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Twin Peaks - Ne pas admirer sans réserve, ce n’est pas troller !

Twin Peaks (Bilan de la série) : Twin Peaks, tu l’aimes ou tu la quittes !

Par Conundrum, le 8 septembre
Publié le
8 septembre
Saison 3
Episode 18
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La nouvelle mouture de Twin Peaks se prête bien à l’analyse épisodique. En effet, elle fait à la fois appel à une oeuvre entamée il y a plus de vingt ans sur plusieurs supports (télévision, film et livres) et expérimente sur un terrain nouveau. Il y a aussi assez de mystères et d’imagerie pour donner lieu à de bonnes critiques.

Le podcast Lynchsplaining et les critiques hebdomadaires de Yann Kerjan sur le Daily Mars sont donc des compléments bienvenus à la découverte de Twin Peaks : The Return. Mais avec une série aussi complexe et fertile que Twin Peaks, on peut comprendre que les auteur·es de ces analyses prennent du temps pour les finaliser et aient quelque fois un peu de retard. Et c’est en cherchant un article dans l’attente des mes fidèles lectures et écoutes que je suis tombé sur une phrase d’une critique du site des Inrocks :

Suivre Twin Peaks nous aura au moins appris une chose : l’existence d’une catégorie de trolls prêts à visionner intégralement une série qu’ils détestent pour alimenter leur persiflage ricaneur sur la Toile. Chacun son hobby.

Je peux entièrement comprendre l’enthousiasme et la vision positive que Yann et l’équipe de Lynchsplaining peut ressentir sans les partager entièrement. Mais je valide complètement les commentaires acerbes de Paul F.Tompkins sur la série sur Twitter.

Vouloir gommer les critiques négatives comme celles de « trolls » de mauvaise foi, c’est passer à côté de ce que Twin Peaks peut être. Aussi brillante qu’elle l’a été et qu’elle l’est encore, la série et sa production ont aussi leur lot d’idées discutables.
On peut tout à fait apprécier la série en étant un critique acerbe, tout comme on peut légitimement regarder cette saison jusqu’à la fin sans y trouver du génie [1].

S’il a des éléments que j’ai apprécié dans cette saison (et d’autres que l’équipe de Lynchsplaining et Yann m’ont permis de percevoir a posteriori avec un oeil plus clément), ils n’effaceront pas entièrement le sentiment de déception de ce retour. La raison principale n’est pas le lent retour de Dale Cooper ou les encore plus lentes intrigues, ma déception vient du fait que Twin Peaks se complait parfois dans son surnaturel et son ambiance au détriment de ses personnages historiques. Il est tout à son honneur de ne pas rechercher ce recréer la série d’il y a 20 ans et de chercher à faire quelque chose de neuf. Cependant, il ne faut pas oublier qu’à l’issue des deux premières saisons, il y avait beaucoup d’intrigues laissées en suspens qui ne tournaient pas autour de Bob et Dale Cooper.

twin peaks milk shake

Bien sur que The Return a fait preuve de brillance, c’est indéniable. Aussi agaçante qu’était la manière de David Lynch de promouvoir la série avec son refus d’utiliser le terme épisode mais parties, il y a eu une réelle prise de risques qui a bien souvent porté ses fruits. Mais en centrant son récit sur Dale et Mr C., Twin Peaks : The Return apparaissait plus comme une série dérivée qu’une saison 3. En délocalisant l’action, en se reposant moins sur les habitants de la ville, Frost et Lynch ont changé une grande partie de l’ADN de la série. Le résultat n’est pas mieux ou moins bon, mais il est très différent.
Les attentes face une série qui se présente comme une suite et celle face à une série dérivée sont aussi très différentes. La déception que l’on peut ressentir n’est pas nécessairement liée à la qualité de l’oeuvre mais à ses attentes en tant que spectateur fidèle.
En effet, le public fidèle à la série est celui qui n’est pas parti après la révélation de l’identité du meurtrier de Laura. Le public fidèle de la série est celui qui a fait preuve de patience et qui a réussi à trouver de la qualité quand la série a commencé à s’essouffler. Et il est tout à fait normal et légitime qu’une partie du public soit déçu de cette saison tout en la trouvant brillante.

Peu avant la série, Mark Frost avait proposé un livre, L’Histoire Secrète de Twin Peaks.. Ce livre a réussi là où la série m’a perdu quelque fois. Elle a proposé un mystère connu sous un prisme original (ancrer celui-ci dans l’histoire du pays), mais surtout c’était un belle manière d’honorer les personnages de la série. Si la mort de la Log Lady vous a touché dans la série, tout le passage sur son histoire dans le livre est encore plus fort. La réussite du livre réside dans sa faculté à nous montrer que la série était bien plus que son personnage central.
Mais si Frost a pu revisiter les personnages centraux de Twin Peaks avant The Return, c’est que, justement, la saison 3 n’allait pas leur accorder une si grande importance. Le générique même de la saison est symbole de l’évolution de la série, on ne s’attarde plus sur la ville en elle-même et le nom des acteurs qui campent les personnages ne sont plus là (peut être pour garder l’effet de surprise de leur apparition). A la place, on a une image de celle par qui tout à commencé et un générique qui s’achève dans The Black Lodge.

La déception vient également en grande partie du recadrage de l’oeuvre d’origine dans son époque. Twin Peaks, dans son incarnation originale, était un mélange des genres, l’un d’eux était le soap opera, un genre très décrié à l’époque (et encore à l’heure actuelle), mais intimement lié à la série originelle. Twin Peaks était consciemment à la fois un vrai soap opera et sa satire.
Vingt cinq ans plus tard, le paysage serial a changé, et cette dimension a disparu de ce nouveau Twin Peaks. Les personnages de ce soap sont devenus moins importants. The Return se veut être un drama prestigieux du câble (la série n’est plus diffusée sur un network, mais sur Showtime) avec plus de liberté et sans les impératifs de production de l’époque.

The Return cherche plus à expliquer et à donner des éléments sur l’aspect surnaturel de Twin Peaks plus qu’à continuer sur les bases de série. Et quand elle le fait bien, on se retrouve avec un superbe épisode 8.
Pourtant, il y a des moments où on s’ennuie un peu. Ce n’est pas tant la lenteur qui est à remettre en question, mais la répétition. Il n’y a pas de mal à prendre son temps pour raconter un récit. En revanche, prendre son temps implique aussi de montrer des scènes et des événements qui suscitent l’intérêt et qui expliquent cette lenteur. L’intrigue qui m’a le plus surpris a été celle du Dr Jacoby, excentrée par rapport à la trame centrale. Il fut difficile de comprendre ce qui s’y passait, mais la récompense de voir l’impact qu’elle a eu sur Nadine, et par ricochet sur Norma et Ed fut touchant. Ses scènes étaient proposées avec parcimonie, et son lent développement donna plus de force à son dénouement. Elle n’est pas à remettre en question, car chacune de ces scènes apportait un élément nouveau.

Il y eu aussi le traitement impressionnant des personnages du bureau du shérif qui, chacun leur tour, eurent leur moments de gloire et firent avancer la trame centrale. Il fut extrêmement satisfaisant de les voir travailler en équipe sans l’aide de Cooper. Ce fut l’intrigue la mieux gérée à mes yeux car elle se base sur les forces de la série d’origine, incorpore de nouveaux éléments et est d’une importance considérable pour le dénouement de la saison. Elle correspond précisément à ce que nous pouvions attendre de cette suite.

twin peaks doug

On ne peut pas en dire autant du cas de Dougie. On comprend rapidement que Cooper est coincé dans le corps de Dougie et que, à un moment, il va reprendre le dessus pour retrouver la Laura qui a disparu de The Black Lodge. Encore une fois, le problème n’est pas la lenteur de cette intrigue. Mais dans ce cas, on nous a montré sensiblement la même chose de semaine en semaine : Dougie, malgré lui, se sortant du pétrin et obtenant le respect et l’admiration de ses proches.
On se retrouve alors dans une série autour d’une fraude à l’assurance et de gentils malfrats qui, par moment, peut peiner à captiver toute son public. Verbaliser son mécontentement à ce sujet n’est pas troller. Cette histoire peut agacer au vu d’un dénouement qui n’en finit pas. Pire encore, elle peut apparaître par moments comme un simple ralentissement de l’inéluctable : le retour de Cooper.
Et c’est là où Twin Peaks peut exaspérer, car l’intrigue de Dougie Jones peut aussi perçu comme une distraction qui nous empêche de passer du temps là où aurait aimer en passer, à Twin Peaks, justement que ce soit avec une nouvelle génération de personnages ou ceux de la série mère. Vous savez, ceux incarnés par une distribution qui s’est battue pour le retour de Lynch quand celui-ci a quitté brièvement la production de la série.

Il en résulte une sensation de gâchis, qui ne prend pas le pas sur la qualité de série mais qui co-habite avec. N’avoir aucune vraie résolution quant au devenir d’Audrey n’est pas un problème en soi, chacun sera libre d’interpréter le dernier plan avec son personnage. Mais le peu de matériel donné à son personnage, qui intervient aussi tardivement dans la série étonne. Donna, quant à elle, n’est même pas mentionnée dans cette suite.
La déception liée à un traitement particulier ou de l’absence de personnage clé est sincère et réelle quand on a vraiment aimé la série d’origine. Il ne s’agit pas d’un déni de qualité, d’un rejet borné de la nouveauté ou d’une incompréhension de la vision de Lynch et Frost, elle découle d’un choix affirmé des auteurs dans leur narration.

Nier la critique, la réduire à une incompréhension de l’oeuvre de Lynch est insultant.
On regarde tous la même série mais on ne voit pas la même chose. Des choses résonnent chez nous qui ne sonnent pas aussi fort chez d’autres. L’équipe de Lynchsplaining va recarder The Return dans la filmographie de Lynch et va y trouver un sens réel. Yann, avec ses critiques du Daily Mars, va totalement adhérer à cette nouvelle vision de Twin Peaks. Ce sont des avis analytiques posés et censés de personnes qui ont aimé The Return de manière totalement différentes. L’un n’annule pas l’autre, l’un n’est pas meilleur que l’autre. On peut alors aussi accepter une autre vision où certains éléments impressionnent et d’autres déçoivent.
The Return est une oeuvre singulière et originale.
Qu’elle ne fasse pas l’unanimité n’est pas un problème, entendre ou lire une critique négative sur une série qui vous a plu n’est pas blasphématoire. C’est ce qui fait l’une des forces du genre. Provoquer des émotions différentes en son public, les exprimer et les entendre, c’est le témoignage d’une oeuvre forte.
Il n’y a rien de pire que l’indifférence face à une série, et si The Return était une série avec des problèmes, l’indifférence n’était pas l’un d’eux.

Conundrum
Notes

[1Et pas seulement parce qu’elle a été vendue comme un film de 18 heures