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Goliath - Avis sur Goliath et le retour de David E. Kelley

Goliath (Bilan de la Série) : Un tout petit David

Par Jéjé, le 10 novembre 2016
Par Jéjé
Publié le
10 novembre 2016
Saison 1
Episode 8
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Goliath est, « grâce » à Amazon, l’occasion de retrouver David E. Kelley à la tête d’une fiction judiciaire. Quiconque a découvert les séries en regardant un poste de télévision a probablement eu un sourire attendri en entendant parler du projet.

Et a surement fait la liste dans sa tête des séries du monsieur qui l’ont marqué-e, à l’instar de notre cher Nico, groupie de David E. (c’est lui le dit), qui dans son moment d’octobre sur la série (merci m’sieur, ça m’évite de faire la présentation des enjeux de la série) sur les premiers épisodes mentionne Picket Fences (qui sera toujours pour moi High Secret City, la ville du grand secret, le deuxième titre français de la série [1], The Practice et Boston Legal.
Pour ma part, et au regret de mon nouveau moi allié du féminisme, j’ajouterais Ally McBeal dont j’ai aimé d’un amour fou la première saison (et énormément les autres).
Drum, s’il n’était pas absorbé par la lecture du livre de David Frost sur Twin Peaks, se moquerait de nous pour ne pas avoir évoqué Chicago Hope.

Pour être clair, David E. Kelley n’avait pas disparu des écrans depuis très longtemps. Quant à sa dernière série judiciaire, Harry Law, elle s’est terminée il y a seulement quatre saisons. Mais une éternité en cette période de « télé en pic ».

Après quelques épisodes, j’ai pu me rendre compte combien la patte kelleyrienne m’avait manqué.
En effet, durant les premiers épisodes, quelques scènes de déposition et de tribunal très réussies sont parvenues à me faire passer outre les nombreux, que dis-je les innombrables, défauts de la série.

En premier lieu, toutes les petites manies et obsessions de David E. Kelley devenues pénibles au bout de 20 ans :
goliath criquet
— les personnages définis principalement par leur tics de langage : David Cooperman (William Hurt), le rival de Billy McBride (Billy Bob Thorton), le personnage central, passe son temps à ponctuer ses phrases par le claquement d’un criquet en métal tandis que Lucy, la jeune avocate débutante de chez McBride/Cooperman, le grand cabinet de la série, souffre d’un bégaiement reconnu comme un handicap professionnel (on se souvient avec plus ou moins de bonheur de John Cage dans AllyMcBeal et Jerry Espenson dans Boston Legal)
— l’attirance du personnage principal pour les prostituées de luxe : Billy, comme Alan Shore (dans Boston Legal) et à nouveau John Cage, a une affection particulière pour les femmes de cette profession. Britanny (Tania Raymonde), son assistante juridique la plus efficace et la plus proche se trouve être - surprise - une call-girl au grand coeur !
— les personnages secondaires au physique non-hollywoodien qui n’existent que par ce physique non-hollywoodien : Marva (Julie Brister), une autre assistance du héros est obèse, ce qui en soi pourrait être positif puisque sa présence participerait à une représentation diverse et plus réaliste des corps aux États-Unis, mais David Kelley partage cette manie avec Ryan Murphy de présenter des personnages au physique inhabituel pour s’en moquer et donner à peu de frais une dimension pseudo politiquement incorrecte à ses personnages principaux...
— la place démesurée donnée aux personnages de jeunes assistantes sexy, et donc aux rapports de mentors paternalistes et un brin libidineux qu’entretiennent avec elles les personnages principaux : Britany et Lucy obtiennent deux fois plus de temps d’antenne que Michelle, le personnage de Maria Bello, grâce à leur fascination et à leur dévouement envers des hommes de trente ans leurs aînés...

Ensuite la quasi-intégralité des « tropes » les plus usés des séries de anti-héros :
goliath pretoire
— le anti-héros désabusé qui noie dans l’alcool une culpabilité aux raisons tenues secrètes, des raisons qui ici une fois dévoilées rajoute à Billy l’hypocrisie crispante et un peu niaise de Bobby Donnell, l’avocat de The Practice qui n’aimait pas, le pauvre chaton, défendre les très méchants
— la quête rédemptrice de l’anti-héros évidemment lancée pour de bon par la morte brutale de sa petite amie toute récente dans la plus pure tradition des « women in refrigerator ».
(Pauvre, pauvre Ever Carradine qui se retrouve à incarner l’idée de la femme parfaite pour David Kelley, c’est-a-dire celle qui couche dans les quinze minutes qui suivent sa rencontre avec l’avocat qui doit défendre sa cause, probablement charmée par son magnétisme animal que le trop d’alcool et les vêtements un peu crades n’ont pu affadir, celle qui trouve charmant qu’il tente de se barrer en catimini le matin suivant, celle qui après qu’il se ne soit pas présenté à l’heure au tribunal ne peut vraiment lui en vouloir et venue pour lui dire ses quatre vérités finit par coucher avec lui à nouveau. Une femme formidable qui devient parfaite en mourant, écrasée par un camion (la surprise est efficace) et transformée en une voix de répondeur que le héros peut consulter pour se repaître de ce malheur terrible arrivé dans sa vie à LUI.)
— l’affaire centrée sur de la destruction de la relation la plus importante dans la société patriarchale, celle d’un fils et de son père
— le générique esthétisant qui recycle sans invention celui de Boardwalk Empire
— le conflit de pouvoir entre deux alpha-mâles qui occulte tous les éléments et tous les personnages de l’affaire judiciaire, simples jalons qui bordent le chemin menant à leur face-à-face
— les personnages féminins définis uniquement par un statut associé à l’un des trois hommes de la série (ex-femme de, fille de, assistante de, maîtresse de, ex maîtresse de, mère de), lesquels, alors qu’il y a sept femmes dans la distribution principale, ne développent quasiment aucuns liens, et encore moins positifs, les uns avec les autres. La seule relation montrée entre deux femmes, la relation sentimentale entre Michelle et Calle (Molly Parker), est torpillée par la jalousie de la première pour l’intérêt qu’elle estime (probablement à raison) que l’autre porte au… héros !
— les femmes dont la reconnaissance professionnelle est conditionnée à l’approbation d’un homme (avec lequel elles ont couché à un moment de leur carrière) : Michelle, Callie et Lucy, les trois avocates de McBride/Cooperman ont toutes couché avec David Cooperman et mention spéciale à Michelle qui a couché avec les deux et en a épousé un !
— la femme qui ayant les pieds sur Terre et conseillant régulièrement au héros d’agir avec raison apparaît de fait comme une harpie castratrice et incompétente, Patty (Nina Arianda) est la Skyler White de Goliath (le plus triste, c’est que c’est sûrement le personnage féminin le plus « intéressant » de la série…)

Enfin, comme si ça ne suffisait pas :

maria bello goliath

— l’expression pas très subtile dans les dialogues du parallèle entre le destin du héros génial tombé en disgrâce et celui de David E. Kelley.

On sent bien qu’il s’est retenu d’écrire « public » à la place de « jury », non ?

Rachel : Patty said that juries used to love you. But what happened ?
Billy : She’s right. They did. Juries loved me.
And I loved them, too. That’s the secret.
At one point, they loved me so much, I could do anything I wanted, just about, yeah. But that can be dangerous.

Je me demande s’il fait référence à Girls Club ou à Boston Public...

— l’incapacité de l’ancien scénariste de network, enfin libéré de toute restriction de vocabulaire, à ne pas utiliser "fuck" dans la moitié de ses répliques
— et, probablement la pire des choses, la sous-utilisation inexcusable de Maria Bello, censé avoir le troisième rôle de la série. Michelle est quand même le seul personnage d’avocat de la série à ne pas travailler sur l’affaire qui occupe tous les autres. Elle est confinée dans son bureau ou son salon pendant toute la saison et se contente de faire quelques remarques méta.

Ça fait beaucoup de problèmes à mettre de côté au regard de la faible proportion des scènes vraiment judiciaires dans ces longs épisodes d’une heure.

Et pourtant... Chaque scène de déposition, chaque confrontation entre avocats au tribunal, chaque discussion sur un micro-point d’une loi que personne ne connaît, est empreinte de cette écriture si percutante qui a fait de David Kelley pendant près de 30 ans [2] l’un des très grands du genre et qui rend palpable l’excellence professionnelle vantée des principaux protagonistes.

J’aurais pu m’en contenter, et serais sorti somme toute satisfait de cette saison de Goliath (oui, mon moi actuel est très perplexe)… si seulement David E. Kelley et Jonathan Shapiro (le co-scénariste) avaient réussi à tenir ce minuscule cap pendant huit épisodes… HUIT épisodes !

Mais non. Après le sixième, comme s’ils découvraient seulement à ce moment-là qu’Amazon n’avait pas commandé une saison de 22 épisodes, ils ont décidé de modifier complètement le rythme de la série.
Terminé le temps des tractations sans fin pour s’accorder sur les modalités d’une déposition, par un tour de passe-passe assez grossier, on se retrouve directement au tribunal pour un procès bâclé en quelques scènes. En quelques minuscules scènes dans lesquelles les arguments exposés par les deux parties d’une indigence jamais vues dans une série de David E. Kelley aboutissent à un verdict prévisible et fade.

Je me demande encore si Kelley n’a pas quitté la production en cours d’écriture…

Le naufrage créatif de ces deux épisodes est tel qu’il m’a fait considérer la possibilité que Woody Allen n’avait pas pu plus se planter dans sa série Amazon. (J’espère que je n’irai pas vérifier, je ne suis pas sûr que mon nouveau moi s’en remettrait…)

Goliath confirme assez tristement que même avec une série judiciaire David E. Kelley n’a plus rien à dire et n’a même plus envie de dire quoique ce soit.
Pour le retrouver, il ne faut pas donc compter sur la « télé en pic » mais bien sur ses VHS de La Loi de Los Angeles et de High Secret City

Jéjé
P.S. Je me rends compte que Boston Legal, la dernière très bonne série de Kelley, s’est achevée en même temps que le 2ème mandat de Georges W. Bush. On peut imaginer que les résultats de l’élection présidentielle et surtout ses conséquences vont donner un coup de fouet à son inspiration. (Pour info, le reste du texte a été écrit avant le 8 novembre....)
Notes

[1Je me suis toujours demandé comment celui ou celle qui faisait les bandes annonces de TF1 parvenait à prononcer ça sans éclater de rire…

[2Merci Nico pour cette précision !