leur équilibre, et on apprend lentement à aimer Billy, déclenchant des élans de shipperisme (Benny, Pilly, Binny ou Pelly ?) et des crises de rire. L’épisode semble tourner sur le bon rythme, alternant comme il faut les confessions face-caméra et les chansons, les moments intimes et les confrontations. L’idée notamment de ne pas montrer la défaite de Horrible face au Captain Hammer permet d’économiser du temps, de l’argent, et s’avère finalement plus drôle quand elle est racontée par le vaincu que quand elle est vécue en spectateur. C’est certainement un des meilleurs exemples de ce que ce genre de format peut offrir, en utilisant les contraintes qui lui sont posées à son avantage.

Acte III
Une ouverture légère et optimiste, en totale opposition avec la fin de l’épisode précédent. On y découvre les groupies du Captain Hammer (dont Maurissa Tancharoen fait partie), Marti Noxon et David Fury en présentateurs télé admiratifs du Héros, sur une chanson très entraînante (même si musicalement, elle ressemble furieusement à Light My Candle, de Rent).
La partie du discours de Captain Hammer, et de la chanson "Everyone’s a Hero In Their Own Way" s’enchaîne plutôt bien, Nathan Fillion est (pour changer) à mourir de rire ("there’s the deltoïds of compassion, there’s the abs of being kind" sera mon unique réponse à chaque fois qu’on me conseille de reprendre le sport), et même si Penny se rend compte que l’absence de Billy au lavomatic lui pèse, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Bien évidemment le Dr Horrible a préparé sa vengeance, et son terrible Death-Gun est prêt à l’emploi, après une petite utilisation du Wonderflonium et du Freeze-Ray afin d’avoir un peu plus de temps pour exposer sa vision du monde à la foule ébahie. Malheureusement, la chanson est un peu molle, peut-être pas assez "scientifique fou", jusqu’à la partie qui reprend la musique du générique, beaucoup plus digne d’un Dr Horrible. Un bourre-pif bien asséné et un "doigt chantant" plus tard, notre Docteur est à terre, menacé par son propre outil mortel... Une salve, une déflagration, et l’arme est en miettes, le Captain Hammer en souffrance (avec des pleurs de fillette) et... Penny a des petits morceaux de Death-Gun dans la poitrine. Pourquoi, oh Dieu Whedon, pourquoi ? Même si la règle n°1 des super-héros est de ne jamais laisser traîner à portée de main des méchants leur petite amie pendant un combat mortel (car c’est rarement le héros qui meurt, et il y a "mortel" dans le nom), c’est tout de même très cruel.

J’ai malgré tout une théorie pour la saison suivante, basée sur des considérations vestimentaires très poussées. Pour cela, laissez-moi vous raconter une histoire, mais rapidement (et avec des parenthèses).
Il était une fois une jeune fille (Penny), entourée de 7 petits bonhommes (des sans-abris), qui goute le fruit défendu (on va dire le "hammer"), qui meurt, et qu’on place dans un cercueil de verre (euh, une ambulance ?). Arrive un prince charmant (Billy) qui décide d’emmener le corps de la belle, et qui trébuche, ce qui a pour effet de déloger les morceaux de pomme coincés dans sa gorge (le death-ray dans la poitrine) et de la ramener à la vie. Tout est bien qui finit bien, et pourquoi ? Grâce au génie des costumières qui l’ont habillée en Blanche-Neige dans l’épisode 2. Merci !

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Laissez-moi rêver...

Mais je prends un peu trop d’avance. Pour le moment, la Belle est morte, le Héros est vaincu, et le Dr Horrible intègre donc la Evil League of Evil, composée de Drew Goddard, des producteurs de la série, et d’un cheval. Un vrai. Bad Horse, le pur-sanguinaire (traduction que j’essaye de rendre officielle). La chanson est là aussi un peu décevante, manquant légèrement d’émotion, jusqu’au "a thing" final, très émouvant.

Un épisode un peu en dessous, pas trop digne d’un season finale (oui, c’en est un). Les scènes sont relativement longues, et la quasi totalité de l’épisode se passe pendant la cérémonie en l’honneur de Captain Hammer. Nos trois personnages n’ont aucune vraie scène en commun pour peu qu’on exclue l’épitaphe de Penny dans les bras de Billy. C’est frustrant. La fin plutôt inattendue est déconcertante, mais pas mauvaise. On pouvait s’y attendre de la part de Joss. Cet épisode reste malgré tout un grand moment de télévision, enfin d’Internet.

Conclusion
Il était à craindre, sur un projet auto-financé, que la qualité technique ne soit pas au rendez-vous et que le projet n’atteigne pas la hauteur de ses ambitions. Mais le tout a été réalisé avec des moyens professionnels et le rendu final n’a pas vraiment à rougir. On sent l’empressement et le bâclage, dûs à la durée de tournage (6 jours pour les 40 minutes), sur certains passages (un peu étrange d’entendre "the sun is high" dans une scène tournée au coucher du soleil et éclairée artificiellement) et quelques effets spéciaux (même si ces derniers sont modestes, et du coup très efficaces).
Malgré tout, le pari artistique est réussi, et les Whedon ont pondu ici une oeuvre originale, complètement jouissive malgré ses quelques défauts, et beaucoup plus aboutie que la plupart des séries télévisées actuelles. On peut être taquins sur la nécessité du format (déconcertant) choisi, un beau film standard de 90min pouvant certainement fonctionner et aider à développer un peu les intrigues survolées. Mais l’initiative est originale, et on ne peut que la saluer en revoyant les trois épisodes à la suite pour la 48ème fois.

Vers l’infini et au delà

La mini-web-série a donc été diffusée gratuitement, les épisodes lancés à deux jours d’intervalle, pendant une courte semaine, avant de se réserver pour la vente via iTunes, en attendant le DVD gorgé de bonus dont les détails et la date de sortie devraient être révélés lors du Comic-Con, fin juillet. Il y a fort à parier que le succès commercial sera largement à la hauteur de l’investissement (il n’y a qu’à voir l’entrée directement en tête du classement des ventes AppleStore, dès le premier jour de disponibilité, alors même que les épisodes étaient accessible gratuitement) grâce à la fanbase forte de Whedon.

Mais on peut se demander si ce genre de projet est viable à plus grande échelle, et avec des noms moins vendeurs. Marshall Herskovitz et Edward Zwick avaient tenté l’expérience de la série développée pour Internet l’an dernier, Quarterlife, avec un succès beaucoup moins retentissant (on peut peut-être aussi blâmer la qualité de la série), malgré l’achat et le reformatage des épisodes par NBC (et une diffusion avortée...), erreur stratégique, de l’aveu même des créateurs. Felicia Day, la Penny de Dr. Horrible a en revanche beaucoup de succès avec sa web-série pour geeks : The Guild, qui continue à vivre, et résiste aux offres des producteurs pour garder la liberté que permet le medium.
Après et pendant la grève, beaucoup d’autres scénaristes ont considéré l’idée de développer des projets pour la Toile. Pour reciter Whedon : "Everybody on the strike line was always saying ’Let’s do something for the Internet’ — or ’My feet hurt’ " (Tout le monde sur le piquet de grêve répétait "Ecrivons pour Internet !" — ou "J’ai mal aux pieds").
L’un d’eux, Aaron Mendelsohn, vient même de lancer le collectif Virtual Artists, sur le modèle du United Artists de Chaplin et Fairbanks, qui regroupait dans les années 20 les acteurs d’Hollywood pour leur permettre de contrebalancer le pouvoir des producteurs. Quelques noms notables l’y ont rejoint, comme Ron Bass (Rain Man), ou pour la télévision, Tom Fontana (Oz). Ce collectif d’abord envisagé pour développer les projets internet devient finalement un canal de réflexion à toutes sortes de nouveaux financements originaux. Sur la même idée, StrikeTV se donne pour ambition d’être un "Marché aux scripts" court-circuitant les voies habituelles de production.

Pour en revenir au Doctor Horrible Sing-Along Blog, il est sans aucun doute un succès tant dans la qualité de l’oeuvre que dans les bases d’un nouvel Audiovisuel qu’il contribue à poser, avec d’autres projets moins retentissants mais aussi intéressants.

Sources : Variety, LA Times, doctorhorrible.net, whedonesque.com

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