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The Good Fight - The Good Fight, c’est encore plus noir

The One With Lucca Becoming A Meme: Back To Black

Par Max, le 8 avril
Par Max
Publié le
8 avril
Saison 3
Episode 4
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Le monde de 2019 est plus déprimant qu’une chanson d’Amy Winehouse et si on imagine bien Alicia Florrick s’enfiler quatre ou cinq verres (bouteilles) de rouge derrière les fagots, Diane ne se laisse pas abattre et mène le Good Fight.

La série met en son centre Diane, une démocrate qui a été introduite comme une femme ultra-compétente et pétrie d’idéaux, prête à s’engager en politique pour Hilary Clinton (cf. le pilot de The Good Wife et la scène où elle présente son portrait avec l’ex-candidate à la présidentielle à Alicia Florrick). Mais c’était une autre époque, une autre femme. The Good Fight est un cimetière où les idéaux viennent mourir et cet épisode nous le prouve encore une fois.

A Series of Unfortunate Political and Ethical Events

L’amitié ne suffit donc plus pour survivre. Depuis l’an dernier, The Good Fight nous montre une sororité se mettant en place au sein de Reddick, Boseman & Lockhart. Diane et Liz tissent des liens professionnels complexes mais intéressants, basés surtout sur une idéologie commune et une certaine éthique de travail. Cette relation s’est considérablement approfondie en ce début de saison grâce au groupe d’action et de parole de libérales qu’a rejoint Diane (groupe qui fonctionne comme une sorte de prolongement des Jennifers, le groupuscule terroriste de Marti Noxon dans la regrettée Dietland). Elle y a introduit Liz avec qui elles vont œuvrer pour combattre Trump et l’idée d’une seconde investiture.

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Mais 3.04 - The One with Lucca Becoming a Meme vient mettre à mal cela dans ses dernières minutes. Là où elles ont passé l’épisode à faire front uni contre leurs adversaires au sein du groupe, face à leur cliente, face à Adrian, l’affaire du test de drogues de Maia et celle des salaires soulevée par Lucca et Jay viennent les opposer en pratique alors qu’elles se rejoignent en théorie.

Maia est donc virée. Mais plus qu’une stupide affaire de drogues, c’est aussi en quelque sorte la fin d’une utopie amicale et féministe qui s’annonce avec cette fin d’épisode. On y croit encore quand Maia va demander des précisions à Lucca, cherche à être rassurée par Diane et se tourne vers Marissa pour falsifier ses tests. Chacune à leur manière, elles sont là pour conforter la sensation que si le monde dehors est délétère et sombre, elles ont la certitude de pouvoir compter les unes sur les autres. Mais Lucca va mettre son nez dans l’égalité des salaires de la boîte et l’effet papillon s’ébranle.

Law & Disorder

Lucca va donc être le révélateur d’une hypocrisie qui n’atteint pas que les Républicain·es ou les racistes. Remontons au tout début de l’épisode : elle promène son fils et une femme la prend pour la nourrice. La situation dégénère et cette inconnue appelle la police, pensant que Lucca a volé le bébé (dû à sa couleur de peau). C’est une prise de conscience pour la jeune femme qui va alors remarquer, lorsqu’elle est interrogée par les associé·es sur cette affaire, que malgré les bonnes intentions, la pratique pour lutter contre les discriminations est moins systématique qu’elle le pensait.

On nous avait vendu Reddick, Boseman & Lockhart comme un lieu presque idyllique où les noirs et les femmes auraient la parole, le pouvoir, un contre-pouvoir nécessaire à la société patriarcale et racialement biaisée dans laquelle nous vivons. Mais cet épisode vient tout remettre à plat en opposant la théorie (l’égalité de traitement, l’égalité des salaires blancs-noirs) et la pratique (disparités énormes entre blancs et noirs, par exemple entre Jay et Marissa qui ont le même salaire mais pas la même ancienneté). Tout l’épisode se confronte à cette idée que les belles idées meurent dans la réalité, que les idéaux portés par les personnages sont un miroir déformant de ce qu’ils font pour les mettre en place au jour le jour.

Diane et ses collègues blanc·hes ne parviennent pas à se souvenir des noms de personnes noires victimes de violences policières. Ici, The Good Fight nous montre que l’intention ne fait pas la raison : certain·es veulent bien faire mais ne sont socialement pas conditionné·es pour y prêter une attention “inconsciente”. Il leur/nous (je m’y englobe puisque je suis blanc) faut un effort, une volonté, un engagement pour être révolté. Nous avons tellement internalisé notre universalité que, n’en déplaise aux adeptes du racisme anti-blanc, nous n’avons pas un “panthéon de la violence et de ses victimes", capable d’être convoqués lorsque le schéma se reproduit.

Mais ce que déterre Lucca, avec son histoire de salaires, c’est également une hypocrisie des partenaires noir·es envers eux-mêmes et elles-mêmes, un renoncement à leur idéologie de départ face à la pratique forcée par le monde d’aujourd’hui. Cela nous amène alors à des affrontements subtils mais importants au sein du cabinet (et au sein même des personnages comme Diane) et donc, à du mouvement. Liz et Diane doivent prendre position sur le renvoi de Maïa et les dissensions se révèlent. Diane a échoué en tant que mentor pour la jeune femme, Lucca a échoué en tant qu’amie en ouvrant la boîte de Pandore et la sororité a échoué dans la mise en pratique d’idéaux qui ne lui étaient pas contraire au départ.

Idéal & Spleen

Le propos vraiment intelligent de l’épisode est que si beaux sont les discours que Robert et Michelle King diffusent dans leur série par la bouche de leurs personnages, ils ne sont ni les mêmes ni sans danger dans le réel. The Good Fight a beau jouer sur l’absurde pour souligner l’ère Trump (ses courts-métrages sont inutiles à la progression de l’intrigue mais leur absence de justification les rend presque indispensables par leur portée pédagogique), elle est extrêmement lucide quand il s’agit de la manière de vivre et faire évoluer la société à l’intérieur de celle-ci. Que ce soit par le groupe d’action ou par les actions personnelles de chaque personnage, l’épisode nous montre point par point, assez durement même, que le monde est tellement “complexe” ou plutôt tellement déréglée dans sa morale pour les belles théories survivent.

L’amitié ne serait plus qu’un dommage collatéral, une chose fragile capable d’exploser en plein vol au nom d’une certaine éthique, d’une certaine morale. La lutte contre la discrimination ne peut se faire sans dégâts et la série ne cherche pas à excuser ou sauver ses personnages. Oui, il est difficile de passer outre l’humain, Lucca a de gros scrupules à déterrer tout cela (contrairement à Jay). Peut-être fait-elle une erreur, tout comme Diane et Liz à défendre cette chanteuse, affaire qui entre en collusion avec leur groupe de démocrates. Mais non, aucune ne renonce au combat sous prétexte qu’il a des échos déplaisants, une pratique plus difficile que ce qu’elles avaient théoriquement en tête.

Dans la lutte pour l’égalité, pour la justice, contre l’insanité, The Good Fight n’édulcore rien, n’épargne ni ses personnages, ni ses spectateurices. Même si l’épisode n’est pas tragique en soi, il mène divers fils conducteurs vers une scène finale simple mais forte, révélatrice de tout ce qui se détricote au sein de 3.04 - The One with Lucca Becoming a Meme et ce que cela dit, effleure presque, du monde dans lequel nous vivons. Un épisode dont la complexité du discours est à mettre sous tous les yeux et dans toutes les oreilles.

Max