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C’est toujours la faute des médias

LaBaule und Erben

Par Jéjé, le 30 avril
Par Jéjé
Publié le
30 avril
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Je me suis fixé quelques règles pour cette chronique. Pas de référence condescendante à Derrick. Pas de référence condescendante à l’humour allemand. Pas de référence condescendante à La Clinique de la Forêt Noire.

Je m’autorise tout de même à faire part dans cette introduction que j’ai lancé un peu à reculons le premier épisode de LaBaule und Erben après avoir découvert qu’il s’agissait d’une comédie.

Mais qu’est-ce que c’est ?

C’est la nouvelle série de Hanno Hackfort, Richard Kropf und Bob Konrad, les scénaristes stars du moment, à qui l’on doit You Are Wanted, un thriller technologique et la première production allemande d’Amazon, et surtout 4 Blocks, l’une des figures marquantes du renouveau de la fiction télé dans le pays et la série qui m’a réconcilié - pour le moment [1] - avec les séries de gangsters.

Bon, scénaristes « stars », c’est un peu fort. Le statut des scénaristes en Allemagne semble assez loin de celui de leurs consœurs et confrères américains, en tout cas auprès des journalistes : les articles consacré à la série lors de son lancement ont beaucoup plus donné la parole à Harrald Schmidt, ancien présentateur d’un talk show populaire dans les années 90, crédité uniquement de l’« idée » de la série, qu’à celles (le trio s’est adjoint les services de deux femmes, Anneke Janssen et Elena Senft) et ceux qui en ont écrit les épisodes.

LaBaule und Erben n’a été diffusée en janvier 2019 que sur SWR, la chaîne publique du Bade-Wurtemberg et de la Rhénanie-Palatinat du réseau ARD. Le reste de l’Allemagne a cependant pu et peut encore la regarder sur le site d’ARD, tous les épisodes ayant été mis en ligne en décembre 2018 pour une durée de... six mois [2].

Ça raconte quoi ?

labaule und erben 2

Cette série satirique met en scène les déboires de Wolfram LaBaule, un riche quinquagénaire oisif et naïf, devenu du jour au lendemain, directeur d’un des plus gros journaux du Sud-Ouest de l’Allemagne, après la mort accidentel de son père, un grand magnat de l’édition.
Sa longue expérience d’amateur des arts et de juré dans une vingtaine de prix littéraire ne l’a pas très bien préparé aux défis d’un secteur en pleine mutation et d’une rédaction où cohabitent difficilement une vieille garde de journalistes, une jeune génération tout numérique. Il n’est pas non plus aidée par sa famille, à commencer par sa propre mère qui fait tout en son pouvoir pour le conduire à vendre l’empire familial et toucher rapidement les fruits de l’héritage.

C’est avec qui ?

Les cinéphiles pointus reconnaîtront peut-être Irm Hermann, l’une des actrices fétiches de Rainer Maria Fassbinder, dans le rôle de la mère calculatrice. Uwe Ochsenknecht (Wolfram LaBaule) serait lui aussi un acteur de cinéma très populaire.
Je n’ai quand moi, petit sériephile, trouvé aucun visage familier de mes quelques séries allemandes récentes.

C’est bien ?

C’est prodigieux.
Ni plus, ni moins.

La satire est, à mon sens, l’un des genres les plus difficiles à réussir sous la forme d’une série télé. Comme l’un de ses ressorts principaux consiste à grossir les traits de caractères et les situations, on risque assez vite d’aboutir à une succession de sketchs dans lesquels des personnages caricaturaux adaptent leurs agissements et leurs réactions au message ou à la dénonciation du moment. Si malgré tout les personnages parviennent à rester cohérents dans des intrigues au long cours, à l’instar de Veep, ces derniers n’appartiennent qu’à deux catégories : les bouffons et les cyniques.
Et bien, LaBaule und Erben réussit le tour de force de débuter avec un ensemble de personnages stéréotypés bien marqués (l’héritier oisif, la femme au foyer à la recherche des honneurs institutionnels, le millenial qui ne s’exprime que par le biais des anglicismes, la femme d’affaires sur-compétente et angoissée, le vieux journaliste en guerre contre le numérique, la jeune féministe écolo intersectionnelle…) et de les rendre en quelques épisodes singuliers et attachants sans pour autant amoindrir l’esprit vachard de leurs attitudes et de leurs actes.

Et en effet, la satire est toujours là, bien féroce. Féroce et aiguisée. Le monde de la presse, du management contemporain, du capitalisme mondialisé, de la culture bourgeoise en prend chaque instant pour son grade. LaBaule et Erben tape souvent très juste et là où ça fait vraiment mal. Elle s’offre même le luxe d’anticiper dans son premier épisode l’un des scandales les plus importants qui a secoué la presse allemande de ces dernières années. La première décision que Wolfram LaBaule doit prendre en tant que directeur de la publication concerne l’utilisation de photos d’un de leurs reporters star sur le conflit en Syrie, photos dans l’authenticité ne serait pas avérée mais qui seraient susceptibles de permettre au journal de gagner un prix prestigieux. L’épisode fut diffusé quinze jours après (mais écrit environ un an et demi avant) que le Spiegel, l’hebdomadaire le plus respecté du pays, ait révélé que l’un de ses journalistes de guerre avait falsifié ses reportages.

Cette réussite est d’autant plus inattendue que rares [3] sont les séries sur le milieu du journalisme et de l’édition qui tirent leur épingle du jeu. (Récemment, Press sur BBC n’est parvenue à dépasser l’opposition basique entre le gentil journalisme d’investigation et les méchants tabloïds et s’est empêtré dans un mélange incertain de genres, The Newsroom est probablement la pire série d’Aaron Sorkin et on se rappelle que la seule saison faible de The Wire est la dernière, celle avec le Baltimore Sun…) On ne peut que regretter qu’il ne s’agisse que d’une mini-série (apparemment, il n’est pas prévu d’aller au delà de ces seuls six épisodes, même si elle s’achève de façon satisfaisante et vraiment savoureuse, à contrepied de ce que l’on pourrait attendre d’une intrigue où un homme isolé est la proie d’ennemis machiavéliques et d’une série au cynisme assez élevé.

Jéjé
P.S. Je me console en sachant que les Allemands réussissent aussi bien que Netflix et HBO à transformer leurs mini-séries à succès en séries de plusieurs saisons, comme le montrent les exemples récents de Ku’damm 56 et de Charité.
Notes

[1Le premier épisode de la saison 2 m’inquiète beaucoup.

[2Et on peut regarder la série depuis la France, ARD n’ayant pas mis de restrictions géographiques ! Il y a même une option avec les sous-titres… allemands.

[3Aaaah, Lou Grant !