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Max’ Investigations -

Une défense de Friends aux reproches récents qui lui ont été faits

Friends, méchante série ? Objection, your honor !

Par Max, le 4 avril
Par Max
Publié le
4 avril
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Ces derniers temps, on a tout lu sur LA sitcom des années 90, la vache anciennement sacrée qui est désormais débitée en petits steaks hachés de reproches. Pire qu’une Nadine Morano qui aurait pris les rênes de son écriture, elle serait raciste, homophobe, grossophobe, misogyne, irréaliste… Bref, presque 25 ans après ses débuts, elle serait une horreur dont seul·es les formidables critiques d’aujourd’hui auraient su repérer les multiples tares.

Comme beaucoup, les accusations lancées ici et là m’ont indigné. Comment ça Chandler, Joey et Ross font de l’homosexualité une blague bien crasse ? Quoi ?! Monica n’est que l’ancienne grosse dont on se moque ? Bref, Friends ne serait plus ce totem que les trentenaires (et même un peu moins) pouvaient ériger comme la comédie fédératrice de plusieurs générations. L’avocat de l’accusation a fait entendre ses arguments, trop fortement, et je (moi, homme blanc homosexuel, pas CSP+ du tout) veux aujourd’hui prendre la défense partiale de ce que certains aimeraient être une cour martiale. Accusés, levez-vous.

Mais ma meilleure amie (enfin petite-amie) est noire !

Certes, la série ne met pas la communauté afro-américaine en avant. Presque pas. Mais il s’agit plus ici d’un problème inhérent au système de production et de représentation de l’époque plutôt qu’à la série en elle-même. On est à New York, entre blancs, pour des blancs, écrites par des blancs, et on ne parle pas de la communauté noire. Certains y verront du racisme, d’autres une volonté de ne pas parler pour les autres de choses que l’on écrit d’une perspective privilégiée, je préfère y voir une occasion manquée, mais pas volontaire.

aisha tyler friends

Autre exemple, à aucun moment (dans mes souvenirs en tout cas et après revoyure des épisodes), on ne fait mention de la couleur de peau de Charlie. Elle est la femme intelligente, un brin condescendante, le désir de Ross et Joey. Mais elle ne se définit jamais par le fait d’être noire, tout comme on ne remet pas en cause ses capacités par ses choix en gent masculine.

Si on regarde de plus près les sitcoms américaines, elles sont en majeure partie très en retard à l’époque sur la représentation quelle qu’elle soit. Ou alors, la dite-sitcom est composée intégralement d’acteurs afro-américains (The Cosby Show, A Different World, The Fresh Prince of Bel Air), donnée qui fait toujours écho aujourd’hui (black-ish, The Carmichael Show). Donc faire de Friends le porte-étendard d’un probable racisme sous-jacent est aussi aléatoire qu’injuste tant elle n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Friends, raciste ? Plutôt passive dans ce qui aurait dû être une plateforme monumentale pour en parler. Non, Friends n’est que le reflet d’un problème systémique (in my opinion, your honor).

Mais n’ayant pas l’expérience vécue du racisme et "conscient de mes limitations liées à ma position sociale d’oppresseur pour la compréhension des rapports de race" [1], je cède donc la parole à Drum.

L’avis de Drum, minorité racisée certifiée

Non, Friends n’est pas une série raciste.

Pour l’être, elle devrait avoir eu quelque chose à dire sur le sujet. Mais comme la plupart des comédies des années 90, elle l’ignore soigneusement. Sur le plan des sitcoms, le paysage sériel américain de l’époque était quelque peu étrange. Il y avait des séries produites par et pour le communauté noire, la mieux représentée, sur des créneaux et chaînes bien précis. Les comédies principales affichaient des distributions pauvres ou nulles en diversité. Et ce n’est pas que Friends, c’est Wings, Frasier, Seinfeld, Will And Grace, Mad About You, 3rd Rock form the Sun, et là, je ne parle que du cas NBC.

Friends a simplement suivi la donne. Mais ce n’est pas une excuse et ça n’en est pas moins problématique. Engager une distribution exclusivement blanche est un choix, ce n’est pas un hasard. Et l’excuse du « Tout le monde faisait la même chose à l’époque » est difficile à entendre pour une comédie centrée sur six jeunes dans une ville aussi cosmopolite que New York. Les membres du groupe d’amis viennent tous de milieux socio-économiques différents. Le fait de ne pas avoir de relations amicales, professionnelles ou romantiques durables sur dix saisons avec une personne issue de minorités raciales est difficilement compréhensible.

Et les deux représentations principales que la série a proposées ne sont pas exemptes de problèmes. Dans ses premiers épisodes, Monica avec une collègue noire, elle lui donnait des conseils sur sa vie privée. Bien évidemment, c’est l’archétype de la figure "du sage qui aide le héros blanc" : la femme noire plus âgée. Ce n’est pas un cliché affligeant ou très offensant, c’est une facilité scénaristique. Le personnage ne sera pas plus étoffé que cela puisqu’on l’oubliera après une poignée d’apparition. Et puis, il y a ce fameux arc avec Aisha Tyler. Ce n’est pas un arc très réussi et il ne joue pas sur les talents d’humoristes de Tyler, mais il n’y a pas grand chose à lui reprocher sauf son timing. L’arc arrive à un moment où la série commence à recevoir des critiques sur la blancheur de ses acteurs. Aisha Tyler arrive non pas par une volonté affichée de la production de travailler avec elle, mais plutôt avec une femme noire.

The Undefeated a récemment parlé aux figures noires employées dans des séries à distribution blanche et l’article reflète bien mieux les raisons derrière ces choix d’absence de diversité. Friends est simplement un aspect de cette réalité. Je pense que Vanessa Williams a touché un aspect sombre assez réel dans son renvoi de Melrose Place qui dénote une dynamique derrière la caméra où cette ségrégation raciale était encore bien ancrée.

Donc, non, Friends n’est pas raciste, elle n’a pas su et voulu gérer cet aspect de la réalité. Mais ce n’est pas quelque chose dont la série peut se vanter.

J’ai rien contre les homosexuels du moment que …

Apparemment, mon client, Friends, serait profondément homophobe et ce autant de la part des garçons que des filles de la bande. Ils rejetteraient la sexualité, mais aussi la part de féminité qu’un homme peut avoir. Pour le premier chef d’accusation, certes, nous avons six amis hétérosexuels, blancs, on ne peut le nier. Ils ne vivent pas non plus totalement dans la bulle de leur inaccessible appartement (qui appartient à la grand-mère au passage, expliquant peut-être le loyer ? Mais ce n’est pas notre propos). Il y a Carol et Susan, second couple de même sexe à se marier [2] (en saison 2), couple jamais remis en question. C’est même quasiment un non-événement tant personne ne remet en question cette union entre deux personnes qui s’aiment. Seul Ross devient ridicule à faire du fait que sa femme l’a quitté pour une autre femme une condition de sa masculinité. Mais elle n’est jamais soutenue et étayée.

Dans la même veine, nombreuses sont les blagues récurrentes dans les 6 premières saisons sur Chandler, son côté féminin et son père transsexuel. Il a peur d’être perçu comme un homosexuel or, il ne change pas ses manières ou son comportement et ses remarques borderline sont toujours moquées au final (encore plus celles de Ross). Le fait qu’on puisse le trouver “insuffisamment masculin” vient plus de la pression sociale de ce à quoi doit ressembler un homme en opposition à une femme que d’une réelle homophobie. S’il a du mal à se faire au fait que son père soit transsexuel, c’est moins pour le changement d’identité (qui n’est jamais remise en question) que pour les démonstrations qu’il en fait ou, surtout, les relations qu’il a eues avec sa mère quand Chandler était plus jeune. C’est extrêmement maladroit et encore une fois une occasion manquée de parler de transsexualité, mais Chandler n’est pas homophobe, juste inconscient.

Le personnage de Ross est plus problématique si on la regarde qu’avec une seule lecture. Dans 7.06 - The One With The Nap Partners, la série fait moins du contact entre les deux hommes (Joey et Ross faisant une sieste ensemble) une blague sur une potentielle relation homosexuelle que justement le ridicule que cette pensée peut avoir : c’est juste une sieste ! De même, on reproche à la série (et au personnage) de blâmer un homme pour avoir un métier dit “féminin” (dans 9.06 - The One With The Male Nanny avec Freddie Prince Jr. en nounou). Il met ainsi en cause sa sexualité et sa virilité, son statut d’homme, le vrai, celui qui monte des murs et crache par terre. D’une, aucun des hommes de la série n’est défini ainsi (Ross n’hésite pas à prendre soin de lui, Joey n’hésite pas à porter des accessoires féminins, etc.). De deux, à aucun moment dans cet épisode (pour l’exemple), les allégations et préjugés de Ross envers Sandy (Freddie Prince Jr.) ne sont soutenus ni par les personnages ni par l’écriture. Au contraire, on le tourne en ridicule et Rachel finit par avoir gain de cause. Et c’est une constante dans la série : on ne rit pas avec les personnages quand ils ont ce genre de propos (et encore moins Ross), on rit d’eux. La série se moque de tout, mais surtout des préjugés que peuvent avoir les personnages même si ce n’est pas toujours bien fait ni tout à fait juste (in my opinion, your honor).

Non mais si elle est grosse, elle l’a bien cherché aussi

C’est peut-être le chef d’accusation le plus difficile à défendre. Pendant une bonne partie de la série, le passé de Monica s’est construit sur son ancienne obésité, définissant le personnage durant ses années lycée et faisant d’elle un sujet de bonnes blagues à base de “oui, tu avais cassé la balançoire parce que t’étais grosse” ou “et je commande une pizza après avoir dit perdre 4 kilos en dansant”. Je dois avouer que sur ce point, Friends est assez indéfendable. À aucun moment, elle ne fait de cette composante du personnage un tremplin pour l’acceptation de soi et de son corps. C’est quelque chose qui me parle personnellement et qui me blesse maintenant que j’y pense [3]. Monica n’est que l’ancienne grosse copine de l’ultra-populaire.

La série tente pourtant de parler de l’estime de soi et de son corps, ne serait-ce que par le fait que Monica ne se définit désormais plus que par cela. Mais c’est toujours plus facile à dire quand on est mince. De même, si elle est la mère nourricière de la bande, on ne la voit jamais vraiment relier ses anciens problèmes à sa vocation actuelle. Elle mangeait trop = elle était grosse. Et c’est gênant tant c’est faux. À l’inverse, voir Joey engloutir ce qu’il veut, mais y voir seulement un homme en bonne santé, dont les gags vont dans le sens de “il peut se le permettre, il séduit”, nous montre que le procès d’intention quand on est un homme n’est clairement pas le même. Pourtant, si les Fit Hot Guys Have Problems Too, la télévision pêche quant à représenter ceux qui ne le sont pas.

Donc sur ce point, l’accusation gagne l’argumentation (in my opinion and yours apparently, your honor).

Moi ? Misogyne ? Mais ma femme travaille !

Il paraîtrait que Friends serait misogyne également. HAHAHAHA.
Ok. Friends n’est pas Buffy, n’est pas Sex And The City, n’est pas non plus Broad City ou Girls. Mais la taxer de misogynie avec des personnages féminins aussi forts que Monica, Phoebe et Rachel est fort de café ! Oui, elles veulent toutes l’amour et recherchent à tout prix quelqu’un avec qui partager leurs vies. Est-ce une preuve de soumission ? Non, surtout quand on voit que les trois sont celles qui tiennent les rênes de leurs relations et qu’elles ne les subissent jamais. Monica a l’ascendant sur Chandler, est cheffe cuisinière reconnue et forte alors que Phoebe met toujours son indépendance en avant. Rachel rompt avec Ross et impose ses conditions par la suite. Aucune ne mettra sa carrière en péril pour un homme.

Bref, autant d’exemples parmi d’autres qui invalident votre insensée théorie, cher confrère.

De l’autre côté, Joey serait un macho sans vergogne, enchaînant les conquêtes comme des sandwichs. Certes, il n’est pas toujours le gentleman que l’on voudrait avoir (citez-en, mesdames, messieurs, ils sont peu à la TV) mais il n’a pas l’apanage du goujat (Ross et Phoebe ayant aussi leurs parts). On ne l’engagerait pas pour représenter #MeToo, pour sûr. Et si le comportement possessif de Ross (quand Marc drague Rachel par exemple) peut vous paraître misogyne, il est surtout une occasion de plus (mais jamais de trop) de se moquer ouvertement de lui et de l’irrationalité de son comportement tout en renforçant le fait que Rachel est une personne sachant faire la part entre travail et vie romantique (à ce moment-là en tout cas).

En ce sens, après avoir revu quelques épisodes au débotté, je trouve How I Met Your Mother bien plus problématique. En dehors de ses errances narratives et scénaristiques, la série véhicule une image pas toujours valorisante de la femme. Certes, Robin incarne l’indépendance et Lily la force tranquille mais avec du caractère. Certes, Marshall et Ted restent des gentils gars. Mais on les lit à la lumière de la raclure qu’est Barney. Oui, une raclure. Il couche à tout va, use et abuse de stratagèmes pour agresser (oui, agresser) des centaines de filles et maltraite toute sa relation avec Robin en faisant passer son égoïsme en premier lieu et en faisant passer ses quelques moments de “good guy” comme une merveille à souligner. Non, Barney Stinson est un harceleur que #MeToo pourrait faire tomber rapidement (in my opinion and according to many women, I think, your honor).

Et comme je n’ai pas l’expérience vécue du sexisme et "conscient de mes limitations liées à ma position sociale d’oppresseur pour la compréhension des rapports de genre", je cède la parole cette fois-ci à Feyrtys.

L’avis de Feyrtys

On peut critiquer Friends sur plusieurs points, dont sa grossophobie avérée, mais pas sur sa misogynie de mon point de vue. Comme Max le dit (très bien) dans cet article, l’indépendance et l’autonomie des personnages féminins de Friends ne sont jamais des sujets de moquerie et ne les empêchent pas d’être heureuses. Le désir d’enfant de Monica n’est pas présenté comme une lubie qui ferait fuir Richard, mais comme un désir raisonnable pour lequel elle n’est pas prête à faire de compromis. Rachel, qui passe de "fille à papa" privilégiée et pas très dégourdie à professionnelle à la carrière florissante est un modèle qui ne ferait pas rougir Mary Taylor Moore.

De plus, il me semble important d’insister sur le fait que les injonctions à la virilité sont moquées sans aucune ambiguïté. Ross et ses insécurités quant à son statut d’homme sont tournées au ridicule ; Chandler ne cherche jamais à paraître plus "viril" qu’il ne l’est, comme l’écrit Max. Joey est aux antipodes de Barney et c’est lui qui aura été le partenaire le moins misogyne de Rachel, le plus attentif à ses besoins et celui qui l’a la plus soutenue.
Leur amitié à tous les trois est également affectueuse et sincère. Joey n’a jamais peur de prendre Chandler dans ses bras.

Combattre une vision très restreinte de la virilité fait partie des combats féministes et Friends y a participé à sa manière, en proposant des personnages masculins hors des clichés virilistes et en se moquant ouvertement de son personnage le plus misogyne, Ross.

Donc non, Friends n’est pas sexiste.

Closing statement

Vous voyez ce que ça fait de lire une série uniquement par le prisme de nos combats actuels ? Ça fait étriqué n’est-ce pas ? On oublie que Barney est aussi le bouffon du groupe, toujours ridiculisé pour ce genre de comportement. On aurait tendance à déformer le fait que Robin et Lily participent souvent aux stratagèmes de Barney contrairement au groupe qui laisse bien souvent voir systématiquement Joey et Ross dans leurs combines à deux balles et pointent du doigt le comportement de goujat du premier tout en récompensant l’attitude plus égalitaire que Chandler adopte quand il s’agit de s’adresser aux femmes.

C’est quelque chose excessivement énervant de voir des œuvres antérieures être lues uniquement par le prisme de notre société et nos combats actuels. Pour moi, c’est comme essayer d’appliquer la politique allemande dans la société française : contexte, histoire et combats différents. Si vous jugez, je cite The Independant, la relation entre Monica et Richard “inconfortable”, ne peut-on pas y voir une pointe de sexisme de la part du public ? Cette histoire d’amour est consentie, revendiquée et surtout, c’est enlever à Monica une liberté amoureuse et sexuelle qu’elle assume. Mon client n’est certes pas parfait, n’a pas toujours embrassé un élan progressiste qui était pourtant à sa portée, se laisse parfois aller aux blagues faciles et blessantes. Mais de tous les griefs qu’on lui impute, Friends n’est décidément pas la plus problématique des séries, mais certainement la plus facile des cibles.

Max
Notes

[1Merci Léo Thiers-Vidal (De l’Ennemi Principal aux principaux ennemis) pour l’expression.

[2Le premier est mis en scène dans un épisode de Roseanne (8.11 - December Bride), diffusé seulement cinq semaines avant celui-là et voit deux hommes s’unir.

[3Heureusement que des années plus tard, My Mad Fat Diary vient rétablir un équilibre sur la représentation de l’obésité, des maladies mentales, mais aussi de la pluralité des corps. Et on oubliera le fat suit de Jill dans Mom rapidos...