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Bon, il faut qu’on parle sérieusement.

I May Destroy You ? Ben, oui, merci !

Par Max, le 9 novembre 2020
Par Max
Publié le
9 novembre 2020
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On entend souvent que telle ou telle série nous a bouleversé·es. Que l’on a pleuré toutes les larmes de notre corps, qu’elle nous a “parlé”. Mais nous sommes dans le monde du superlatif. Tout est super génial ou méga nul et finalement, on ne pense même plus au vrai sens des mots que nous employons. Il y a une échelle du génial à respecter, en fait.

Pourtant, devant certaines séries, l’emploi du mot est pesé, sous-pesé, parfois même il sous-estime le désordre intérieur. Alors quand je dis que The Leftovers m’a tétanisé, c’est vrai. Quand je proclame un amour immense à The Good Place et Parks And Recreation, je ne vous oblige pas à me croire, vous n’avez qu’à me voir en parler.

Quatrième épisode : too close to home

(Oui, je commence au quatrième et alors ? Y’a quoi ?)

Le quatrième épisode de la série vient de se terminer et j’arrête. J’arrête, je n’en peux plus. La série est excellente, c’est du génie mais c’est trop dur pour mon petit cœur.

i may destroy you kwamee 1

Depuis trois épisodes, je trouvais la série d’une violence inouïe mais elle n’était pas au bout de son chemin d’horreur quotidienne. J’attendais que l’histoire du viol de Bella se détricote, la percute, de voir comment cela pouvait rebondir sur douze épisodes. Et puis, j’ai compris.
Si I May Destroy You a pu nous faire croire que c’était uniquement à propos d’elle, c’était bien nous mener en bateau.

Son propos est bien plus large : les violences sexuelles sont partout. Rembobinons un tout petit peu les choses. Depuis le premier épisode (et les deux assez formidables qui suivent), nous suivons Arabella, une jeune blogueuse/écrivaine/influenceuse alors qu’elle tente de gérer un choc sur lequel elle a du mal à mettre des mots, des images, des souvenirs. Un soir, dans un club où elle était avec des connaissances, elle a été violée. Or, elle n’en a qu’un souvenir vague, ayant été droguée au moment des faits et ne se rend pas compte immédiatement de ce qui lui est arrivé. Ces trois premiers épisodes vont alors être le lent chemin vers son traumatisme.
Mais pas que.

Le fait d’arrêter une série qui me parle profondément n’est pas une décision simple à prendre. Cela me questionne sur le rôle de ce média dans ma vie.
Longtemps, j’y ai trouvé du réconfort, une compagnie, des frissons, des rires. Mais il y en a quelques unes qui parviennent à donner du sens à l’existence. Le deuil, je ne l’ai appris que bien tard, mais tout d’abord avec 5.16 - The Body de Buffy puis avec l’ensemble des trois saisons et des milliers de secondes qui ont fait The Leftovers.
L’homosexualité, c’est Please Like Me qui me l’a enfin montré tel qu’elle est, telle que je l’expérimente au jour le jour, c’est elle qui a creusé les sillons de ma sexualité, de mon identité. Enfin, les mécanismes de domination et de standardisation des corps, c’est My Mad Fat Diary qui a ouvert la voie à la construction de mon être avec mes complexes, mes névroses et non sans. Il aura donc fallu attendre I May Destroy You pour que je fasse la paix avec cette autre partie de moi, plus sombre, plus enfouie, plus secrète. La série, dans son quatrième épisode, dépeint l’agression sexuelle de Kwame, le meilleur ami de Bella. Et la violence ordinaire dans laquelle elle se déroule est tellement juste. Comme le disait un superbe article, il nous manque un manifeste du Me Too Gay (que l’on appellera autrement, non ?) et je le trouve ici parce que c’est la première fois que cela fait sens à mon expérience. C’est cru, banal, sans sensationnel, c’est parfait. Et je me dis que punaise, c’est horrible de laisser une série m’atteindre comme ça, me laisser prostrer sur mon canapé. Il faut que je réfléchisse, que je traite ces informations, que je remonte à la surface.

Sixième épisode : ACAB or not ACAB, that is the question.

Oui, j’ai repris la série. Sur un bon mot d’un sériephile averti, en qui j’ai totalement confiance, je me dois de reprendre :

« C’est un chef-d’œuvre, tu comprends. »

i may destroy you kwamee 2

Nous y revoilà. J’ai relancé la série, près d’un mois après l’avoir arrêté.
Dans les affaires d’agression sexuelle et de viol se pose régulièrement pour les victimes de se rendre ou non à la police. Porter plainte est un acte difficile, souvent perçu comme une marque de faiblesse, la conséquence désagréable d’un geste horrible et hors de soi, qui nous décale du reste du monde. La société a tellement rendu la sexualité tabou et repousser à la marge ses déviances et ses dérives que les supposés garants de la justice et de l’égalité, fondements de notre beau contrat social nous faillissent aujourd’hui. Aller dire à des inconnu·es que celle-ci a été piétinée, c’est violent. L’exposer pour potentiellement se faire justice, c’est dangereux, c’est une montagne à gravir.

Donc, quand Kwame se présente devant le policier qui doit prendre sa plainte, son courage pris à deux mains se retrouve dans la poubelle, bien en boule, les bras ballants. Cette scène est d’une cruauté effarante. Non pas que le policier soit méchant ou abject. Il est juste maladroit face à cet homme, se révèle sans aucune préparation et expose à quel point le système conserve une homophobie sourde et sous-jacente. Ce col blanc ne sait pas comment prendre sa plainte. Il lui demande s’il ne s’est pas trompé, s’il n’a pas donné son consentement en somme, pourquoi il n’a pas refusé l’acte. Car, et j’interprète, les garçons ne pensent qu’à ça donc ne peuvent pas refuser, surtout les homos. C’est avoir une vision de la sexualité et de la masculinité très arrêtée que de penser que sexe entre hommes, même viril car Kwame semble viril, est égal à consentement.
C’est d’une ignorance crasse de penser que le viol n’arrive qu’aux femmes, que les hommes ont les moyens de se défendre. C’est d’une tristesse infinie de constater - et c’est cela que Kwame expérimente - à quel point le patriarcat a fondé et consolidé les mécanismes pour se protéger et rejeter les éléments et actes déviants (selon ses propres standards) à la marge.

Que l’on y aille ou que l’on y aille pas, la police est considérée comme la seule entité capable de formuler et concrétiser l’idée de justice alors qu’elle n’est ni préparée ni à l’écoute sur la question du viol. Qu’on y aille ou que l’on y aille pas, par peur ou par envie de vengeance envers l’agresseur, on est dans une société où le seul moyen de réparation concret, lié à la reconstruction psychologique du trauma, est la police et elle échoue dans la plupart des cas à être là, à son devoir : l’écoute.

Je n’ai pas porté plainte moins par peur que pour l’idée, fondée ou pas, que la police ne me serait d’aucun secours, encore plus en tant qu’homme gay, tout comme elle ne l’est pas pour toutes les femmes qui y vont. Encore une fois, le patriarcat à l’œuvre.

Bien que la série n’évoque pas cette question frontalement, elle l’irrigue par le fait de mettre en scène la communauté noire. Dans notre société occidentale, les victimes noires ont un double handicap : premièrement, elles n’ont pas les moyens économiques, sociaux et judiciaires pour avoir un capital justice. Leur parole vaut moins, c’est un fait nié uniquement des .. eh bien des racistes. Deuxièmement, si on s’attarde plus particulièrement sur le cas de Kwame, applicable dans une mesure que je ne peux pas avoir ou dire à Arabella, on considère les personnes noires comme des bêtes. Les hommes noirs, à travers la culture blanche, sont perçues comme des bêtes, des bêtes de sexe qui ne peuvent être que prédateurs, jamais proies. Être une femme noire, c’est l’invisibilisation de l’état de victime. Être un homme (gay) noir, c’est l’impossibilité d’en être une. Pour les blancs. Enfin, par extension, être gay, c’est, pour la société hétérosexuelle dans laquelle nous vivons, être dans un flou (une méconnaissance) tel de notre sexualité que l’agression n’est pas une possibilité, puisque nous ne sommes pas dans le schéma préconçu de dominant/dominé, homme/femme.

Bref, j’ai continué la série et elle a réveillé mes colères.

Huitième épisode : est-ce qu’il y a encore un je ?

« Sexuality is a spectrum.  »

J’en suis au huitième épisode et Kwame vient de s’essayer à une relation hétérosexuelle qu’il justifie par “sexuality is a spectrum”. Mais personne n’y croit. Suite à son agression, le déboussolement est visible. Il entreprend un déni de sa sexualité parce qu’il a été violé.
Les ramifications intérieures sont puissantes, elle change une identité. La pénétration forcée est un déni de ce que l’on est et, là où Bella a choisi d’extérioriser par une extravagance et la volonté d’avoir une notoriété, Kwame refoule tellement son expérience qu’il fait de même avec son être. Il reproduit en quelque sorte l’expérience de son viol en distordant la notion de consentement : si nous ne sommes pas clairs sur nos intentions lorsque nous nous engageons dans une relation sentimentale ou sexuelle avec une personne, est-ce que le consentement donné par l’autre est valide ? Est-ce que mentir sur soi, ce n’est pas déjà retirer à l’autre son libre-arbitre ? La série devient monumentale quand elle parvient à mettre ses personnages dans des situations où ce n’est pas que le viol qui est dépeint et questionné, c’est tout un système et ses mécanismes qui conditionnent nos comportements et nos rapports à l’autre.

Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise façon de réagir à une agression sexuelle. Mon premier mouvement face au comportement de Bella fut le recul, la mise à distance. Elle est insouciante, continue presque comme si cela lui glissait dessus. Puis, au fil des épisodes, des flashbacks, de ses liens avec les réseaux sociaux, j’ai compris. Elle a trouvé un échappatoire et cela ne l’empêche pas de souffrir. Simplement, elle transforme petit à petit cette douleur en colère, en volonté de se venger, de faire justice. Alors quand les inspectrices lui annoncent que l’affaire va probablement être classée sans suite faute de suspect et de preuves, elle refuse de se poser en victime. Elle va faire sans cette justice faillible.

Que ce soit Bella ou Kwame, ils naviguent à vue, ils errent, ils se perdent sur le chemin du deuil. C’est bouleversant à regarder. Mais vraiment. Je vois les scènes s’enchaîner et même lorsqu’elles tentent de transpirer la joie, je retiens ma respiration parce que ça suinte le mal-être et le malaise des proches qui les entourent. Bref, huitième épisode et je ne suis pas bien.

Douzième épisode : Survivor by Destiny Child’s

J’ai mis du temps à terminer la série. J’ai mis du temps à écrire dessus. Elle est terminée depuis plusieurs mois et je n’arrive pas à poser les mots justes sur ce que je ressens tant ça se bouscule à chaque minute de la série. J’ai réécris plusieurs fois les paragraphes que vous avez lu juste au dessus. Certains étaient trop sensibles et mal écrits, d’autres d’une froideur qui ne me va pas.

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L’écriture est un palimpseste et la mémoire avec. Michaela Coel en fait même le principe de son final, la conclusion de son traumatisme : on peut réécrire la réalité tant que nous voulons, elle restera toujours avec nous, avec notre vérité.

Tout ce dernier épisode se passe au conditionnel : Bella rêve des scénarios de vengeance sur son agresseur enfin identifié. Ses souvenirs remontent à la surface mais sont-ils véritables ? Elle a tant exploré son traumatisme qu’il semble dur de dissocier vérité et fantasme. Mais l’agresseur est là et il faut agir. Elle va alors partir d’un même événement (le retrouver dans un bar) pour voir toutes les possibilités qui s’offre à l’accomplissement de sa vengeance.

Arabella reprend le contrôle de son propre récit, jusqu’à la dernière seconde de la série. Elle saisit la fin de son histoire à deux mains pour guérir, elle va dans la nuance, peut-être trop pour que ce soit compréhensible, mais se débarrasse enfin de la potentialité destructrice de son titre.

You may have destroyed me but you won’t anymore.

Je vais te pardonner et c’est peut-être ce que je peux faire de plus violent. Elle accepte que la vengeance ne sera jamais à la hauteur de son traumatisme. Elle veut aller de l’avant. Il est dommage que le cheminement de Kwame ne soit pas totalement intégré au processus tant le parallèle entre leurs deux situations a irrigué la série, tant il est le négatif de ce qu’Arabella a vécu. Cependant, ce final laisse plutôt la part belle à la solidarité féminine et prouve que, malgré ses excentricités, Bella n’est pas seule et pourra toujours se battre aux côtés de femmes rassemblées par une peur, une solidarité, une résilience.

I May Destroy You, c’est un manifeste sur le consentement, sur la violence systémique, sur le chemin des minorités à travers ces deux prismes. I May Destroy You, c’est des formidables portraits de personnages, une critique de l’époque dans laquelle ils évoluent sans en être un brûlot, c’est aussi accepter qu’en 2020, la solitude se soigne par les réseaux. I May Destroy You, c’est un brûlot, un mur de réalités que tu te prends dans la tête, un pont vers les autres, pour en discuter, se questionner [1] pour mieux se reconstruire, c’est une porte vers tant d’autres choses. I May Destroy You, c’est désormais une référence dans cette petite liste de séries qui aident à construire mon identité, à la réfléchir, à faire la paix avec mon passé, à croire qu’il y a des gens biens et que, même si on ne les connaît pas personnellement, on est lié à eux, pour toujours.

Max
P.S. À toutes les personnes avec qui j’ai pu échanger sur ce sujet, m’ouvrir, merci.
Notes

[1(Jéjé en est la preuve, des discussions matinales qui mettent les choses en perspective, qui nous font dire que nous ne pouvons pas parler de tout quand cela ne nous concerne pas, d’où, peut-être, des réflexions timides et prudentes sur les questions raciales et de genre, nous, hommes blancs)