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Instinct - Présentation et bilan (amer) des premiers épisodes d’Instinct

Instinct: Sans Contact

Par Jéjé, le 26 avril
Par Jéjé
Publié le
26 avril
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Bien que grand amateur de procedural, je n’ai jamais été convaincu par l’offre de CBS (je parle de l’offre récente, des quinze dernières années, Lou Grant et Cagney & Lacey datent un tout petit peu), pourtant pléthorique en la matière, à l’exception des premières saisons d’Elementary et de l’intégralité de Person of Interest.

Pourtant, ça faisait un petit moment que j’attendais la diffusion d’Instinct.

Qu’est-ce que c’est ?

C’est le nouveau drama policier du dimanche soir que CBS a lancé depuis un mois dans le probable espoir d’en faire un successeur d’Elementary (ou plutôt un compagnon puisque la série n’est toujours pas annulée).
La série a été créée par un certain Michael Raush, à qui l’on doit Royal Pains.
Le pilote est adapté d’un polar de James Patterson (que l’on a vu en partenaire de poker de Castle dans Castle et qui vend apparemment des millions de livres chaque année).

Ça parle de quoi ?

D’un type excentrique, ultra intelligent, ultra perspicace, rétif à toute forme d’autorité, qui aide une gentille policière, bien respectueuse des procédures et qui cache un gros trauma personnel.

Avec un twist incroyable.

Il est écrivain ? [1]
Il est magicien ? [2]
Il prend des pilules qui augmentent ses capacités cérébrales mais qui risquent de le tuer ? [3]
C’est un soldat de George Washington qui a ressuscité deux cents ans plus tard ?
C’est Lucifer ?

Plus dingue que tout ça.
Il est... gay.
Et plus dingue encore, il est… marié.
À un homme, donc…

C’est avec qui ?

Alan Cummings, que l’on a beaucoup aimé au début de The Good Wife, incarne Dylan Reinhart, le fameux "type excentrique, ultra intelligent, ultra perspicace, rétif à toute forme d’autorité", écrivain à succès, prof de fac et ancien agent de terrain de la CIA (sinon c’est un peu trop banal). Et gay, donc.
Bojana Novakovic, elle, interprète Elizabeth Needham, la gentille policière. Hétérosexuelle.

Et Whoopi Goldberg et Naveen Andrews cachetonnent dans des rôles ultra périphériques.

Et c’est bien ?

Non.

Et ce n’est pas juste fade, ou banal, ou un peu poussif.
C’est quasiment irregardable.

Certes, dans ce type de série, les enquêtes sont un moyen de mettre en scène et en valeur la dynamique particulière entre les deux personnages du duo central. Mais elles participent aussi au plaisir que l’on prend à regarder un procedural policier. Un minimum d’attention et de soin à leur égard semble requis. En cinq épisodes, pas une seule ne revêt le moindre intérêt.
Celle du pilote, sensée par sa complexité nécessiter l’arrivée d’un consultant extérieur, enchaîne à toute allure tout un fatras de rebondissements qui rend l’histoire incompréhensible (condenser un bouquin entier en 40 minutes n’était peut-être pas la meilleure idée de l’année).
Les histoires suivantes sont moins vite expédiées mais les déductions de Reinhart sont souvent artificielles et poussives. (Et il est assez regrettable que l’intrigue la moins ratée semble être un plagiat d’un script de Bones.)

Oui, mais quand même, il est marié à un homme, c’est pas dingue ça ?

C’est bien la seule chose qui fait que je n’ai pas abandonné après le pilote, mais clairement le traitement de cette situation est ce qu’il y a de plus problématique, la série semblant avoir beaucoup de mal à l’assumer.

C’est d’autant plus étrange que lors du lancement de la série, CBS a fait de l’orientation sexuelle de son personnage principal un argument de vente, s’auto-congratulant régulièrement au passage d’avoir eu le courage d’être aussi révolutionnaire.
De plus, avec Alan Cummings en tête d’affiche, bisexuel affiché et militant LGBTIQ de longue date, on pouvait être assez serein sur la représentation de la relation de Dylan Reinhart avec son mari.

Hélas.
L’unique scène entre les deux hommes du pilote donne le ton du rapport ambigu que la série entretient avec son aspect révolutionnaire.
Dylan rejoint Andrew, son mari, dans le bar que ce dernier vient d’acquérir après avoir quitté son métier d’avocat. Les deux hommes s’embrassent sur la joue tandis que Dylan…
Sur. La. Joue.
SUR.
LA.
JOUE.
Je n’étais pas bien sûr au départ…

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Mais si, c’est bien ça…

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Comme Matt dans Melrose Place il y a 20 ans de ça.

Dylan semble ne pas pouvoir se reculer autant qu’il le voudrait d’autant qu’on lui a posé un collier de fleurs quand il est entré.
Il s’étonne que son mari ait quitté une grosse firme d’avocat·es pour ouvrir un bar et faire des soirées à thème autour d’Hawaï.

Et là, twist magnifique. Les fleurs, c’est pas parce qu’il est gay que Andrew en distribue à tout le monde, c’est pour célébrer le match de foot américain qui a lieu à Honolulu le soir même.
Et si on n’était déjà pas assez traumatisé par le baiser sur la joue, on doit désormais faire face au rapport malsain que la série entretient avec l’homosexualité et la masculinité. Cette réplique, qui marque bien pour le public qu’Andrew, même s’il est le mari gay, reste un « vrai homme » puisqu’il est fan de football américain, s’inscrit dans une caractérisation « virilisante » de l’homosexualité de ces deux hommes. En ce qui concerne Dylan, dans les premières minutes, il est montré chevauchant une moto tel le meilleur des cow-boys modernes tandis que l’on va bien insister tout le reste de l’épisode qu’il était, avec d’être un prof rangé et un écrivain, un agent de terrain de la CIA, un barbouze, un dur, un vrai.
La seule marque anti-hétéronormative du personnage provient de ses lunettes à montures un peu voyantes (et encore, il faut bien trouver quelque chose).

Mais continuons avec cette scène. Dylan laisse paraître quelques doutes sur la poursuite de sa carrière d’écrivain. Il révèle à Andrew que son éditrice n’est pas convaincue par son livre en cours.
On devine qu’Andrew prend la main de Dylan à ce moment-là. On le devine seulement parce que l’image est cadrée de tellement haut que les mains ne sont pas visibles à l’écran…

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Si, si, il a ses mains sur celles de Dylan.

On remarquera que pendant toute la scène les deux hommes sont séparés par un bar.

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Dans le suivant, c’est par un piano.

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Dans le troisième, par un investisseur.

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Et par le bar à nouveau.

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Dans le quatrième, par une rangée de fans.

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Dans 1.03 - Secrets and Lies, on a un nouveau moment à la Melrose Place assez exceptionnel. Dylan et Andrew discutent autour d’une table assis l’un en face de l’autre. Dylan a un discours rassurant au sujet de l’investissement qu’espère Andrew, il semble s’avancer vers lui et… pof… la scène est coupée brutalement. Comme si Aaron Spelling était passé par là et avec ses petits ciseaux avait empêché qu’on ne les voit s’embrasser.

Une scène de repas dans 1.04 - I Heart New York, avec Andrew, Dylan et son père (qui est – ô surprise – un responsable de la CIA) commence comme à l’habitude avec Andrew qui prend la main de Dylan, hors champ.
Mais dans le plan suivant, c’est la révolution annoncée par CBS. On voit la main d’Andrew posée sur celle de Dylan, certes pour être retirée dans la seconde, mais c’est le premier contact entre les deux hommes depuis la bise fraternelle du pilote.

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On enchaîne ensuite sur Dylan, qui, au moment de partir, met sa main sur la nuque de son mari.

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Des esprits chagrins pourraient trouver que ça ressemble à la façon dont on caresse un animal domestique, mais voyons le côté positif des choses et soulignons le fait que ce geste a lieu en public.

En fin d’épisode, sur la piste de décollage d’hélicoptère, Dylan échange avec son père sur l’évolution de sa carrière et le fait qu’il a choisi de quitter la CIA pour vivre une histoire d’amour avec Andrew. Après le départ du père, Andrew rejoint Dylan sur cette piste de décollage, vide, et ils échangent un baiser… sur la bouche.

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Puis ils s’éloignent vers la ville, main dans la main.

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Dans cet endroit tout vide.

Ce baiser, outre le fait qu’il n’a pas lieu en public, arrive dans la série à un moment où le personnage principal a dû se justifier, ou en tout cas expliquer, ses décisions personnelles et professionnelles à son père. Cet premier baiser à l’écran revêt ainsi un caractère exceptionnel, il n’est pas un banal témoignage de la relation entre les deux homme, il est dramatisé pour apparaître comme une réaction à la relation de Dylan à son père et à son passé.
On a un peu l’impression d’être dans un « very special episode » des sitcoms des années 80/90, impressionné renforcée par le fait que dans le suivant, il n’y aura pas d’autres.

À nouveau, la seule manifestation d’affection physique aura lieu en privée et se limitera au contact de mains sur des vêtements…
On est vraiment renvoyé au discours qui veut qu’une homosexualité acceptable est une homosexualité discrète, rangée, cachée.

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En revanche, on aura le droit à une scène où on rappellera aux spectatrices et spectateurs pas encore complètement convaincu·es que Dylan est un gros dur, qui en a, comme les vrais. Deux de ses collègues dégonflent le pneu avant de sa moto et guettent sa réaction.
Ils se demandent « combien de temps il va prendre pour appeler un dépanneur ».
Dylan les regarde et part en roue arrière comme si de rien n’était.

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Le malaise flagrant autour de la représentation de la relation amoureuse entre ces deux hommes étouffe complètement le duo que forme Dylan et la policière pour lequel aucun effort d’écriture semble n’être fait. On a l’impression que les scénaristes sont tellement concentrés sur la façon de rendre l’homosexualité de leur personnage central la moins « menaçante » possible qu’elles et ils en ont oublié Elizabeth, la deuxième partie du duo policier de la cette série policière. Elle n’existe qu’en réagissant faiblement aux excentricités de Dylan et qu’en étant le soutien silencieux de la relation amoureuse de son partenaire.

Il est « amusant » de comparer cette situation à celle d’autre personnage du spectre LGBTIQ des dimanches soirs récents de CBS, Kalinda Sharman dans The Good Wife. Ses relations avec des femmes n’existaient quasiment que par leur aspect charnel (lui aussi dissimulé dans la pénombre des parkings souterrains ou des chambres d’hôtels). On la voyait ainsi régulièrement au lit avec ses conquêtes. Les désirs sexuels innombrables qu’elle suscitait et qu’elle pouvait avoir en revanche semblaient bloquer le développement de sentiments amoureux.
Sur CBS, c’est le sexe ou les sentiments, mais surtout pas les deux.

Ce qui doit bien arranger les partisans de la masculinité bien normative d’Instinct. Assumer et montrer le désir sexuel des deux hommes reviendrait, on l’imagine, pour eux à nier leur virilité et donc la légitimité de Dylan Reinhart à être un héros acceptable.

Pas vraiment révolutionnaire tout ça.
Et en plus c’est chiant.

Jéjé
P.S. Il y a peu de chances que les choses s’améliorent, mais comme il est probable que je n’arriverai pas à arrêter la série, en tout cas à ne pas continuer de traquer les scènes entre Alan Cumming et son mari à l’écran alors que je passe en avance rapide l’épisode, je n’hésiterai pas à vous dire si jamais on assiste à quelque chose d’incroyablement incroyable comme Dylan et Andrew dans le même lit (ne se touchant évidemment pas, comme dans thirtysomething il y a 25 ans).
Notes

[1Oui, mais en fait, c’est pas important, et il faut se faire une raison, Castle, c’est terminé (et on ne doit plus en parler depuis que l’on a découvert que Nathan Fillion était un gros c*** avec sa co-star.).

[2Non, non, ça, c’est sur un autre network, ça s’appelle… Deception.

[3Rhaaa, c’était quand même bien, Limitless.